Pour s’en tenir aux faits, hommage à Marcel Cohen

Marcel Cohen, Faits II & III, Gallimard, 2007 & 2010

(Version provisoire, 2) – Introduction -C’est une collection de faits compilés en trois volumes. Après quelques pages avalées, et malgré la facilité apparente de lecture liée à un matériau que l’on imagine, du fait de l’intitulé et de l’apparence, aussi inépuisable que les faits divers de la presse quotidienne, on pressent qu’il ne s’agit pas du genre d’histoires qu’un auteur peut ramasser ou inventer gratuitement. On s’aventure bien entre les pièces d’une collection que l’on devine achevée, complète, le dernier volume portant la mention « suite et fin ». Ce n’est pas un fourre-tout intuitif de faits surprenants que Marcel Cohen aurait décidé de réunir en chapelet bigarré et interpellant. L’ensemble répond à des règles strictes qui laissent pas mal de latitudes imaginatives au lecteur. Chaque pièce fait l’effet d’avoir été traquée en connaissance de cause, comme si elle avait été préalablement intégrée à une liste logique d’objets à retrouver, dont il faudrait impérativement sauvegarder en lieu sûr, – le livre -, une occurrence réelle que viendrait attester l’écriture et qui, par ricochet, justifie le travail d’écriture. Chaque fait, l’un après l’autre, résulte d’une d’une enquête patiente et minutieuse et est exposé le plus objectivement possible – exigence de cette écriture limpide -, comme pièce à charge ou décharge. De quoi ? La frontière entre l’invention et la sauvegarde d’un héritage est floue. Certains faits ont été entendus à la radio dans des entretiens de personnalités, lus dans des journaux ou des livres, étaient donc soit déjà dits ou écrits et sont choisis pour leur impact. D’autres sont inventés, mais inévitablement basés sur des souvenirs, inspirés d’événements réels ou imaginés pour investiguer des situations et circonstances qui, de toute évidence, ont dû se produire sous une forme et une autre et qui, sans cela, resteraient inatteignables. Chaque fait semble taillé pour intégrer cette collection à condition d’en passer par une réécriture personnelle, technique de réanimation et de réinscriptions dans nos problématiques contemporaines, à titre d’action toujours présente et trace d’un trauma intemporel. En tout cas, le projet s’érige pour éviter de les soumettre à un développement ou une interprétation trop lestée de pathos, surtout pas pour accentuer leur dimension incroyable et les rapprocher du roman ou du cinéma. L’élargissement facile d’une audience n’est pas ce qui est recherché, au contraire, le style de l’auteur ramène au plus près des faits, élimine tout ce qui pourrait troubler la vue et distraire la compréhension de ce qui se passe. Aucun ajout pour séduire. La nudité est préférée parfois jusqu’à la transparence. La matière est clarifiée selon le sens que l’on donne à ce terme en cuisine. Le choix des faits, leur rangement – important comme dans toute collection -, le ton et le style pourraient faire de ces trois livres un remarquable traité d’éducation à l’image, en complément au travail de Farocki sur les vues aériennes des camps. Comme si une actualité des camps n’avait cessé de se répandre et se ramifier en cachette dans l’histoire de notre civilisation et que la vue mentalement aérienne du réel que rend possible le travail d’écriture – et surtout ce qui vient en amont de l’écrit, l’élaboration d’une représentation des choses internes à la langue -, ne cessait d’être indispensable pour garder un œil sur cette continuation de la catastrophe et tenter d’en transformer les enseignements en intelligence durable. C’est une collection de faits pour offrir à chacun la possibilité de se positionner devant la preuve – en termes d’intime conviction et pas en communiant avec un quelconque sensationnalisme massif hollywoodien -, de cette persistance de la catastrophe. Les trois volumes de Faits de Marcel Cohen ont le caractère de ces recueils de chansons collectées sur le terrain, qui portent témoignage du passé et ne peuvent transmettre leur savoir des traditions et mentalités antérieures qu’à condition d’être lues et chantées pour que d’autres à leur tout puissent les chanter, plus tard. D’une manière plus subtile que ce que l’on entend habituellement par ces termes, ces livres exercent un devoir de mémoire et proposent à chaque lecteur de s’y associer, à sa manière (chaque lecture est différente répète-t-on assez souvent), de chanter les faits par l’acte de lecture et ainsi les colporter comme héritage lu à transmettre, faire rayonner, intégré à l’ADN émotionnel et intellectuel. – Rester connecté à la déflagration de l’infamie. – Bien sûr, dans les notes en vue d’une étude sur la « cruauté et la perversion », Marcel Cohen réunit aussi bien les signes d’acharnements monstrueux relevés dans les camps nazis que ceux illustrant les méthodes immondes lors d’autres génocides plus récents, mais ce n’est pas tellement par des rapprochements évidents de cette sorte, et que d’autres historiens ont à raison exploités, que la catastrophe continue à nous toucher, temporellement contiguë. Peut-être un peu plus par l’éclairage aussi vif que neutre (jamais rien de cru) qu’il dirige sur la spécificité de ces cruautés extrêmes qui est de répondre à une logique qui ne pouvait qu’aller jusqu’à ces extrémités perverses. C’est cela qui doit nous concerner car la force contraignante des logiques qui poussent à aller jusqu’au bout d’une démarche entreprise, parfois jusqu’à l’horreur ou l’absurde, sans même vraiment comprendre ce qui nous pousse à continuer dans cette voie, nous la connaissons tous, elle est au principe des courants quotidiens qui nous portent et nous déportent, nous assemblent ou nous disjoignent. Ensuite, quelques pages plus loin, ailleurs dans la collection, la courte liste accablante de raffinements atteints dans l’humiliation et la torture d’hommes par des hommes est mise en perspective– l’air de rien, il n’y a aucune insistance militante primaire, au lecteur de construire les résonances entre faits -,  avec le traitement des animaux dans les élevages et les abattoirs industriels, et ailleurs encore, un autre fait de nature apparemment différente, dépeint le sentiment ambivalent d’un enfant sur les genoux de son grand-père qu’il aime malgré la peur que lui inspirent ces mains âgées, tachées du sang de nombreux lapins et poules. Sans cesse, nous avons du sang sur les mains. – Tout l’or du monde. – La permanence de la catastrophe, comme onde de choc qui ne cesse de traverser les fondations de notre être, est illustrée par quelques tableaux dont le caractère incroyable et impalpable provient de brouiller les distinctions entre information historique, statistique et métaphore. Ainsi cette expertise d’un homme convaincu que tout l’or dentaire récupéré dans les camps, fondu en lingots pour les banques et puis, petit à petit, écoulé vers les joailliers, impulse un cycle qui fera briller dans d’innombrables – non, dans tous -,  bijoux portés au grand jour le souvenir insoupçonné de la gestion démente des corps usinés par les camps de la mort. Ce cycle pourrait conduire, de recyclage en recyclage, à contaminer même l’or antérieur à la guerre. Tout l’or du monde destiné à être gagné par le reflet sordide de la solution finale. Dans le même registre mais lui appliquant une autre orientation, un texte relate l’aventure d’un jeune New Yorkais qui, en 2006, entreprend de chercher les traces de ces ancêtres dans un cimetière de Thessalonique. Ils y ont été déportés en 1492 lors des persécutions contre les juifs d’Espagne. Le cimetière s’étendait sur quarante hectare et a été rasé en 1492 par la Wermacht, cette prise sur les morts préludant à la déportation massive vers Auschwitz de la communauté juive vivant alors en Grèce. Les pierres du cimetière privé de dépouilles et de mânes furent détournées pour construire différentes infrastructures publiques dont l’université Aristote où le jeune New Yorkais débarque étudier les archives en vue de renouer avec l’histoire de ses ancêtres. « Quelqu’un a-t-il jamais dû, comme Devin sur les pelouses du campus, fouler quotidiennement aux pieds les restes de ces ancêtres pour faire toute la lumière sur le passé ? » Voici, encore, comment les effets à retardement de la catastrophe perturbent une cour de récréation et rompt la possibilité d’enseigner. Un enfant est atteint de crises de rage incompréhensibles, indomptables, qui le porte à s’attaquer à ses condisciples, les accusant de « porter ses vêtements ». Paraissant dément, incontrôlable, il est placé en institution spéciale. On découvre plus tard que, tous les matins, il passait devant l’appartement qu’il habitait avec ses parents avant que ceux-ci ne soient déportés et que, cet appartement ayant été « réquisitionné et alloué à une famille non juive », il voyait tout ce dont il avait été dépossédé, arboré dans quelques vêtements portés par d’autres enfants. Qui ne se sent continuellement en dialogue formateur avec ses morts au point d’être sensible à ces situations particulières où, de par des convictions racistes très ordinaires et poussées historiquement à leur plus haut degré d’ignominie, la filiation avec ceux qui nous ont précédé s’interrompt dans une violence qui cherche à prononcer un non-lieu, « non, vous n’avez pas de passé, ni histoire ni généalogie » ? – Qui entend encore ces cris ? – Il y d’autres types de résurgences niées, que certains entendent et d’autre pas, comme en suspens, pointant l’impossibilité de certains d’identifier la douleur qui ne cesse de crier là où rien ne fut fait pour la soulager. C’est ce que cerne le dialogue où le narrateur tente de tirer les vers du nez d’un type qui tenait un café près de la gare de Drancy. Ses questions cherchent surtout à mettre à jour ce qui, dans le vacarme ferroviaire empêchait son épouse de dormir et les contraignit à déménager. « Il faut reconnaître que les sabots font un bruit d’enfer. C’est acier contre acier. On n’y peut rien et les tonalités sont si aiguës que, les premiers jours, beaucoup croient entendre des cris. » Ce qui semblait insoutenable à l’épouse et justifiait ses insomnies était-ce le lien entre ces cris et l’histoire sinistre de la gare de Drancy ? Peine perdue, le côté fantomatique des hurlements d’acier n’effleure pas les anciens patrons du café, n’est pas ce qui motive les insomnies. « Elle entendait des cris, c’est ça ? – En se réveillant, elle ne se souvenait jamais de rien. » Cet épisode gagne à être rapproché de celui où un compositeur, habitué du métro, explique en quoi ce genre de vacarme n’est pas quelque chose à jeter, il mérite d’être étudié et peut enrichir alors une sensibilité musicale. Il faut entendre comment « entre les stations Saint-Georges et Pigalle, les plaintes atteignent leur maximum d’intensité », correspondent à ce que l’on « peut entendre de plus véhément et de plus tragique dans les tunnels parisiens », pour songer que c’est par le même genre de jugement qu’il considère l’andante de la Symphonie concertante (K 264) comme « le chant le plus résolument désespéré qu’ait écrit Mozart ». C’est la liaison laissée libre entre différents faits, espacés parfois de nombreuses pages, voire situés dans des tomes différents de la collection, qui donne une force inouïe à ces textes qui semblent si inoffensifs. Ici, le boucan des trains comme mémoire sonore des déportations ; ce même boucan, cauchemar de personnes qui n’y entendent plus rien de la tragédie universelle hurlante; là, la perception d’une une oreille musicienne qui va ressaisir inconsciemment la part tragique du vacarme et l’associer au raffinement désespéré d’une œuvre musicale d’un patrimoine qu’il ne nous viendrait jamais à l’idée de placer dans semblable voisinage. C’est pourtant ainsi (en partie) qu’il faudrait ouvrir la musicologie. Et au passage, ces écrits nous indiquent comment garder l’ouïe en éveil. Même, ce qu’il faut écouter. – Notre quotidien toujours relié à la catastrophe. – Dans les faits, on rencontre une femme dont toute l’énergie désespérée s’investit dans l’entretien d’un château en Espagne, un homme qui retrouve des pétales séchés dans un livre, un individu qui s’abîme dans l’observation de la vie d’un quai de métro, une grand-mère qui garde le lapin de sa petite fille, un écrivain qui décide de ne plus prononcer un mot, une petite fille qui gronde sa poupée, la description d’un banc public à Biarritz, une pianiste célèbre qui invente un prétexte pour ne pas jouer… Intercalés entre ces histoires banales, si proches de nous, il y a alors des faits liés aux résistants et aux massacres industrialisés de la première guerre, aux us et coutumes des militaires en guerre en général, aux protagonistes des deux bords de la seconde et aux horreurs de la Shoa. Tous les faits sont placés sur le même pied. L’histoire des pétales séchés n’est pas moins importante que celle de Lucie Fuantes qui, « à quelques minutes de son départ pour Auschwitz, griffonne à la hâte, au crayon, le message suivant sur un mur du camp de Drancy : « Arrivées à Drancy, le 19 juillet 1944. Lucie Fuantes et sa mère, 58 rue Sedaine, déportées le 31 juillet 1944 avec bon moral. » ». C’est cette équivalence de traitement qui donne à ces faits la valeur de kystes existentiaux chirurgicalement extirpé de l’ambiguïté du vivant. Du plus anodin au plus terrible, ils mettent en scène ce qui, malgré nous, conduisent inexplicablement à rester debout, à résister, à poursuivre des efforts en vue de buts approximatifs, de chemins improbables à continuer, et quelles que soient les conditions, l’inexplicable des forces à l’œuvre est le même. C’est le genre d’incidences qui marquent notre fragilité, le défaut incongru par où nous pourrions nous effondrer et qui, malgré tout, malgré nous, nous structure. Comme cet homme qui s’étonne qu’un plongeon raté lors d’une séance de natation à l’école n’a cessé de le marquer, de le former et l’orienter. Ces choses que l’on ressasse jusqu’au tranchant qui peut briser. – La pratique des lieux indécis. – Au plus près de nous, de nombreux faits sont situés dans ces endroits intermédiaires où l’on glisse facilement dans les mailles du tissu social pour plonger dans la vacuité, quais de gare ou de métro, terrasses de café, halls d’hôtel, vitrines de magasin. Des lieux où l’on peut basculer, si pas effectivement corps et âme, du moins où l’on se sent toujours susceptible de basculer dans d’autres régimes de vie, arrachés brutalement à notre fragile équilibre, lieux indécis où l’on mesure le risque. Mais cette menace, telle qu’étudiée dans les faits, semble constitutive de notre être, il faut dialoguer avec elle, nous familiariser avec toutes les formes qu’elle peut revêtir pour éventuellement, un jour, pouvoir faire face si elle se concrétisait. Se tenir toujours prêt à être déporté, vigilant. Pour cet homme qui goûte chaque matin le plaisir d’un café au comptoir d’une brasserie, tout est en place, il aime le spectacle de la rue qui s’éveille, de la journée qui commence. Tout semble paisible et sans ombre, pourtant l’essentiel est ailleurs, nous avions le décor et le fond, voici le fait : « il sait qu’il s’agit là d’une illusion, mais où trouver la force de saisir, une fois encore, sa vie à bras-le-corps sans ce mirage ? Et l’homme comprend aussi que l’extrême modestie de son plaisir matinal en fait tout le prix : qui pourrait le lui ôter ? Pourquoi faut-il, néanmoins, que l’homme ait, certains jours, le sentiment d’usurper quelque chose ? » Une usurpation à mettre en parallèle avec ce rescapé du Goulag qui ne peut s’empêcher de s’empiffrer dans la rue, les survivants ayant souvent le sentiment d’avoir volé aux autres le fait d’être encore vivant et de manger. Un autre homme, « seul sur un quai de gare désert », est dépassé par le sentiment de vide qui le happe soudain dans l’évidence et l’improbable de sa situation : monter dans un train, être « à nouveau tiré loin de lui-même ». C’est si banal et si extraordinaire ! Pourquoi, pour où !? Et il sait que « sans ce sentiment d’étrangeté radicale, la pensée qui l’arracherait à son banc, si ténue soit-elle, serait encore trop forte pour qu’il demeure tout à fait présent à lui-même. » Sur un autre banc de métro, un homme ayant quitté le travail plus tôt, se trouve immobilisé sur son banc, s’abîmant dans l’observation des voyageurs, les gestes, les bruits, les couleurs, les lumières. Il se sent devenir invisible et se demande s’il n’est pas en train « d’entrevoir la vraie vie ». « En dépit du paradoxe, comment affirmer que ce n’est pas au moment où il n’arrive rien que nous touchons à l’essentiel ? À tout autre moment, l’homme sentait bien que nous ne faisons que nous brûler à une flamme. En tout cas, son attention équivalait à une authentique griserie. N’allant nulle part, n’attendant rien, il se sentait libre et son plaisir ne dépendait de rien ni personne. » L’étude des turbulences qui sévissent dans ces lieux intermédiaires ne néglige ni le pour ni le contre, ni l’anomie ni la source d’énergie. Un tel, « aurait pu rester là des heures, assis sur sa chaise, sans désir, sans réelle douleur, et sans non plus le moindre espoir de se rejoindre », tel autre, par contre, toujours ramené « vers ces lieux indécis, et aussi sûrement que sa légèreté voue le bouchon de liège à clapoter dans les eaux mortes » soupçonne que « sa curiosité ne s’éveillerait tout à fait que dans ces lieux précaires ». Ce qui peut être subi par certains devient art de vivre pour d’autres. Et quant à l’image du bouchon de liège clapotant dans les eaux mortes, il renvoie visuellement et musicalement à cet autre fait consacré à une cargaison de canards en plastique échappés d’un conteneur fracassé et tombé à la mer, se retrouvant dans toutes les mers du globe et révélant, bien involontairement, aux scientifiques, l’existence de nombreux courants imperceptibles jusqu’ici insoupçonnés, échappant aux méthodes de recherches calibrées pour des phénomènes plus importants. – L’énigme du vivant. – Le principe de vie, tenace et imprévisible, mystérieux – que ce soit dans les actes dégradants des bourreaux, la force stupéfiante de vivre dans les camps, le courage banal face au vide du quotidien -, est illustré par les « notes en vue d’une étude sur l’étrange odyssée du Buddleia davidi, ou arbre à papillons », arbuste envahissant, omniprésent, colonisant la moindre friche, devenu très banal. Plante des hauts plateaux tibétains, le premier spécimen n’est introduit qu’en 1894 au Museum d’histoire naturelle de Paris. En 1934, l’arbuste est repéré une centaine de kilomètres plus loin, dans une carrière de l’Oise. Dans la désorganisation administrative de la guerre, l’arbuste en profite pour « coloniser en toute tranquillité les chantiers abandonnés de la capitale, les cratères de bombe des banlieues industrielles, les fissures des trottoirs, les terrains vagues des boulevards de ceinture… » Cette expansion sur le théâtre des opérations fera que des graines de buddleia adhérent aux pneus des jeeps et camions, aux chenilles des chars, allemands et alliés. Ce qui conduira la plante tibétaine partout en Europe. Pour les scientifiques, le plus incroyable est de la retrouver en 2003 sur une île danoise artificielle et interdite au public. Elle est un laboratoire où observer comment se constitue un milieu végétal sur un sol vierge. Aucune explication rationnelle ne semble justifier l’implantation aussi rapide en un tel lieu du buddleia. Imaginons par où et comment circulent ces minuscules graines, c’est cela le vivant de la catastrophe que nous devons accueillir, ensemencer dans notre terreau. C’est cela le vivant tenace qui passe par nous, par les mailles du filet et qui, irrémédiablement, est marqué par le fer rouge des camps d’extermination.– Signaux de reconnaissance, de ralliement. – Aussi raréfié que puisse être l’air que les circonstances nous réservent, il faut que palpite une communication minimale. Deux insomniaques, qui ne se connaissent pas, instaurent, dans une grande ville, une conversation à distance, de tour à tour, grâce à des lampes torches et à l’alphabet morse. Ce qu’ils échangent se réduit à peu de choses, mais ils n’y renonceraient pour rien au monde. Dans les camps aussi, réussir à maintenir une communication minimale, s’envoyer des signaux, squelette symbolique ébauchant un réseau de relations de reconnaissance, déjouant les dispositions pour déshumaniser les individus et les dépiauter de toute aptitude à voir et reconnaître l’autre, a souvent constitué un espoir de survivre, de résister. « Ils ont la sensation, après mille détours, d’avoir mis au jour une exigence si modeste, mais si brûlante et si profondément enfouie en chacun d’eux, qu’elle se moque de l’identité des interlocuteurs, n’a nul besoin de secret et confine au poids nul de toute parole. Elle pourrait d’ailleurs tenir tout entière dans une formule aussi vague que celle-ci : « Je suis là. Je te vois. Je t’écoute. » »  – Chiffres et repères, nombres et respiration. – Compter, ce qui se passe dans la tête, ce qui défile sous les yeux, additionner des quantités de matériaux hétérogènes comme pour les faire parler, établir des suites de dates historiques, mesurer des grandeurs incomparables, jongler avec les chiffres qui mesurent le temps, pratiquer une numérologie fantaisiste ou non, relève d’une gymnastique cérébrale qui permet de tenir, d’attendre que ça passe, de masquer l’inanité, de camoufler des angoisses, de se replier dans un monde abstrait. D’attendre, de voir venir ? Comme pour l’usage des lieux indécis, les nombres s’inscrivent dans des pratiques ambivalentes. Le malade isolé dans sa chambre d’hôpital relève les heures qui composent des suites arithmétiques. Mais il « évite, avec le même soin, les suites géométriques (8h16, 9h18, 10h20, 11h22, etc.) et les heures palindromiques (12h21, 15h51, etc.) dont l’extrême fréquence mobiliserait presque toute l’énergie intellectuelle dont il se sent encore capable. » Il y a cette manie, assez courante – je connais un libraire qui consigne dans des cahiers toutes les informations météorologiques quotidiennes, d’autres, toutes leurs dépenses -, de noter dates, chiffres, faits dans un carnet personnel, comme une accumulation d’indices dont on attendrait qu’un jour sen dégage une explication du monde. La preuve que l’on a existé ? Alors, « il existe une pièce pour piano de Rachmaninov comportant 33.000 notes » cohabite avec « L’offensive du général Nivelle au Chemin des Dames (16 avril-mi-mai 1917) représente une moyenne de 100 morts à la minute. » A quoi correspond cette tournure d’esprit qui peut aussi bien se consacrer, maniaque et obsessionnelle, à recenser les « transporteurs et compagnies de navigation dont les conteneurs étaient visibles, le 18 août 2005, dans le port de Rotterdam, sur les quais du terminal ECT. » ? Les mesures chiffrées, pratiquées en musicologie, peuvent interroger la relativité dans l’interprétation des sentiments : de Horowitz à Claudio Arrau, l’exécution de l’adagio K.540 de Mozart passe de 7 minutes 55 secondes à 16 minutes 38 secondes. Chaque interprète semble être pourtant assuré de traduire du mieux possible « l’angoisse » que le compositeur a voulu exprimer, tout en conservant une « foi inexplicable, mais totale, en la musique. » En plongeant, par des mesures aussi objectivées, dans les méandres subjectifs des visions différentes d’une même œuvre, « le mélomane en vient à se demander si, à force d’attention, la musique ne finit pas par devenir insaisissable. » En toute chose, comment éviter les manœuvres qui rendent les choses insaisissables, inutiles ? Les faits de Marcel Cohen – les nôtres aussi -, sont parsemés de quantités et qualités sans cesse évaluées dans les aléas de la vie, ressemblant bizarrement aux protocoles médicaux qui désindividuent les patients avant toute opération, mais ils renvoient tous à cette ultime et sinistre numérologie, reflet d’une machinerie passée maître dans l’instauration chiffrée du néant : « A Auschwitz, dans le camp principal, sur une brique du Bloc 9, et sous une petite étoile de David, un déporté n’a gravé que son numéro : « 130241 ». » – Peur du noir, l’appel du soleil, perturbations. – Traversant tous les faits, une dialectique complexe d’ombre et de lumière que l’on peut aborder avec l’histoire de cet homme qui continue à s’endormir selon un rituel d’emballage qu’il élabora dans l’enfance quand il était la proie d’une peur atroce du noir. « Pour assurer l’étanchéité, le poing fait office de verrou, se serrant plus ou moins en fonction de l’épaisseur de la couverture. » Se transmettant aussi sans interruption de l’enfance à l’âge adulte, cette autre fascination pour « la violence du passage de l’ombre à la lumière » que l’on peut vivre, dans la voiture de tête des métros sur les lignes comportant des tronçons à l’air libre. Pourquoi cette attirance subsiste-t-elle, inchangée, tout au long d’une existence, quel que soit l’âge et la maturité, sans engendrer pour autant  de « pensée plus élaborée » que l’excitation du passage ? C’est le genre de manie qui nous ronge et nous enchante, nous engage dans l’inexplicable de ce qui nous fait tenir, nous fait croire à notre unicité, parfois jusqu’à la nausée. « Mais, sur le passage, toujours neuf, toujours miraculeux, des ténèbres à la lumière, du « pas encore » au « déjà plus », l’intelligence a-t-elle prise ? » L’art s’infiltre dans les faits comme l’activité par excellence problématisant l’existence émotionnelle de l’homme entre clarté et obscurité. Un voyageur est frappé d’apprendre que des nus au fusain de Willen De Kooning ont été exécutés les yeux fermés. Plus exactement, ils ont pu être tracé grâce à ce subterfuge. Et, à son tour, c’est en fermant les yeux qu’il retrouve toute l’émotion des petits nus, baignant dans « cette nuit originelle persistant autour du tableau et qui se referme dès qu’on s’en éloigne, nous laissant le souvenir insistant d’une image autant que celui, ébloui, d’un miracle. » Marcel Cohen nous emmène plusieurs fois dans la chambre noire, mais aussi dans ce lit où un écrivain, pour ne pas réveiller sa femme, s’est habitué à écrire dans le noir. « Pour éviter les chevauchements de lignes, l’homme utilise son pouce gauche en guise de curseur. » Une pratique que l’on peut mettre en parallèle avec celle de ces scarifications en relief, permettant aux morts, par le toucher, de reconnaître l’identité de leurs proches les rejoignant dans les ténèbres. À rapprocher aussi de ce poète « doué d’une mémoire peu commune » et qui a pris l’habitude de travailler ses textes, mentalement, en marchant dans Paris. Ce qui le conduit, au fil des ans, à ne plus pouvoir distinguer l’œuvre écrite mentalement et celle transcrite sur papier, celle tirée au plein jour et l’autre recluse dans la nuit du cerveau, comme si elles se faisaient concurrence, présentant, pour le même texte, des versions différentes qu’il a de plus en plus de mal à départager, engendrant le sentiment de ne plus parvenir à exprimer clairement ce qu’il souhaite articuler, ses textes composant un vaste labyrinthe où il se débat sans fin. L’artiste Gina Pane déplace des pierres trouvées en forêt pour leur permettre, peut-être pour la première fois d’être touchée par le soleil. Une autre fois, à l’aide d’un miroir, elle enfouit des rayons de soleil dans la terre. En 1975, la performance d’Urs Lüthi consiste, durant le vernissage de son exposition, à se planquer à la cave, sur un tas de charbon. Près du buffet, le carton portant l’inscription « l’artiste est dans la cave » n’attirera pas l’attention du public. « Ce jour-là, l’artiste se trouvait réellement au trente-sixième dessous, rongé par l’angoisse, le doute et la timidité. » (Dans une autre histoire, une maison est décorée de l’autoportrait d’Urs Lüthi.) – L’art contemporain, sismographe de la catastrophe. –  Croisant le rappel des actes des bourreaux, des actions des résistants, rescapés ou descendants de déportés hantés par leurs ancêtres, et plus loin les faits divers de nos vies tâtonnantes en butte à quelques routines incompréhensibles, obstinées, qui nous laissent toujours si proches du dérapage, voici le travail des artistes contemporains qui tournent le dos aux esthétiques d’avant la catastrophe – délibérément ou par intuition -, et démontrent que dans cette question du beau qui nous tient tant à cœur, les choses ont changé, irrémédiablement. Il faut savoir regarder ailleurs, autrement. Les défauts et les manies qui nous consolident ou déstabilisent dans nos faits et gestes routiniers sont de même nature que ce qui inspire bien des démarches d’artistes contemporains. Contrairement à ce que beaucoup prétendent, ces démarches sont donc faciles à ressentir, accessibles. Par exemple, le livre de Kenneth Goldmisth, 836 pages dont « il n’a pas écrit un traître mot », exige-t-il une compétence particulière de lecteur ? L’artiste a recopié « à la main, sur son ordinateur, le numéro du New York Times daté du 1er septembre 2000. » La transcription, en perdant la mise en page et les illustrations, en plaçant en un seul texte continu des informations hiérarchiquement disparates, suscite des passages plein de collisions poétique inattendues. Bien que le contenu soit rigoureusement identique, en miroir, c’est une tout autre lecture que celle que propose le New York Times sous sa forme ordinaire, on lit autre chose. Scanné ou photocopié, l’effet ne serait pas le même. C’est l’effort, le temps passé à reconstituer un corps textuel homogène et livresque qui offre des sensations inédites, ce temps dédié au lecteur comme un soin spécifique que la fabrication des gazettes ne plus offrir. De son côté, Erwan Malle s’illustre dans un détournement du principe de fac-similé. « Fils de déménageur, et diplômé de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris avec félicitation du jury en 2004 », il tombe en arrêt devant une photo dans les cartons exposés aux puces. « Elle montre l’angle d’un salon bourgeois et ne comporte aucune légende. (…) L’ensemble, en outre, n’a pas d’âge, la photo pouvant dater des années 1930 o avoir été prise, tout aussi bien, un demi-siècle plus tard. » Il va reconstituer ce décor. Pour chaque pièce qui le compose il réalise, grandeur nature, un moule en glaise dans lequel il coule du plâtre. L’ensemble sera baptisé « La chambre blanche » et exposé en même temps que les moules qui auront servi à le réaliser. « « Une image de l’image », explique-t-il à propos des pièces en volume. Les moules sont donc, pour leur part, une image de l’image de l’image. » Les faits fourmillent de liens tissés ou à tisser entre eux, j’aimerais (presque) écrire le livre qui s’attacherait à épuiser les liaisons innombrables intentionnelles à déchiffrer entre toutes ces histoires et à collecter les autres, celles qu’une lecture personnelle invente. Ce serait au moins un livre qui aurait sa raison d’être, se nichant dans les plis d’un autre, lui-même organisant une mémoire sauvegardée de la dispersion arbitraire. Un livre enragé de commentaires pour perpétuer l’importance de s’en tenir aux faits, à ce que l’on ressent, pour épouser une écriture qui sonde les ressorts obscurs, paradoxaux de ce qui est toujours à la fois en train de résister et de céder, de construire et d’abandonner, épousant au plus près les retombées de la catastrophe, de plus en plus disséminées, recyclées dans n’importe quelle brillance du vivant (ou devoir de mémoire factice). (PH) – Marcel Cohen Un entretien radiophonique avec Marcel Cohen

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Une réponse à “Pour s’en tenir aux faits, hommage à Marcel Cohen

  1. Votre texte est subjugant, à la fois dans son écriture et à la fois dans la manière de faire toucher du doigt un fait par l’incise du commentaire des 3 livres. Vous en tirez une leçon de vie, et de lecture des plus revigorantes!
    merci. La lecture des textes de M.C. m’a toujours laissé un sentiment, vous venez d’en laisser un autre.
    Qui êtes-vous P.H., j’aimerai lire d’autres textes?
    guypimienta@wandoo.fr

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