Du col au ras de la garrigue, par le texte.

Dans l’économie d’endurance pour tenir la distance, on se tient sur un fil, on se résume à quelques fils tendus tout au long des kilomètres d’ascension à flanc de montagne, dans la forêt dense ou les bocages cévenoles, plus aérés, presque oasis insolites – des esquisses de pâtures, quelques fruitiers, une vache ou une brebis, deux rois ruches, une cabane. Dans les descentes, filer en extrême vigilance, les fils se renflouent, se rassemblent en cordages de protection et système d’alarme, repérer à temps les pièges du macadam et les zones à graviers, anticiper les rares voitures à contre-courant, là surtout, dans les coudes superbement profilés en rampes vers le vide… C’est l’exaltation tout au long de cette route de crête, entre col de l’Espinas et col du Pas, déployant un coup d’œil théâtral vers ce lieu magique où les collines et vieilles montagnes douces se rassemblent et se rangent, une réserve où elles s’emmêlent comme un troupeau fantastique protégé de l’homme, leurs échines arrondies se superposant, ou se succédant comme des vagues immenses, figées, un décor qui se referme si tôt qu’il émerveille, dont on ne sortirait plus, otage de ces murailles d’eau verte et crépue. L’opulence sans fin de ces forêts en vastes moutonnements, puis la folie des habitations que l’on découvre nichées en des sites improbables avec leurs jardins en terrasses, embarcations séculaires et précaires dans les cataractes vertes, achèvent de dépayser et d’enivrer, parce qu’on est arrivé à ce point de vue à la force des mollets et des battements de cœur et que ce que l’on y surprend s’immisce en jets soudains, telle une grâce inondante, à la manière d’une voie d’eau dans une coque heurtant un récif. C’est une agitation semblable – celle de gagner quelque chose et d’en être simultanément expulsé -, que j’éprouve au point final d’un texte ou d’une idée qui, pour se laisser coucher par écrit, a donné bien du fil à retordre… Mais revenons à ce qui prélude à cette arrivée au col. Tout en grimpant par l’action circulaire des jambes qui effectuent leur travail d’arpenteur (selon les caractéristiques du braquet poussé, à chaque tour accompli, il est possible de mesurer la distance parcourue), le corps et tous ses logiciels comparent approximativement, je dirais métaphoriquement si le corps entier était capable de métaphoriser, le tracé de la route auquel il se confronte physiquement au dessin étudié préalablement sur la carte géographique lorsque, en préparant la course, il appréciait les distances, essayait de prédire la configuration du terrain, les dénivelés, l’importance des villages avec leur potentiel de ravitaillement, le temps nécessaire à ingurgiter ce trajet et ses paysages. Le corps compare le réel à sa représentation topographique mémorisée, cet effort de mémoire ayant permis de se projeter sur ces routes – de croire capable de les avaler à vélo -,, et il en corrige les informations virtuelles et théoriques en fonction de ce qu’il enregistre concrètement, objectivement et subjectivement. Ce qui ne représente pas un relevé organisé et rationnel mais un amas de perceptions qui se bousculent et devront être décantées (cartographiées par un autre type d’écriture). La carte et son système symbolique sont traduits, déchiffrés – « ah ! oui telle distance à 7%, cela donne ceci » -, et aussi personnalisée, – « cela donne ceci pour moi » et ensuite tatoués dans l’âme. Il faut aussi évoquer l’habitude que l’on se donne des routes, en y revenant, en les soumettant à plusieurs actes de reprise. Elles s’impriment chaque fois en nous sous des jours différents et prennent ainsi tout leur relief. En connaissant mieux une région parce que le rituel des vacances y conduit à intervalles réguliers, il n’est plus autant besoin de se référer à la carte. Elle est assimilée et chaque déplacement corporel dans l’espace réel vient en compléter la gravure sensorielle. Je l’ouvre et m’y réfère pour vérifier, entretenir la vision d’ensemble, vérifier comment ce « pays » est connecté aux « pays » connexes. On pénètre mieux au cœur de ces chemins, on comprend mieux comment ils s’embranchent entre eux et organisent la navigation de village en village, comment ils sillonnent les collines et font passer d’une montagne à l’autre en révélant les caractères distincts de chaque versant, l’un pouvant être caillouteux et aride et l’autre végétal et humide, participant au régime d’une vallée plus encaissée, bénéficiant d’un réseau de sources préservées. Il n’est plus question alors de simplement parcourir telle route d’un point à un autre identifiés sur la carte, mais, dès que l’on pédale là-dedans, où que l’on soit, d’éprouver que les routes constituent un lacis vivant, ramifié comme un texte à déchiffrer, routes rendues vivantes entre autres par les souvenirs antérieurs et par l’anticipation de plus en plus vive des retrouvailles, ces souvenirs qui petit à petit vont à la rencontre de ce qui a donné naissance à ces routes, les trajets des gens qui habitent, circulent, doivent se déplacer, cherchent les meilleurs passages, se relient l’un à l’autre… Précisément, quand on parvient au col – « parvenir » est un terme maigre, je dirais plus volontiers qu’à cet instant la montagne accueille en son col, s’ouvre en un espace accueillant où poser le pied et respirer, elle récompense -, lieu d’échange entre deux vallées, deux régions, deux horizons et vers quoi convergent de nombreuses routes ramifiées, je surplombe brièvement l’ensemble de ce lacis, je jouis d’un panorama textuel tant intérieur qu’extérieur, inscrit dans le sublime du paysage et l’obscur de l’intime, je ressens tous ses reliefs d’écriture en moi, soudés en un seul corps, et c’est par là que se justifie la comparaison avec le plaisir du texte abouti ou d’une idée fulgurante qui se révèle dans son expression parfaite et imprévisible au terme du lent travail de formulation. Quand démarre le travail d’expression, que l’on cherche à faire passer une idée pressentie en quelques mots compréhensibles par autrui, on est bien incapable de deviner ce que cela va donner – quels mots, quelles phrases, quelle mélodie -, et, pour le col, pareillement, les heures passées à scruter les cartes pour se faire une idée de l’organisme à investir, ne permettent pas d’avoir une certitude pensée ou imagée, il faut aller le chercher… En haut, il y a arrêt, suspend hors d’haleine, pas tellement à cause de l’effort consenti qu’à cause de la beauté immédiate retrouvée, presque à l’état pur (là, comment conserver nos réticences culturelles à utiliser le terme « beau » ?). Dans la descente, c’est très différent, on détricote, on lit à l’envers toutes les phrases de l’ascension, les éléments du texte se désolidarisent, flottent, on les prend à rebours, on se les approprie bien mieux, mots et locutions revécus en accéléré, comprimés par la vitesse dans cette distance que l’on prend avec le sommet, mais c’est ce travail de descente qui permet de recomposer de manière plus fidèle l’histoire de la montée, lacet après lacet, d’y revenir à loisir dans sa tête. Cette habitude qui s’instaure au fil des ans, ponctuellement, avec une région, son réseau de routes et ses paysages, fait que, pédalant dans ce lacis textuel, j’y produit une écriture éphémère de moi-même (art modeste), délétère, et que dans l’effort douloureux me rendant malléable, la topographie de ces paysages, par leurs routes comme articulations et schéma nerveux, se grave en moi à la manière de la machine torturante de la Colonie Pénitentiaire, mais selon d’autres finalités (le modèle inventé par Kafka n’est pas dédié uniquement à l’exécution capitale, il peut caractériser, aider à comprendre des processus plus optimistes, de vie)). Néanmoins, dans cette célébration festive des cols – brumes et bruines n’y changent rien -, je me sens visiteur, de passage (c’est le propre du col, de pratiquer l’art du passage). En transit dans la volupté du sommet. Presque un intrus. Là-haut, face au spectacle du fastueux dans sa coïncidence avec l’extrême simplicité, l’essentiel de l’intime reste aride (j’allais dire avare, chiche), attaché au bas, proche de la garrigue, habité par des formes qui peuplent le décor minéralisé de la garrigue d’été, sèche, et que je transporte en moi, qui flottent dans mon être. L’ordinaire contentement viril d’atteindre le sommet bien vissé sur sa selle (le vocabulaire courant parle de « se faire » un col, de « conquérir » un sommet), en pleine possession de ses moyens, n’est qu’apparence, au fond, car c’est crâner de s’imaginer y dominer/posséder quoi que ce soit, on y a chaque fois la révélation de sa fragilité, le texte paysage dans lequel le corps vient de plonger pour se le graver dans les cellules en tatouage identitaire, ne lui appartient pas, il est provisoire et peut s’effacer, s’oublier, rien ne le retient, il faut l’entretenir, il doit rester noué à ce qui l’engendre au risque d’être un texte qui soustrait de l’être plutôt que de fournir un renfort de sens. La promesse d’un autre col à monter, ailleurs, plus tard, le repassage ici, du même col, avec des impressions différentes, il n’y a pas d’écriture acquise sans réécriture. Le lacis – des chemins, des routes, des phrases -, est labyrinthe, une fois dedans on n’en sort plus, il faut continuer – à écrire -, et c’est ainsi seulement, je pense, que l’on se trouve habité d’une écriture… Dans le sentiment inattendu que cela pourrait être la dernière fois que je me trouve là – c’est toujours comme si c’était la dernière fois-, j’enregistre un éboulement en moi, une régression entamée, l’entame d’un recul. C’est dans cette reculade que je retourne à la nudité de la caillasse, parfois couverte d’un réseau de fines tiges élémentaires, vertes ou brunies, ou garnies de motifs de feutre vert, feuilles incrustées dans la terre durcie et qui sont déjà les semis qu’une espèce développe en vue de futures saisons. À cette saison, la garrigue n’est plus que l’ombre d’elle-même, une idée, à bout de souffle. Tout a séché, tout est parchemin effrité. La bourrache n’est plus que minces candélabres spectraux, tiges de poussières où s’accrochent encore parfois des restes fossilisés de fleurs bleues. Les différents chardons – laineux, roulant -, sont aussi brûlés, carcasses rigides démembrées, dispersées avec, ça et là, quelques maigres revenants qui dardent une fleur sphérique, constituées d’aigrettes. Fleur oursine sur la défensive. Les ombellifères résistent quoiqu’elles se momifient inexorablement. Certaines corolles de la carotte se replient en nid, matrice à fabriquer les punaises d’Italie et semblent ainsi de petits jardins clos, suspendus sur leur tige, balancés loin au-dessus de la pierraille chaude. Toutes les semences ont été dispersées, plus un seul akène arrimé à sa base. Les plantes ont fait leur devoir, les gousses sont pillées, les épis vidés, les graines ont été parachutées. Ce qui reste est un monde d’étoupe usée, de pailles usées, de bois livides, d’épines fatiguées, de carton friable, de bractées échouées, déchiquetées, de petits îlots de couleurs réduits à leur plus simple expression, l’une ou l’autre corolle rescapée, lunatique, frêle cerf-volant à ras de terre. La lumière rase traverse le moindre élément, s’empare du moindre tissu rigidifié et embrase profondément les rescapés végétaux de ce décor décharné, en train de se désincarner. Des groupes d’ultimes graminées terminées par des plumeaux élégants, six antennes soyeuses, claires et garnies de fins grumeaux sombres, ondoient gaiement (de cette gaîté équivoque de la dernière danseuse en fin de soirée). Les colonies de plantains clairsemés et leurs goupillons de graines sont encore garnis de chair qui s’effiloche. Quelques bancs de serpolet hâves. Vu de près, on reconnaît tous les éléments botaniques en pièces détachées, laminées, éparpillées –capitules, ombelle, grappes, tiges, feuilles, fruits -, comme les restes de centaines de bagnoles, démantibulées, empilées chez un ferrailleur. Par rapport à la richesse et diversité végétale que l’on peut trouver en garrigue en d’autres saisons et dont on trouve la description dans de très bons ouvrages, tout n’est que cimetière. Charpie. Tout semble en bout de cycle, mais sans aucune tristesse, tout inerte et pourtant l’ensemble semble vivant, en plein travail, attendant que l’été passe la main à l’hiver, que les rigueurs hivernales fassent leur oeuvre et que revienne le printemps. Chaque plante se prépare individuellement à disparaître pour renaître, réduite à sa plus simple expression, et souvent selon des formes dures, pointues, poilues, effilées, guerrières. (PH)

 

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