De la selle au balcon, l’absence et le corps.

Revenir encore sur l’extase cycliste! Cet imprévisible – bien qu’attendu, espéré, fabriqué – de l’effort physique quand il conduit à ce point indéfini où littéralement, l’on ne se sent plus enclos dans son enveloppe, où le corps, pourtant pompe et pivot de cette activité, s’évanouit s’épanouit dans quelque chose de plus vaste. L’enveloppe physique reste bien à son poste, vigilante, mais son élasticité prend des proportions inhabituelles et elle en profite pour emprunter des formes ou des non-formes inattendues, tant vers l’extérieur que l’intérieur. Je ne me sens plus être un corps précis dans la nature durant ces heures où le mental prend le dessus pour pousser la machine musculaire et qu’au fil de la cadence hypnotique, mental et muscles se redécouvrent, explorent leurs complémentarités et affinités. C’est de cette fusion de toutes les composantes, je ne dirais même pas du corps mais de l’être, que dépend le bon fonctionnement du moulin des jambes et la production de cette mélodie du pédalage qui engage à se dépasser (en tout cas, chez un non professionnel, non-compétiteur). Les longues ascensions sont propices, par la concentration extrême qu’exige la mobilisation de toutes les énergies, à jouir le plus possible de cette sensation d’être une machine animale qui mouline à plein régime. Alors que je pourrais croire me réduire à un acharnement sportif, ça s’évade vers autre chose. L’espèce d’ivresse dispensée par les substances que le corps sécrète, notamment les injections d’endomorphine, dans ces instants où l’on semble s’arrimer et se faire hâler par un point fixe loin devant, fait que l’on atteint cette capacité de voir, entendre, sentir le paysage par tous les pores. Le corps, libéré dans la sueur de tous les dualismes (âme, viande), rincé de ses préjugés par cette débauche de dépenses caloriques, dépassé, jeté hors de lui, redécouvre la possibilité de voir tout, tout autour, à 360°. Alors qu’avant il ne voyait que selon des habitudes, des trajectoires de vision tracées, son regard abonné à certaines facettes des choses, prédisposé à privilégier certains angles, selon un enchevêtrement complexe d’expériences, de frayages. Les perceptions retrouvent quelque chose de vierge, elles appréhendent les choses sous tous leurs angles, même ceux qu’elles ne peuvent discerner, elles anticipent, elle devinent, elles projettent, elles cherchent à happer la totalité. Ce sentiment est renforcé quand, au-dessus des milles mètres, la route est gazée de nuages, comme un corps dont la tête est cachée sous un oreiller de plumes. Ce que transpire le corps et ce qui goutte de l’organisme nuageux se mélangent en perles argentées sur la peau. Le cycliste progresse dans un cocon brumeux. Quand le soleil répand et diffracte ses rayons dans cette lymphe aérienne qui enveloppe le grimpeur, celui-ci se gorge de lumière, se dissout dans l’éblouissement, il est ailleurs. Ce genre d’ailleurs suspendu – d’arrêt sur image – que l’on connaît dans certains face à face, par exemple entre le cycliste et la montagne, yeux dans les yeux, jusqu’à se confondre et qu’il ne sache plus exactement, lui, à quel endroit précis de la montagne il se trouve. Il pédale dans de la montagne et ça pourrait être sans fin (sauf qu’il s’agit d’une vue de l’esprit, parce que la montagne n’en a rien à faire, ou c’est juste une expression courante dans la bouche de commentateurs sportifs pour héroïser certaines échappées). Cet ailleurs singulier est de même nature, mais l’exemple est plus facile à saisir, que celui produit par deux regards amoureux plongés l’un en l’autre, contemplant sidérés et ravis la superposition parfaite du vide et du plein de leur sentiment qui estompe toute séparation corporelle entre leurs êtres en principe distincts l’un de l’autre. Puis le cocon se déchire, la rosée sèche sur la peau. La forêt resurgit, sombre et prolifique, imprégnée de pluies, de troncs tordus, de mousses grasses, de lichens déchirés, de cailloux et rochers où de l’eau cascade, de troncs, de feuilles en tout sens, fougères et ronces. Tout le contraire d’un cocon accueillant. Cet état initial du corps comme possibilité de tout voir, tout sentir et tout représenter, en tant que lieu organique fabriquant un point de vue total sur le monde, dans ces instants de transparence extatique où il peut coïncider avec l’essence de tout ce que son regard touche, est mis en scène dans l’actuelle exposition du Frac Languedoc-Roussillon Go to The Cold Bed and Warm Thee (« Va dans ton lit glacé et réchauffe-toi »). C’est, nous dit-on, une expression que Skakespeare utilise par deux fois, dans des œuvres différentes, et correspond à une manière de congédier le corps de l’autre. Ce qui ne sera jamais que la meilleure manière de le rendre présent, de se mettre à sa place et accaparer son point de vue sur le monde, se glisser dedans pour voir ce que signifie penser avec le corps de l’autre. Chaque œuvre, de fait, est un dispositif par où s’escamote le corps et, par là, lui fait rejoindre une dimension imaginaire où, le spectateur se le représentant comme le cerveau automatiquement cherche à combler les blancs laissés dans un texte, il se réinvente, corps vide, corps absent. Ainsi, de ce balcon stéréotypé (Perrine Lievens), tape à l’œil, en néons, vide comme une enseigne lumineuse. C’est le lieu où le corps peut observer, voir les autres passer et les imaginer sous tous leurs angles, inventer leur roman, leurs dialogues, s’infiltrer par le haut, par un coup d’œil inégalé sur l’anatomie et l’habillement des passants, leur allure, leurs tics, leurs sons, position de témoin privilégié, presque panoptique. C’est en outre une sorte d’autel où le corps pavoise, où il se sait aperçu mais hors d’atteinte, au-dessus de la mêlée, intouchable. Il faut avoir été dans cette situation, surplombant une rue animée, pour mesurer l’excitation que cela peut procurer, d’être à la fois dedans et dehors, de presque deviner les destinées et de pouvoir en prévenir les intéressés. Le pur balcon, extralucide, suspendu au mur sans possibilité d’y accéder symbolise bien ce mirage d’un point de vue à 360°. Peut-être que pédalant dans le cocon nuage-soleil, me suis-je vu en balcon lumière, lévitant dans la montagne. Même sensation. Face au balcon, vous découvrez une étrange cabine d’essayage (Kogler et West). La tenture qui isole de l’extérieur cet espace où essayer de nouvelles enveloppes est décorée du labyrinthe d’un ou plusieurs cerveaux. Comme à l’infini des chaînes de montagnes enlacées, lovées sur elles-mêmes comme des pelures d’oignons, ou des vallées, des murailles, des fortifications démentes. À l’intérieur de ce réduit psychanalytique, un strict divan recouvert du même imprimé et inoccupé, personne n’est allongé dessus. Cet agencement plastique mais aussi l’agencement clinique qu’il vise (est) construit (sur) du néant. Il représente le cheminement inlassable de l’analyse à travers les arcanes de l’organe central sans jamais déboucher sur de l’être fini, sans jamais produire un corps viable, il n’y a personne dans la cabine, le moteur tourne sot. Ce qui était aussi la manière dont je me percevais, m’abandonnant à l’agencement clinique du pédalage, dans les derniers kilomètres du col de Finiel (Mont Lozère) entrepris après l’Aigoual, sous la drache et épuisé. Vidé, zigzagant dans un labyrinthe, ne comprenant presque plus le sens de cet effort démesuré (à mon échelle). Mais quelques minutes de calme suffisent à se reconstituer et à ne pas en revenir d’être arrivé là (au sommet, pas dans le boudoir psy). Juste à côté de la cabine d’essayage (où la psychanalyse vous essaie pour voir si vous correspondez à ses théories et schémas), on peut apprécier un livre sur Lacan coulé et cuit au chocolat (Denise A. Aubertin). Jamais livre lacanien ne m’a semblé aussi lisible et humain, reconstituant précisément d’être moulé dans cette nourriture perverse qui, solidifiée à travers les feuillets et caractères d’imprimerie, empêche de pénétrer le livre, soudain terriblement corporel. Pour une fois il dit autre chose que Go to thy cold and warms thee. (PH) – Frac Languedoc-Rousillon

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