Transhumance entre vie et mort

Tal Coat, peintures et dessins, 1946-1985, BAM , Mons.

(Version provisoire) Quand je me suis penché, avec l’intention de regarder comment ça se passait, sur la casserole où infusaient, dans un mélange de crème et de lait complet, une flottille de grains de poivre (Timu du Népal, fragrance d’agrume),– mais que peut-on voir de ce qui se passe dans une infusion, s’imagine-t-on surprendre les grains de poivre bouger, nager, composer des figures ? -, j’ai eu l’impression de survoler un paysage. Dans un rêve. Et justement, chaque fois que j’y revenais pour vérifier si le processus évoluait bien – évaluation à l’odorat -, la constellation de poivre offrait au regard un autre agencement, une autre géographie, parce que je déplaçais la casserole et que le liquide crémeux s’agitait de courants. Le paysage variait. Ce que je voyais là n’avait plus rien à voir avec une préparation culinaire, je pris quelques photos mais sans intention d’illustrer la première phase de fabrication de la glace au poivre. Ça me parlait d’autre chose. De quoi était-ce l’abstraction ? Si je voyais un tel dessin sur une toile signée, sur la paroi d’une caverne, à quoi cela me ferait-il pensé ? Je renonçai à élucider cette question parce que requérant un travail d’écriture ardu. J’oubliai. Jusqu’à ce que, retirant de la bibliothèque des recueils longtemps oubliés d’André Du Bouchet, je découvris des poèmes dédiés ou écrits en relation avec la peinture de Tal Coat. L’indication était confuse et obscure, mais quelque chose me disait que cet effort et essor des mots avaient à voir avec la tâche ardue de décrire un archipel de grains de poivre du Népal dans du lait. Une écriture pour ces paysages-là où l’on marche (et quand on s’arrête continuent à marcher en nous), rapprochant ce qui est à voir et la manière de voir, explorant cette dépendance, ce matériau de la représentation, qu’il faut capter et qui met en péril l’exercice de nommer (la respiration par laquelle on garde contenance face aux choses). Sans ce péril, pas de vision, pas de relation à l’œuvre. Regarder (peindre) un paysage c’est vaciller, regarder ou lire une œuvre, aussi, avant que ne se produise un envol (appui qui (se) renverse) . « Sur le trait d’aile incessamment suivi du même, le support, où on l’avise, n’aura été que cillement du support illimité, ou fraction de ce que, à défaut de nom, on hésite à appeler tel – et qui, alors, en même temps que soi, renverse, sans qu’on le sache, l’appui qu’on a eu sous le pied ou les yeux ou la main. » (André Du Bouchet) Puis, au dernier jour accessible, je suis rentré dans l’exposition Tal Coat à Mons, j’ai su d’emblée que j’aurais dû venir tous les jours, et que c’est ainsi que l’on devrait fréquenter une telle exposition, pas lui consacrer une visite rapide, rituelle, avare. J’ai plus d’une fois essayé d’expliquer comment, à vélo, on se fond dans le paysage, on l’absorbe, le voyant sans le voir, emportant, au réveil, après que l’on émerge de la cadence forcenée de l’effort, des pans de couleurs ou de lumières, des taches, des matières, des motifs abstraits, rupestres. En voyant mes premières toiles de Tal Coat, j’ai eu l’impression qu’il avait exactement peint à partir de ce genre de prélèvements. Non pas le champ de colza, mais comment le champ de colza a infusé en lui, la tache qu’il y a déposé. La lumière que l’on fabrique en soi, ayant vu un tel jaune vivant. Mais autant la tache que son corps et son regard ont laissée de lui dans le champ de colza. Pare qu’on y sème toujours un bout de soi. Je tombai en arrêt devant les grandes peintures ou dessin de transhumances, de troupeaux, de vols d’oiseaux, de silex dans le limon. Pâmoison. C’est ainsi que l’on conserve, dans les plis obscurs de son être intérieur, les images de ce que l’oeil photographie à son insu. Des plans, des schémas. C’est beaucoup plus exact et complet que n’importe quelle description réaliste. Je repensai à mes grains de poivre flottant, dérivant. C’est exactement à cela qu’ils m’avaient invité à penser sans que je comprenne où ils voulaient en venir : des vols d’oiseaux, de ces nuées vertigineuses d’étourneaux qui dessinent dans le ciel, toutes sortes de formes acrobatiques constituées de centaines de points mobiles, et qui s’abattent d’un coup dans quelques arbres absorbant leurs piaillements. Des taches en transhumance aussi, à travers la matière, comme ces coccinelles regroupées à la surface d’un seau (eau du puit), entre la vie et la mort. Toutes ces images-choses qui migrent en nous, nous traversent, effectuent leurs trajets qui épousent les mouvements de notre âme – et ainsi ces images nous aident à apercevoir un peu de quoi elle est faite -,  de l’ombre au zénith et au crépuscule, nous situent entre la vie et mort, la présence et l’absence, l’espoir et le désespoir, la perte et la retrouvaille. Et l’on essaie d’agir sur ces peintures pour y figurer, y rester et qu’elles restent. « Accentuation de la pointe – plume, crayon, pinceau – qui s’interrompt ou appuiera, à la façon des empâtements d’une matière à peindre – matière peignant – produit, jusqu’à l’opaque, redoublement du fond, et, à travers lui, d’un regard à nouveau. » (A. Du Bouchet, Essor). (PH)

 

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