Campagne et pédales

Voit-on encore la campagne et comment ? Jusqu’où s’écarter pour la retrouver ? On travaille en ville et l’on habite à quelques dizaines de kilomètres du centre urbain, on dit volontiers « oh moi, j’habite à la campagne ». Mais ce n’est qu’une campagne résiduelle, en lambeaux, elle est encore là sans y être, ce sont des zones résidentielles, intermédiaires. Une campagne de figuration. On y vit presqu’au même rythme qu’en ville, colonisés par des préoccupations urbaines, qu’elles soient culturelles, intellectuelles, consuméristes. Quelques fois, on y va quand même vraiment, à la campagne. En voiture, pour quelques heures, ou dans des sites aménagés pour accueillir des urbains et gérer leur ennui, sans les dépayser. Ce sont des expéditions sanitaires, des mises au vert. C’est trop rapide, sans imprégnation. Chaque année je fais une sorte de pèlerinage à vélo, je rallie un bled éloigné, au-dessus de la vallée de la Semois, ce n’est pas que je me rende à la campagne – le but n’est pas une immersion dans la ruralité -. Je parcours la distance qui sépare un village résidentiel d’un vrai village paysan, durant de longues heures de pédalages, et ça change légèrement la perception du déplacement. La distance ainsi endurée, incarnée, ne se compte pas qu’en kilomètres. C’est incroyable comme l’on se sent fragile à l’égard de tout ce que l’on traverse, le trafic des engins fermiers, les étendues champêtres et boisées, les horizons qu’il va falloir atteindre à la force des mollets, les couleurs, les bâtiments, le vol des insectes, le geste d’un piéton, les éléments naturels, le vent, les nuages, le soleil, tous les incidents (parfois débiles) qui peuvent faire dévier une trajectoire… On est matière impressionnable, toute la lumière et les ombres portées du paysage traversent les ouvertures du corps, les pores, et s’impriment comme à l’intérieur d’un sténopé, tapissant tous les replis momentanés de l’être-vélo, toutes les alvéoles pulmonaires qui pompent avec force et envoient ces images dans toutes les fibres. On ne capte consciemment qu’une partie émergente, des reliefs, des détails, mais plus tard, en dormant, tout est reconstitué, grandeur nature dans tout le corps, on déborde. Rien de commun avec ce que l’on peut voir à travers le pare-brise d’une voiture. Un échange s’effectue avec le paysage. On ne le traverse pas à la manière d’un peloton de professionnels qui file, hermétique comme une armée romaine en position de tortue sous ses casques et boucliers. Une porosité permet de s’y ancrer, et elle se manifeste par toutes sortes de bruits attestant que l’air s’infiltre et qu’on s’accroche à lui, on cherche à se faire tirer, il cherche à sucer notre substance. Comme dit Luc Moullet dans Pédale !/So Foot : « le son insolite de la roue lenticulaire… les terribles utilisations des freins avant… la musique entraînante du K-way dans le vent… ». Mais il n’y a pas que ça, on n’avance pas dans le paysage, on avance avec lui. Surtout quand on n’est pas au mieux de sa forme. Quand on s’élance gonflé à bloc malgré une nuit insuffisante et qu’on projette d’en découdre avec le chrono, le vent de face vous remet vite à votre place, vous n’avez pas les moyens de passer outre, il va falloir composer. L’organisme accuse le coup et, c’est la fin de tout, il ne faut pas attendre une heure pour percevoir la première menace de crampe. Il reste cinq heures à tirer. C’est le moral qui vacille et c’est alors qu’il faut transformer le paysage en allié coopératif. Fixer des points à atteindre, s’oublier chaque fois qu’il y a de belles portions fleuries (vue médicinale), s’extasier sur les grands talus envahis par les épilobes, analyser les formes de nuages et essayer de prévoir la prochaine averse et bourrasque, reconnaître des virages que l’on a déjà épousés l’année passée (procurent-ils la même sensation ?), retenir le plus de détails possible des villages traversés, saluer une futaie, distraire et soutenir ainsi la volonté qui cherche à se voir avancer, mémoriser la silhouette d’une vieille devant sa grange entre baillée ou l’expression d’un visage juché sur son tracteur, la disposition d’un troupeau sous les arbres… Ce faisant, le paysage entre par petits bouts dans le cycliste et celui-ci, enveloppant d’une vigilance égale la moindre manifestation de stress corporel et le fonctionnement des organes du paysagers qui défilent et le font avancer, disperse un peu de sa souffrance dans le vaste décor, c’est un échange, mais évidemment, faut-il le dire, le cycliste du peloton professionnel n’a nul besoin de ses subterfuges. « Le vélo est un sport où tu souffres. Si tu ne souffres pas, tu n’es pas coureur cycliste. » (Eddy Merckx, Pédale !/So Foot) L’éloignement progressif du règne urbain se marque par les accotements de plus en plus généreux envahis de fleurs sauvages. Des espèces rares près de chez nous sont ici amassées en foules joyeuses, diversifiées, parfois à perte de vues jusqu’à la lisière d’un bosquet L’image que peut en capter un GSM n’a rien de comparable avec ce que retient l’œil : il semble, lui, enregistrer chaque spécimen dans sa singularité, comme les visages distincts d’une foule. Par l’espacement de plus en plus prononcé entre les villages et la raréfaction des commerces, on sait aussi que l’on se rapproche de la ruralité profonde. Il y a des repères, désuets et abscons signalant que dans ces espaces plus larges se jouent des glissements de terrain dont on perd la notion en ville (à part le métro, s’imagine-t-on encore que le sol est animé ?). Ainsi, dans la forêt, au bord d’une longue ligne droite de macadam, on croise ce panneau presque surréaliste : «partage des eaux entre Meuse et Seine ». Aucun fleuve à l’horizon, c’est un événement géologique permanent, jamais démodé parce qu’invisible, à l’extrême opposé des régimes d’événementialité urbaine. Ou, plus loin, avant la dernière courbe achevant un faux plat très roulant, l’annonce du point culminant du Hainaut (L’Escaillère). Je m’y arrête quelques minutes, pas un chat, une « aire de repos » à l’abandon, ça sent aussi le dispositif ringard et, en même temps, malgré la petitesse, ça a une gueule de point culminant.

Entre les forêts, les champs sont maigres, les tiges clairsemées et peu fournies. C’est l’impact d’un printemps trop sec qui se voit, ici, à l’œil nu et qui, en ville, est théorique. Au fil des heures, on monte, on descend, on serre les dents, et soudain l’élixir de jouvence apporte le second souffle, on ne sent plus rien. Le mot est exagéré, mais c’est l’instant où le corps s’octroie sa dope, son puissant anti-douleur et déclenche son rêve d’être inoxydable, succédané d’immortalité. Voilà justement la vallée de la Semois et sa route prés de berges, si roulante, ses grimpettes, route si plaisante pour le cycliste qui a reçu sa dose et va s’employer, animal, à remonter sa moyenne. Premier coup d’œil sur un méandre et ses algues, un bout de village, les coteaux boisés, le pays où il va s’engouffrer. Ici, la pauvreté est encaissée, comme sans issue. Au long de la rivière, les hameaux s’étirent sans trop de place, montrant sans pudeur les maisons abîmées, les taudis, magasins fermés, anciennes industries désertées, les boutiques arriérées, les restes branlants de l’âge d’or du tabac et le tourisme de masse qui reste visible semble aussi un tourisme de substitution, réservé à ceux qui ne peuvent partir ailleurs, partir vraiment dans les all in du bout du monde. Les terrasses sont nombreuses occupées par des vacanciers qui s’adonnent au rallye des bières spéciales et cigarettes, teint bistre ou rougeaud, temps libre qui s’évapore en mousses et fumées. Les affiches annonçant des activités festives penchant vers la pornographie ou celles, plus biscornues, invitant à renouer avec des plaisirs d’antan, traditionnels se multiplient : la fête du sabot, la traditionnelle pêche à l’anguille… (Libération de ce mardi 12 juillet consacre un article à ces concours désopilants que l’on organise pour que la campagne reste, aux yeux des urbains, un monde de loufs : « … l’épépinage de groseilles à la plume d’oie en Lorraine, le cracher de bigorneaux en Bretagne, le lancer de bérets en Ardèche, on ne sait plus où donner de la tête. Tiens, fin juillet, à Biscarosse (Landes), c’est le championnat du monde (bien lire du monde) de lancer de pigne. »)  La beauté du site naturel, non dépourvue de sauvagerie, est contaminée par le cafardeux humain, lambeaux de civilisation. C’est à ça que l’on mesure l’écart entre le rural et l’urbain. L’exaltation du beau (la vallée telle qu’en elle-même), le pincement du sans espoir (l’activité humaine comme à l’arrêt, en régression, en cul-de-sac), voilà deux gaz contradictoires qui, respirés conjointement, excitent l’envie de s’en sortir, le trio coeur-poumons-jambes tourne à plein régime. Et voici la route de sortie. Une longue route (5 kilomètres) dans une forêt dense, sombre, humide. Un faux plat sinueux, accueillant. Quelques épingles à cheveux, ça se dégage, du soleil aère et sèche la route. La pente se durcit et petit à petit la forêt lâche du terrain. À gauche s’ouvre une clairière qui se transforme en vastes pâtures. Un appel d’air. Le village est dans le collimateur du guidon. Au bout, la route s’arrête en un trait horizontal, juste en dessous des nuages, juste avant le vide. C’est, en miniature, la topographie d’une arrivée au sommet et, à peu de chose près, la même ivresse d’y arriver, de rallier l’arrivée. Bientôt on va sortir de sa bulle poreuse, de cet échange à fleur de peau avec l’air, les poussières, les images et les ondes paysagères. Décaler ses chaussures et remettre le pied sur le sol ferme. Pressé d’en finir mais on voudrait que la ligne recule. Se voir avancer, regarder son ombre qui file si légère sur le macadam poreux, taché comme champignonné. Aïe, la première vraie crampe. Au final, le Pédale !/So foot est décevant. Le ton est amusant, les légendes de photo poilantes, mais le projet éditorial trop centré sur le peloton et la dimension professionnelle (vélo en vase clos). Rien de bien nouveau. Le plus intéressant se marque par les portraits et interview de quelques champions, magnifiques ou déchus, courtisés ou suicidés, qui rappellent que le peloton est une communauté hétérogène d’individus singuliers, souvent des personnalités qui auraient difficilement trouvé refuge ailleurs. (PH)

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Une réponse à “Campagne et pédales

  1. magnifique pierre, merci
    la veille, pour la même destination, par le même moyen de « transports »
    un premier arrêt vers 10h le matin dans une supérette (!) perdue du brabant wallon rural, située à Saint Géry, frontière Namur/Hainaut et qui est passée à l’enseigne d’une grande surface belge
    pendant le ravitaillement au chocolat acheté un camion gigantesque de l’enseigne arrive pour réapprovisionner le magasin
    le chauffeur s’était visiblement perdu sur ces routes trop petites pour son véhicule. par la fenêtre il salue l’employer qui vient l’accueillir: « Pour venir chez vous, faut être Schumacher! »
    plus loin, le 13 juillet, vers Saint Saulge dans la Nièvre la rencontre d’une campagne encore beaucoup plus éloignée, par les paysages et par les mots d’un homme d’une cinquantaine: jamais allé à Paris, qu’est-ce que j’irais y faire?, 4 ou 5 fois à Nevers.

    tout de bon

    c
    …………….__o
    ………….._ \<,_
    ………….(_)/..(_)…………….

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