Critiquer pour espérer

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Tome II. Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Editions Fario. 2011

Je perçois soudain la lourdeur du titre quand, décalé de mes habitudes mentales, je croise, par exemple, le regard d’une jeune navetteuse plongée dans un gros volume de distraction (roman sentimental ou fantasy) et qui, un instant, se pose sur la couverture de mon livre. Une ombre de perplexité fige ce qui ne devait qu’effleurer les lettres imprimées en une distraction sans conséquence « tiens, qu’est-ce qu’il lit celui-là ? ». L’obsolescence de l’homme. Tome II. Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Je ne fais pas le malin en opposant lecture légère et lecture sérieuse. Je me suis surpris à me sentir mal à l’aise en me sentant associé au poids d’un tel programme qui, une seconde avant, pour moi, coulait de source. Malaise et non reniement, il y a trop de choses nourrissantes dans ce millefeuille critique. L’écriture, elle, ne l’est pas vraiment, lourde. Même si elle laboure consciencieusement le périmètre cognitif et sensitif de l’être touché par la consommation sous-toutes ses formes, si elle est avant tout patiente, obstinée. C’est une écriture de soin, méthodique. Un exercice acharné de clarification quotidien. Sous les dehors d’une tentative rationnelle d’expliquer la métamorphose de l’homme pris dans la troisième révolution industrielle, dont l’apogée serait l’actuelle ère numérique, le style déploie une ambition légèrement démente, qui a ce goût de l’insomniaque dont on croit, un moment, qu’elle peut tout dévoiler et expliquer, en nous rendant extralucide. C’est une écriture de veille, jour et nuit. C’est un travail éprouvant de critique qui s’empare des moindres bouleversements banals que personne n’interroge et leur fait subir une autopsie méticuleuse. Si je me sens souvent en empathie avec le corps de ce texte et, pourtant, au fil de la lecture, souvent, la même chose s’est produite que par rapport au titre : je préférais m’écarter. En gardant la conviction qu’il s’agit d’une lecture importante. Günther Anders scrute au jour le jour les transformations de l’être assailli par la publicité et tous ses organes d’imprégnation. C’est un journal de bord scrupuleux des premiers impacts de la révolution communicationnelle. On est dans les années 60 et 70. Bien des déclarations qui, après tant d’années, semblent exagérées, outrancières comme dit l’auteur lui-même – et il s’en explique – n’en préfigurent pas moins ce qui allait venir ensuite et dont il faut continuer la critique. Le décalage temporel souligne néanmoins – presque cruellement – les porte-à-faux de ces postures analytiques reposant sur des certitudes et des assertions liées à la conviction d’appartenir à une culture supérieure (à l’opposé des biens et des populations de « basse extraction culturelle »). Si ce n’est pas dit ainsi, c’est sous-entendu : ce qui est en train de se passer nous arrache à une culture supérieure à laquelle nous adhérions, dont nous sommes les derniers défenseurs. Or, si cela était un passage obligé à une certaine époque, je pense que la critique doit se déprendre de plus en plus, pour être vraiment critique et ouvrir des alternatives, de tout système d’autorité, si elle entend lutter réellement contre tout pouvoir abusif (il faut inventer et faire tenir une pensée qui peut s’en passer, des forces totalitaires). Les affrontements entre systèmes de valeurs antinomiques et monolithiques sont sans intérêt et ne contribuent qu’à les reproduire. Mais nous aurions tort de tout jeter. La tendance à tout niveler par l’invasion de ce qui coule des médias, à refuser de voir un haut et un bas n’a pas que des effets heureux. On sait qu’il faut entretenir l’aspiration à l’élévation, comme appel d’air, aiguillon de progrès, de curiosité et qu’évacuer la question des valeurs relève de la mystification. Dans ces exercices spirituels tournés vers l’obsolescence humaine  – qualité obscure dont l’auteur veut apporter la révélation irréfutable – , il y a bien des trouvailles conceptuelles à exploiter.

Anders, comme Aldo d’Orsenna du Rivage des Syrtes scrute l’horizon d’où l’ennemi viendra, décrit avec minutie les manœuvres de l’armée ennemie, immatérielle qui s’infiltre partout, diffusée par les médias. À la différence du roman, l’envahisseur est là, il agit. Il est invisible, certes, et les allégations de celui qui voit ce que les autres ne voient pas sont faciles à réfuter, mais cette écriture, indéniablement, accumule des preuves dans ces plis multiples (on y butine des forces, des idées, des structures résistances). Il matérialise, dans son texte, cette frontière organique qui sépare l’individu des systèmes qui le bombardent de météorites racoleuses. Ce n’est pas une frontière à sens unique mais une interface réversible et à double sens, l’ennemi brouille la distinction entre intérieur et extérieur, prépare le terrain aux excès du biopouvoir. Et c’est à partir de ce brouillage que l’individu ne se sent plus manipulé par le pouvoir, mais conserve l’illusion de rester lui-même. Le contexte dans lequel écrit Anders est celui des débuts industriels de la radio et de la télévision, révolution industrielle, révolution pour l’économie mentale de l’imaginaire aussi. Avec leur apparition dans la vie quotidienne, le déplacement des frontières entre intérieur et extérieur, espace privé et espace public, prend des dimensions phénoménales qui sont loin d’être toutes mesurées. « Puisqu’à l’époque des médias électroniques il n’existe plus d’endroit où l’on pourrait ne pas être informé ou plutôt désinformé, ou encore, pour être plus précis, plus d’endroit où l’on pourrait échapper à la contrainte d’être informé ou plutôt désinformé, puisqu’il n’existe plus aucune province, il n’existe donc plus d’endroit où l’on n’a pas les oreilles saturées des bavardages sur la « perte de sens » des philosophes ordinaires, des psychanalystes, des prêcheurs des ondes ou encore des « cassettes automatiques de consolation » à écouter par téléphone. » Quelque chose s’installe dont on ne réchappe pas, dont on devient partie prenante, collaborateur. Quand on sait à quel point les médias électroniques, en 1979, étaient encore artisanaux par rapport à ce qu’ils sont à l’âge des Smartphones et des connexions Internet où l’on veut quand on veut, si l’état des lieux catastrophique effectué par l’auteur devait être pris au sérieux, dans quel état serions-nous aujourd’hui, avec la sophistication sans précédent des médias numériques et sociaux !? Nous devrions être tous morts-vivants, au-delà de l’obsolescence. Peut-être le sommes-nous ? Gunther Anders trouverait-il des mots adaptés à l’aggravation de la situation ? Sinon, cela ne discrédite-t-il par ce qu’il écrivait et ce que d’autres écrivent aujourd’hui sur un ton semblable ? « Il prédisait  l’apocalypse et l’on est toujours là, alors ceux qui nous chantent les mêmes refrains peuvent se rhabiller !? » L’intérêt d’un tel ouvrage est d’encourager à une archéologie des écritures et stratégies de résistance et devrait nous aider à mieux adapter nos propres textualités résistantes.Anders a ouvert des voies intéressantes, notamment en allant plus loin que les critiques ordinaires de la civilisation dénonçant « la dé-privatisation de la sphère privée ». En effet, pour lui, il faut aussi prendre en compte l’autre pendant négatif : la sphère publique de moins en moins nette. Ce qui est tout aussi inquiétant. « Si le monde extérieur est amené dans les maisons par les médias, inversement c’est l’homme qui emmène avec lui la mentalité du « chez soi » dans le monde extérieur. » Ce dont il est question est nommé « double existence spatiale ». « Un des traits les plus singuliers et représentatifs de notre existence actuelle est que l’espace où nous nous sentons à travers les médias n’est jamais identique ou co-extensif à celui dans lequel nous nous trouvons effectivement ; que nous sommes toujours en même temps « là » et absents ». (…) La schizophrénie qui correspond à ce « chez soi » schizotopique, à savoir la « double existence spatiale », nous est déjà familière et évidente, parce que nous nous inquiétons lorsque nous sommes condamnés (lorsque nous éteignons la radio, par exemple) à ne séjourner que dans un seul espace, dans « notre » espace. Puisqu’une radio peut être installée partout – aussi bien à la maison que dans la voiture ou dans un lieu public -, en tant qu’appareil, elle constitue dune certaine façon un dénominateur commun capable de neutraliser les différences entre ces diverses sortes de lieux. Et si, grâce à la radio, nous sommes toujours ailleurs, c’est-à-dire jamais chez nous, nous sommes aussi, grâce à elle, partout et toujours chez nous. » Bien sûr, ce diagnostic a du vrai, il met le doigt sur quelque chose qu’il faut penser et interroger sans relâche, mais la radio comme source de tous ces préjudices, plus de quarante après, cela semble aussi surannée, désuet et disproportionné, surtout à être considérée sans nuance comme le Mal. Pour Gunther Anders, le danger est le déversement de la production musicale populaire, citant par exemple le cas de chansons du Mississippi (autre chose est de s’interroger – et il le fait -, sur les raisons qui font qu’une telle musique, extirpée de son contexte et de sa communauté, tout d’un coup, séduise les européens) et, alors, on songe à Adorno qui n’a rien su voir d’intéressant dans le jazz (ce qui reste tout de même traumatisant). De fait, la radio et la télévision a contribué à renverser les relations entre culture savante et culture populaire (relire Lahire, encore et toujours), mais cela, pour le pire et aussi le meilleur. Je m’interroge aussi sur d’autres éventuels travers de cette pensée critique. Ce que désigne le néologisme « shizotopique » est très intéressant et nul doute qu’une certaine désorganisation des repères spatiaux et temporels est à l’œuvre et engendre des pathologies qui conviennent aux industries de loisirs. Ébranler les assises de l’être permet de mieux s’y infiltrer. Il faut s’en préoccuper. Mais est-ce nécessairement, et de manière tant univoque qu’inamovible, fatal ? Y a-t-il une homogénéité à défendre, une sorte de pureté de lieu et d’espace de l’être (une intégrité) ? C’est à un implicite de ce genre que certaines positions d’Anders me font penser et c’est quelque chose que je ne trouve pas clarifié (toujours pas à la page 191). L’être est-il un bloc à conserver intacte ? Et que signifie intact ? Le cerveau fonctionne en plusieurs temps et espaces simultanés/superposés, il en a besoin, il évite le monophasé qui serait mortel pour lui, ce n’est pas qu’il supporte ses contradictions, mais il en a besoin, pour carburer… Dès lors, toutes les pensées, celles d’un pouvoir en place ou celles d’un pouvoir critique, qui s’expriment au nom d’une unicité de l’être, dans un espace et un seul temps, me semblent suspectes, elles se rapprochent de systèmes qui racolent au nom de l’essence des choses et sous-entendent donner l’accès à la vérité. C’est l’éternel crépuscule des dieux, le combat puissance contre puissance, système contre système, déchirant le monde en deux… Le texte limpide à force d’être tortueux (ou l’inverse est juste aussi) s’emploie pourtant à expliciter toutes les strates des effets, des impacts et, dans ce multicouche de l’interconnexion entre les mondes intérieurs et les ondes publicitaires, bien des développements, des intuitions géniales échappent au pouvoir du binaire et indiquent des portes de sortie toujours valables (pistes à creuser, à entretenir pour les suivants). Le cheminement, heureusement, repasse toujours sur des questions simples qui relancent la réflexion, à nouveaux frais, empêchent de s’endormir. Comme ceci : « Cela signifie que nous sommes les concitoyens d’un monde qui racole, que nous sommes « là » dans un autre sens que nos parents et nos grands parents : que notre vie se déroule comme un « être-racolé » permanent. » Mais c’est dans la tonalité plus générale que se distille un poison contre quoi, au fil des pages, je réagis avec rejet. C’est l’absence de perspective et le sentiment qu’il faut abandonner tout espoir dans le vivant (c’est pourtant le début de la mentalité de la sans vergogne théorisée par Stiegler). L’exercice intellectuel décapant se laisse prendre à son propre jeu, jusqu’à succomber à des dynamiques d’entraînement gratuites, et développer de manière énorme, un style sombre vertigineux, l’ivresse stylistique de celui qui démontre, comme un démiurge inversé, le sans issue, le sans espoir. Si, contre certaines illusions idéologiques, il était nécessaire de rappeler que, quoi qu’on fasse, on est dans le système critiqué, cela peut prendre ici des dimensions définitives, comme aveuglées par la noirceur, comme si seul le pessimisme le plus radical pouvait valider une théorie critique. « Nos actes de création ne sont que des événements de transmission entre livraison et livraison, entre réception et réception. En fait, nos produits retombent, à peine finis, dans le système : car c’est seulement si le système les juge dignes d’être disséminés, les reprend et les remet en circulation qu’ils acquièrent « existence », au sens pragmatique que nous avons donné à ce mot. Ce n’est qu’à ce moment qu’ils peuvent « apparaître ». Autrement dit : en disséminant ses influences, le système a fait de nous des êtres qui, s’ils créent, créent ipso facto des produits qu’il se réapproprie pour son mécanisme de dissémination. » La manière dont le système nous détermine jusqu’à pré-régler nos rêves et nos créations est présenté selon un schéma mécanique tout à fait correct. Mais sans plus, sans perspective, « nous avons été rendus incapables de seulement désirer autre chose que ce que nous devons souhaiter ». Claque salutaire, à certains moments, mais pensée tellement sinistre ! À l’intérieur de cette mécanique, le vivant peut toujours grouiller et le système gargouiller s’infléchir, cesser d’être monolithique, à condition de devoir disséminer une critique non monolithique. (PH) – Sur G. Anders. – Günthers Anders

 

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