Archives mensuelles : juin 2011

Dans le coing imaginaire

Dans le coing

 

 

Les fruits apparaissent dans le coing. Ils dardent leur forme approximative – ingrate, si l’on veut évoquer le corps incertain de l’adolescence -, des ébauches au fuselage maladroit et à la peau duveteuse, surmontées des restes de corolles et pétales qui forment des hélices molles, cordons ombilicaux chiffonnés qui les rattachent encore à leur être fleur. Pour mieux appréhender ce massif de feuilles et de branches d’où jaillissent ces drôles de dirigeables vaguement obscènes, à la trajectoire incertaine voire improbable, je le parcours et le sonde avec un téléobjectif, comme une montagne lointaine observée à la jumelle. Zoomant et dézoomant, alternant le net et le flou dans une dialectique de l’apparition. J’isole des zones touffues, des branches nues puis des ramifications de rameaux, je promène le regard dans le dessin des branches et des feuilles, je cherche les sentiers qui conduisent à un beau spécimen solitaire ou à un regroupement de bébés coings. Ici, je fouille une masse verte. Là, je descends en courant. Je m’égare sur des coteaux. J’emprunte des vallées, des chemins de crête, des champs marécageux. Ce faisant, j’ai l’impression de déchiffrer la carte d’un pays imaginaire, avec ses reliefs et dépressions, creux et promontoires, lisières et espaces nus totalement fictifs, insitués ailleurs que dans mon imagination. Je trace les itinéraires offrant des vues imprenables sur les fruits, je multiplie les détours pour qu’ils apparaissent chaque fois comme une surprise. Je m’exerce, face à ce paysage de feuilles, à une stratégie du regard, comme on peut le faire quand, avide, on cherche à retenir – matérialiser dans la mémoire – toutes les variations de lumière dans un visage qui raconte ses traversées de mondes lointains – écarquillant ou clignant les yeux, s’éloignant ou s’approchant au plus près, filmant des déplacements et transformations imperceptibles ou photographiant des expressions fixes, récurrentes. On peut développer l’éducation à l’image en enseignant comment déchiffrer un film, une émission de télévision. Apprendre à regarder dans un arbre pourrait être tout aussi instructif. Être resté des heures durant, dans les heures chaudes de l’été, à observer le manège des insectes dans les massifs de fleurs sauvages, en bordure des forêts, m’a aussi appris à laisser venir une histoire dans son décousu fondamental, à ne pas me sentir incommodé par des films lents (par exemple) ou des livres dont le fil narratif se perd dans le corps du texte. Quelque chose se passe, avec ces insectes et ces fleurs, de concret et abstrait, qui n’a ni début ni fin, car chaque année ils se retrouvent, à peu de chose près, en train de raconter le même fragment narratif. En scrutant le cognassier décoré de ces étranges formes, inventant toutes les manœuvres d’approche pour braquer l’objectif grossissant sur ces futurs fruits au modelé vulvaire et/ou phallique, inévitablement, j’épouse des pages lues récemment – je vois à travers ces pages, ou ce que je vois vient réécrire ces lignes en moi. Des pages, encore, des Lances Rouillées où Juan Benet compose les mouvements d’une guérilla dans les montagnes, les montagnes d’une province espagnole imaginaire, Region, dans un mouvement proustien inversé : à travers une ethnographie de la vie mondaine menée en son centre et ses multiples métastases, Proust décrit, sous les us et coutumes ordinaires, toutes les stratégies qui traversent et structurent une société. En écrivant, le nez dessus, très terre à terre, une sorte de traité de la guerre comme principe de vie social, détaillant les milles et une manœuvres pour s’emparer, neutraliser ou détruire l’ennemi, en décortiquant la dynamique des combats, les stratégies à l’intérieur de la stratégie – la guerre étant constitué de différentes initiatives collectives ou individuelles superposées comme des pelures d’oignon -, Juan Benet cerne l’essentiel de la vie à travers une armée de portraits de personnages et de paysages dans ce qu’ils ont d’essentiel à la stratégie du vivant, là, à Region, au cœur de la guerre civile. Les mouvements de troupes, le corps à corps avec les composantes physiques du terrain, l’intelligence à tirer parti des atouts du paysage pour établir une position favorable, tout ça est peint avec une minutie démente s’agissant d’une contrée inventée, qui n’existe que dans sa tête, il a du se le représenter de manière tellement réaliste qu’il se l’est certainement imprimé à l’intérieur. A moins qu’il ne s’agisse de la configuration paysagère de son cerveau que, sans s’en rendre compte, il prend comme décor de son livre. Le théâtre minutieux de ces opérations militaires s’étire sur 670 pages (livre inachevé), c’est dire si ce pays imaginaire vivait dans la tête de l’écrivain. Au point de faire corps avec son texte, avec l’idée qu’il se faisait de son texte (et forcément inachevé puisque pour le conclure il aurait fallu qu’il passe l’arme à gauche et puisse revenir inclure cet événement final dans le texte, l’extinction du paysage intérieur, ses plis et replis, où se déployait sa guérilla d’écriture). Sans doute y a-t-il un parallèle à établir avec l’interprétation que Bernard Lahire propose du terrier de Kafka : le terrier représente la vocation littéraire, le travail d’écriture, le texte projeté, toujours fantasmé et selon, ici, une stratégie textuelle à rapprocher du texte de Benet où la science militaire se confond avec la science littéraire : « Kafka conçoit ses textes comme des façons de pouvoir faire face et combattre ses ennemis (ses démons intérieurs, les obsessions qui le hantent) et, de ce point de vue, il voit ces premiers textes comme des pièges tendus à ces ennemis : « Voilà l’entrée de ma maison » disais-je alors ironiquement aux invisibles ennemis que je voyais déjà périr d’étouffement dans ce labyrinthe. » » Les Lance rouillées transforment Region en labyrinthe où le texte étouffe, sous sa métaphore dévorante, hypertrophiée, l’idée même de la guerre (impression après 180 pages). Quelques lignes sur la guérilla dans ces territoires abstraits : « Aux premières heures du jour, le combat était engagé. Sans préjuger du nombre et de la nature des défenses au col, Estanis décida de lancer une attaque frontale en s’appuyant sur la ligne du talweg, après l’occupation d’un petit rocher escarpé – le piton de Calatrava –  sur son flanc gauche, d’où il pourrait harceler l’ennemi, disperser ses feux et couvrir sa propre avancée. Avant le point du jour, un détachement d’une soixantaine d’hommes, avec trois mitrailleuses et deux mortiers, avait occupé le piton sans – d’après lui – être détecté par l’ennemi, tapi derrière la ligne d’horizon du coteau sans laisser voir ses armes ni ses enseignes ; au dernier moment, au lieu de suivre la trajectoire la plus directe et pentue, Estanis modifia la direction de l’assaut pour le conduire à travers une bergerie située à mi-chemin, dont l’éclat des pierres et des ardoises, au contact des premiers rayons du soleil, attira à tel point son attention qu’il pensa en faire une position de force qui, une fois conquise, pouvait lui épargner une bonne partie de la course à découvert. La première vague d’hommes – salopettes bleues et verdâtres, une casaque kaki de temps à autre, chemises blanches et pantalons de velours, bérets noirs et un casque français ici ou là – se lança vers le haut de la montagne, obéissant tous aux instructions qu’ils avaient reçues un mois durant dans les vallées du Torce : le pas rapide et court, le buste courbé et prêts à faire feu, s’aplatissant au sol tous les trente mètres pour se relever et courir de nouveau une fois choisi le point d’abri suivant, tous ensemble. Sur une mule et derrière le tronc d’un pin, Estanis observa le déploiement tout en épiant aux jumelles l’éventuelle réaction de l’ennemi, et quand il fut assuré que tous les hommes de la première vague avaient atteint l’objectif, sans que ceux du col eussent donné aucun signe de l’avoir remarqué, il leva la main gauche pour indiquer la bergerie vers laquelle se lança la seconde vague, dans les pas de la première. » (Juan Benet, Les lances rouillées, Passage du Nord Ouest) (PH)

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Table goûteuse, le « je ne sais quoi » en sus

Les Flâneries gourmandes, 2 rue Berkmans, 1010 Saint-Gilles

Les Flâneries gourmandes, 2 rue Berkmans, 1010 Saint-Gilles

Décrire un repas réussi condamne à recourir presque toujours aux mêmes formules, tant pis, ça le mérite. Aujourd’hui où la cuisine s’ouvre à toutes saveurs, le possible de leurs conjugaisons est illimité et donne souvent lieu à des juxtapositions dont il est parfois malaisé de sentir la cohérence et le corps (ça manque de discours). C’est comme en littérature, une phrase bien écrite peut contenir plein de merveilles encore faut-il, pour faire impression, que ce soit relié à du sens et à ce qui, du sens, fait écho à un je ne sais quoi, que ça dise autre chose que simplement « oh ! regardez toutes les saveurs que je fais se rencontrer dans des compositions inédites ». Même chose dans cet art difficile de la nature morte : il ne suffit pas de mettre côte à côte différents fruits, fleurs ou animal mort, le je ne sais quoi de la nature morte doit s’exprimer dans les relations entre les objets représentés, dans une texture que le peintre ou photographe leur attribue et qui renvoie plus loin, ailleurs. Dans celles de Patrick Faigenbaum, montrées dans l’exposition Jeff Wall au Bozar, les pêches, prunes et citron sont bien plus que cela, entre hyper réalistes et surréalistes. Leurs peaux sont des cartographies sensibles entre visible et invisible, la chair et l’idée de la chair, le cycle des saisons, la naissance et le crépuscule de la vie, ce sont des organismes vivants que même la photographie ne parvient pas à figer. Un menu dégustation, début juin. Du côté de cette consistance plus légère que l’air, le menu dégustation des Flâneries gourmandes est irréprochable. Le carpaccio de langoustines, lamelles de foie gras, crème de petits pois et vinaigrette au yuzu éveille sous le palais l’impression d’un camaïeu délicat, évoque une lumière douce traversant un fragment mythologique champêtre d’un vitrail aux teintes pastel. La délicatesse de la langoustine suggère une chair transparente – appartenant à un animal mythique, transparent lui aussi – dont le parfum se diffuse et « mute » au contact de la vinaigrette fruitée (d’autant que le yuzu a une identité que je ne maîtrise pas encore tellement), un fruité dès lors marin qui épouse, ravi, l’explosive verdeur des petits pois (il y a aussi une subtile correspondance  de « fausses acidités » entre l’agrume oriental et celle des pois que l’on connaît si l’on a l’habitude d’en croquer frais, au jardin). Le foie gras, contrairement à ce que l’on pourrait craindre, ne tue rien, il est à sa place dans la partition, il porte et apporte du charnel aux couleurs diaphanes des autres composantes du tableau. – Couver son œuf. – La spécialité de la maison est une préparation originale de l’œuf fermier. Le chef extrait de l’œuf tout le blanc et y injecte une préparation avant de cuire le tout à basse température, cet œuf devenu un œuf créé par lui, il le couve à sa manière jusqu’à son éclosion en œuf gastronomique. On peut imaginer la technique chirurgicale à laquelle il faut recourir : extraire le liquide sans casser la coquille, lui substituer une substance extérieure… De menu en menu, le chef conjugue ce principe à tous les temps et infinitif. Cette fois l’œuf a cuit lentement en ayant intégré, comme corps étranger, de la crème d’artichaut qui va communiquer son parfum au jaune et qui va, en retour, en recevoir une onctuosité de goût incomparable. Artichaut et jaune d’œuf se marient remarquablement. Cela se complète avec un peu de tomate concassée et, comme garniture, de l’espuma d’anguille fumée qui, une fois le chapeau ôté, jaillit en mousse légère, excitant les faces cachées de l’association jaune/artichaut. Il ne reste plus qu’à tremper la mouillette qui s’imprègne des différentes substances en étage, puis les mélange, les absorbe dans la mie croustillante et les révèle comme un tout, un œuf idéal, l’ombre portée d’une partie de ce que l’on a toujours humé dans la fausse simplicité de l’œuf, une part de l’œuf idéal, infini dans ses possibles. – Des asperges, du maigre, de la fraise. –  La cassolette d’asperges, de ris d’agneau fumé, de jambon Bellota, bulbes d’oignon, tomates confites et jus de roquette, qui pourrait sembler fourre-tout, est magistral de corps. Autant la première entrée jouait sur le diaphane, autant ici sont présentées des mets relevés, prononcés, qui se bagarrent et se marient remarquablement mais, toujours, à la limite. Il ne faut pas que ce soit évident, il faut ouvrir l’interrogation et, avec cette composition, cela va jusqu’à l’opulence. Le maigre est cuit nacré, recouvert d’une fine couche de chorizo. Ce qui l’accompagne – une crème de fenouil, un jus relevé et parfumé à l’orange, une crème de petits piments basques, deux asperges croquantes prennent le couple poisson/charcuterie espagnole dans leur quadriphonie -, déploie à merveille la chair délicate du poisson en lutte équilibrée avec le Chorizo. Le fenouil exprime quelque chose de légèrement ombré dans l’identité de la chair du poisson, le jus relevé à l’orange ainsi que la mousse de piment raffinent la force de la charcuterie et, tous deux, font se rejoindre poisson et chorizo en élargissant leurs palettes d’émotions. Les fraises sont respectées, servies telles qu’en elles-mêmes, sur un consommé de jus, sous une fine émulsion d’huile d’olive et, bien caché en-dessous, le vert tendre d’une panacotta au basilic. Impeccable, sans faute. (PH)- Le restaurant Patrick Faigenbaum

Paysage textuel, jonction séminale entre terrain vague et écriture!

Paysage, terrain vague, Casteau >> << Juan Benet, Les lances rouillées, Editions Passage du Nord Ouest.

 De l’arrêt de bus à la maison, je traverse un quartier résidentiel qui rogne de plus en plus sur d’anciennes terres boisées. Entre deux parcelles loties, il y en a une qui reste vide depuis de longs mois, en attente des permis qui sonneront le début des travaux. Pour préparer l’arrivée d’une maison, elle a été déboisée, nettoyée, raclée, mais, avec le temps qui passe, la nature lui redonne de l’étoffe (provisoire). Les semences conservées dans le sol labouré et les bouts de racines blessées et enfouies reprennent vie. De loin, on dirait une surface aquatique reflétant un paysage de nuages d’été, au couchant, avec quelques multicolores menaces d’orage distillées (des saignées) dans les concrétions de vapeurs. De près, c’est avant tout une explosion de diversité d’espèces végétales, spontanée. Le terrain a été bouleversé et il se recompose petit à petit, mais en inversant l’ordre hiérarchique qui s’établissait entre les arbres, les fleurs et les graminées. Les pousses d’érables, de chênes et châtaigniers sont innombrables mais minuscules et les herbes, les fleurs les supplantent, s’épanouissent de manière presque monstrueuse. C’est le spectacle d’un ordre inversé. Le plantain est géant. On le voit rarement aussi beau. Même chose pour les touffes de trèfles à pleine maturité, aux fleurs déjà séchées. Les plans d’armoise s’élancent sans contrainte, convaincus de pouvoir enfin donner la pleine mesure de leur beauté méconnue, ce qu’ils ont de moins en moins l’occasion de faire par chez nous. Il y a des bouquets de camomilles mais aussi de marguerites. Quelques digitales. De nombreuses graminées répartissent leurs zones gazeuses – toujours cette immatérialité des épis de graines – selon une gamme de couleurs allant du vert acide au roux orangé. C’est un terrain remarquable pour, une flore à la main, apprendre à identifier les espèces, à les comparer, leur donner un nom (qui reste toujours tremblant car persiste toujours un léger doute dans l’identification). Un terrain idéal pour s’abstraire et revenir à un apprentissage humble et fondamental de la connaissance : regarder, fixer des traits, dessiner des formes, les rapporter à des modèles, trouver leur nom, les mettre en relation, comprendre un petit quelque chose à cette configuration de terrain, arracher quelques « certitudes » à la transparence… (Va falloir que j’acquière une flore comme guide pour s’oublier dans la contemplation de ce qui pousse à mes pieds !). Et puis, attiré, je rentre dans ce terrain, je marche dedans. Et après m’être enfoncé un peu plus dans un regard microscopique, qui irait isoler de plus en plus les individus composant cette carte végétale de la région, car y sont rassemblées, comme en un parc naturel, toutes les espèces bafouées ailleurs par les constructions et gestion de la voierie,  j’élargis le coup d’œil, je cherche à embrasser la totalité comme on le fait d’une peinture : s’éloigner de la texture pour capter une vision panoramique. Alors, ce sont des ensembles de textures qui apparaissent composées, des formes abstraites de peaux, carapaces, pilosités laineuses, des taches de couleurs, des formes suggestives vibratoires, à la manière des tapis sensoriels sur lesquels on laisse végéter son bébé, parce que ces contacts exploratoires avec la matière sont bons pour son développement tant psychomoteur que cognitif.  Et, de fait, dans la fatigue intellectuelle de fin de journée, le cerveau (tout ce qui va avec) prend plaisir à se rouler dans ce tableau de plantes sauvages, mais un plaisir physique, à la manière d’un animal qui frotte son cuir dans la poussière ou des herbes drues odorantes pour calmer démangeaison et se récurer. Cette couverture  du sol, hétérogène et néanmoins ramifiée, unie, faite de tiges, de feuilles, de nappes vertes ou rousses, ressemble à ce qui tapisse le cerveau (à un moment donné précis, ce jour-là, fin de journée). Planté là au milieu, enjambant délicatement les différentes zones – celle du trèfle, celle du plantain -, je découvre une sorte de géographie, comme dans ces reconstitutions souvent bébête genre « mini Europe »… . C’est comme le plan d’un pays imaginaire. Une enclave préservée où chaque espèce développe sa province, ses frontières, ses transactions, la circulation des « étrangers » (par exemple quelques orties dans le massif de marguerites). La composition est complexe, tout est distinct et tout est mélangé. La vision qui projette ce concret végétal dans un plan abstrait effectue une translation qui rapproche ce site provisoirement sauvegardé du pays imaginaire de Juan Benet, Region, et de son souffle stylistique pour le saisir, le décrire et lui donner corps dans son écriture et dont je lis pour le moment à petites gorgées Les Lances rouillées. La tonalité, les accidents, la fragilité – un lieu imaginaire a besoin d’être inventé à chaque seconde, il est sous perfusion constante -, les couleurs, l’ordonnancement hétérogène des formes, tout ça sonne comme un fragment de texte de Juan Benet (c’est bien évidemment suggestif et déterminé par le fait que mon cerveau s’immerge dans ce terrain vague tout étant déjà imprégné de phrases de Juan Benet, et néanmoins je prétends que ces voies suggestives donnent aussi des indications objectives partageables, utiles à la compréhension des autres, tant sur le texte que sur le terrain, elles sont les structures portantes de l’interprétation !) Voici un extrait de Juan Benet, description d’un village. C’est sans doute l’évocation aride de la pierre sèche et les mots « grain », « paille », « chapelets de piments secs », « noyers » et « châtaigniers » qui m’ont fait sécrété cette correspondance entre lecture de texte et lecture de terrain vague, tout comme le parallélisme entre la description d’un village condamné, vivant  au ralenti dans un monde moribond et la perception d’un terrain vague reverdi juste avant l’arrivée des pelleteuses qui exécuteront la sentence de mort. Mondes prêts à basculer et être engloutis. Enfin, c’est ce jeu de miroir entre une surface de terrain vague et la profondeur céleste d’un corps textuel qui, au premier regard, me fit percevoir le terrain comme la surface d’un étang réfléchissant un ciel perturbé. Voici l’extrait de Juan Benet : « Toutes les maisons – le village entier, dans ses meilleurs moments, n’a jamais compté plus de vingt feux – sont de plain-pied, avec un comble pour abriter le grain et la paille et où pendent les chapelets de piments secs ; elles sont toutes en pierre sèche, avec parfois une grossière ossature de troncs bruts qui soutient la toiture ; elles sont toutes isolées, entourées de hautes clôtures en pierre, du même type de fabrique, qui enferment ces minuscules potagers d’altitude où l’on ne cultive que le chou, le navet, une pomme de terre toute petite et une tomate verdâtre, ombragés par un corpulent noyer ; il ne semble pas que parmi ses habitants – à en juger par la façon dont ils protègent leurs enceintes – règne l’harmonie et leurs relations, en dépit de la contiguïté et de l’isolement, doivent être fort rares ; on ne voit même pas ces quatre vieux toujours ensemble, assis sur un banc au soleil d’un après-midi automnal ou à l’ombre d’une treille en été ; on ne voit  généralement personne ; tout au plus – et presque toujours de dos -, au fond d’une ruelle (si l’on peut appeler ainsi une chaussée pavée de cailloux bloqués à l’aide d’une boue noire mêlée de fumier, parsemée de mares pestilentielles et flanquée de deux murs de clôture, qui mène à un bois d’ormes), une vieille toute voûtée portant des jupes noires disparaîtra en un instant dans une trouée de la frondaison pour reléguer dans les mirages tout écho sur des habitants qui depuis toujours vivent et travaillent en quête d’on ne sait quoi, assujettis à un vœu de réclusion si ancestral qu’ils n’en ont même pas souvenir. Ainsi, de loin en loin seulement, on entend un braiement lointain – sans doute un âne au soleil qui ne proteste pas contre son abandon mais qui ce jour-là a eu envie de chanter – ou un miaulement aigu, ou encore le gémissement d’un gond, le coup d’éventail d’une queue qui veut éloigner d’un seuil un essaim de mouches ou ce , bien plus solennel, mugissement de bœuf dans une étable sombre, ce noir éclat de devenir retranché dans l’économie sédentaire ; et, bien plus fréquemment – et presque toujours au début de l’été ou aux aubes les plus lugubres de l’automne -, les coups de feu de Numa, pour avise de sa présence et annoncer à qui sait entendre qu’il ne faiblit pas dans sa persévérance à préserver Mantua de toute intrusion. » (PH)