Le cinéma sans clitoris

Osez « Osez le féminisme » à propos de « Osez le clitoris », campagne de sensibilisation féministe en France. A la française. – L’affaire DSK a conduit l’historienne américaine Joan W. Scott à publier un article dans Libération dénonçant certaines positions complaisantes à l’égard du diplomate français. Elle vise quelques intellectuelles françaises proches des revues Esprit, Commentaire et Le Débat, qui se réclament du « féminisme à la française », un concept surprenant. C’est à vrai dire un bien étrange féminisme évacuant, notamment, toute dimension politique des relations entre sexes et considérant que la galanterie à la française est la meilleure garantie du respect entre hommes et femmes, correspond le mieux à l’aspiration des femmes et évitant la brutalité des moeurs à l’américaine (je raccourcis, mais à peine). Citée par Joan Scott, Claude Habib estime que « la quête de l’égalité des droits individuels pour les femmes a conduit à la « brutalisation des mœurs » ». Autre citation : « Mona Ozouf estime, et s’en félicite, qu’en France (contrairement aux Etats-Unis) « les différences sont … dans un rapport de subordination – et non d’opposition – à l’égalité. » Elle note également (citant Montesquieu) que les mœurs ont bien plus d’importance que les lois. Ceci, écrit-elle, a permis aux femmes de comprendre, à travers les âges, « l’inanité de l’égalité juridique et politique » qu’il faut comparer à l’influence et au plaisir qu’elles tirent du jeu de la séduction. Pour les deux intellectuelles, un féminisme qui réclame l’égalité des droits s’apparente au lesbianisme, une déviation par rapport à l’ordre naturel des choses. » Gratiné. Didier Eribon, dans une réaction publiée aussi dans Libération, est très très gentil de simplement qualifier ce genre de position de « néoconservatisme », disons qu’il garde son calme au profit de l’argumentation, une belle leçon.-  Oser à la française aussi, mais pas les mêmes françaises. – Et pendant qu’a lieu cet échange où l’obscurantisme tente de reprendre en mains les relations homme/femmes, Lucie Sabau, de l’association Osez le féminisme lance l’opération « Osez le clitoris ». L’article du quotidien français Libération titre : « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité ». Voici notamment ce qu’elle explique : « Si les petites filles grandissaient en réalisant que leur sexe n’est pas un trou mais qu’il est composé d’un muscle – le vagin qui enserre -, du clitoris et sa double arche, organe de plaisir, elles ne se positionneraient pas de la même manière dans la société. Ce serait plus facile de ne pas se voir en réceptacle destiné à faire des bébés. » Oui mais, ne faudrait-il pas alors jeter tout Lacan !? Et avec Lacan bien d’autres qui n’écrivent que par lui ? Notamment Slavoj Zizek? Elle rappelle combien les idées dominantes sur la manière dont doivent se passer les rapports amoureux et/ou sexuels sont régies par le plaisir projeté par l’homme et traditionnellement, même si ce lien paraît obscur à certains, fondement de l’ordre social . A la journaliste qui la charrie du genre « oui, mais, on ne vous a pas attendue pour découvrir le clitoris !? », elle rappelle que ce n’est que récemment que les recherches scientifiques ont découvert les spécificités de cet organe (en 1998 et 2005) constitué de 10.000 terminaisons nerveuses. Un record. C’est dire que la science a peu investi pour comprendre la femme et faire la place à son imaginaire érotique, comparativement à ce qui a été fait pour le sexe mâle. – Du côté des hommes. – Un article (beaucoup plus long) publié lui le 6 juin, rendant compte d’une enquête inédite sur la manière dont les hommes parlent de leur plaisir, ne peut que conforter ce que dit Lucie Sabau. Un bref échantillon qui donne le ton consternant : « Le chapitre des préliminaires est l’occasion de plusieurs déconvenues. A quoi servent-ils ? « Je ne sais pas », répond honnêtement l’un des mâles interrogés. « A rien, en tout cas, moi, je n’en ai pas besoin », confirme un autre. « Toute caresse sexuelle manuelle est inutile, le rapport, c’est la pénétration », assène un troisième. « Cela ne sert pas grand-chose dans notre cas, vu qu’elle est déjà excitée dans sa tête avant de commencer », livre un dernier. » Il faut noter que ces témoignages ont été recueilli sur base d’un questionnaire ouvert auquel chacun répondait anonymement chez lui, seul devant son ordinateur. – Désinformation et propagande. – La féministe qui organise l’opération « Osez le clitoris » regrette la « désinformation dans le porno, la pub, les magazines… ». Pour le porno, peut-être faut-il « nuancer » : il y a bien un genre consacré aux jeux olympiques du cunnilingus forcené de vraies épreuves d’endurance et de force à la fois, l’école de l’acharnement. Mais il ne faut pas se contenter de fustiger pub et magazine. Que dire du cinéma !? Je suis depuis longtemps interloqué par les conventions respectées – assénées, devrais-je dire – dans une (très) grande partie du cinéma pour représenter l’étreinte amoureuse ou l’acte sexuel (sans amour) : tu ouvres, je rentre et c’est l’extase, un beau hop fusionnel immédiat, systématique. C’est sans doute pour cette raison que l’on appelle cela cinéma de « fiction » usant « d’effets spéciaux ». Avec quelle facilité une très grande partie du cinéma conforte-t-elle (le terme est faible) une image dominante et biaisée, affirmée comme la réalité convenue, de ce qu’est l’accouplement, tout en prétendant faire de l’amour sont sujet principal d’investigation  sur lequel se spécialise et se fonde le voyeurisme commercial du grand écran et des salles obscures. Si l’on retire de l’histoire du cinéma tous les films qui méprisent la réalité de la problématique sexuelle pour en renforcer le cliché complaisant à l’égard de la partie masculine de la population, tout ce cinéma qui ne se préoccupe donc pas du changement de mentalité que devrait entraîner la décision d’« Osez le clitoris » et notamment dans la manière de scénariser, de filmer, dialoguer cette matière du désir, que reste-t-il !? Ici, le politiquement correct dans la manière de montrer le sexe est destructeur, régressif. Sans oublier que l’on peut encore trier et raffiner la typologie des dégâts à l’intérieur de ce florilège : combien de scènes où l’acte est forcé par l’homme et conduit tout de même, avec la même rapidité, à l’extase (l’homme sait ce qui est bon pour vous, c’est ce qui est bon pour lui) !? Comme constitution latente et prégnante d’un appareil justificatif au viol, on ne fait pas mieux.  Il ne s’agit pas tant de changer la manière de montrer les actes érotiques ou purement sexuels – faut-il forcément les montrer du reste !? – que de problématiser autrement les relations hommes femmes. Parce que cette prise en compte conduirait nécessairement, outre à montrer autrement les éventuelles scènes d’ébats, à d’autres manières de réfléchir sur les relations amoureuses. Il faut noter que cette situation  n’est pas beaucoup plus reluisante pour une bonne partie de la littérature ! – Des médiathèques clitoridiennes. – Dans la perspective où les médiathèques évoluent vers des centres d’interprétation des arts vivants, des lieux où l’on fait parler et où l’on dialogue sur le sens des œuvres, elles pourraient favoriser des relectures intéressantes des musiques et du cinéma sous cet angle d’approche. Selon différentes pistes d’études possibles : démontrer objectivement la récurrence de la propagande de la pénétration ( !), ouvrir des pistes vers des formes d’art qui recherchent la fragilité, contournent ces certitudes et ouvrent la possibilité d’autres terrains d’entente. Quand on parle de rôle éducatif des médiathèques, cela devrait concerner ces matières aussi. (PH) – Osez le féminisme -

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