Lin et pluie, des champs entre mondes

Lin et pluie, champ et nuit. – J’étais dehors dans la nuit chaude et j’ai senti les premières fines gouttes de pluie, éparses mais déterminées, les premières depuis longtemps, depuis tellement longtemps que la peau ne se souvient plus de la pluie, ne sait plus à quoi ça ressemble, met en doute la réalité des éclaboussures infinitésimales et est disposée à leur conférer un caractère hallucinatoire.  Impacts physiques très nets et ténus, brèves piqûres  d’aiguilles qui effleurent à peine, ne laissent nulle trace humide – impossible de vérifier leur matérialité, même sur le tissu, elles s’évaporent aussitôt -, plutôt un picotement de lumière entre la peau et le cerveau. Comme un début d’ankylose ou les premiers signes d’une vision psychédélique. Or, cela ne me fit pas penser à de la pluie mais plutôt éprouver l’être des rares fleurs fragiles, graciles, discrètes – presque pas fleurs -, qui piquetaient de bleu imperceptible le champ de lin vu le matin sous le soleil. (Presque liquéfié par la lumière du soleil, déjà que la sécheresse affinait outre mesure la texture du champ de lin, la maigreur de ses lignes et fibres augmentant l’effet de fragile vapeur verte couvrant la terre.) C’était une question de positif/négatif. Le jour, le champ fluide était vert et les fleurs bleues, la nuit, le champ était noir et les fleurs d’infimes flash instables (crépitant en silence sur la peau), mais dans l’un et l’autre cas, j’étais dans le champ, je le vivais. Ou plutôt, ce que j’avais vu le matin, et essayé bien maladroitement de capter avec la caméra-gsm, je le ressentais dans la nuit comme si j’étais le champ de lin – une existence vapeur parmi la moiteur nocturne -, piqué de fleurs jouant à cache-cache. C’est le genre de ressenti éblouissant que l’on peut aussi avoir avec une musique, un texte, une peinture quand, dans le contact avec ces œuvres, cela nous parle de l’intérieur de manière que ces œuvres nous semblent nôtres aussi. Ce qui, dans la fréquentation des œuvres, donne lieu à des va-et-vient, des transpositions de soi vers des entités sensibles extérieures et vice-versa. J’emporte en moi la peinture qui m’a impressionné, je la revivrai sans doute plus tard, dans un autre contexte, de manière impromptue et sans plus pouvoir discerner franchement, dans cette réactualisation intérieure de l’œuvre, ce qui vient du peintre et ce que j’y engendre, organiquement. C’est devenu un élément de mon paysage, je pense et ressens avec elle. – Du champ de lin à la médiation. – On touche là, sans doute, à des dispositions poétiques que l’on peut décider ou non de cultiver et exercer mais qui, dans une relation professionnelle de médiation culturelle – requérant de chacun une part créative parce que l’efficace de ce genre d’action ne se décrète pas selon des manuels techniques -, sont certainement nécessaires pour qu’il s’agisse bien d’un acte de médiation culturelle, pour que le professionnel y joue bien le rôle d’un passeur de culture, c’est-à-dire passeur de valeurs relevant du je ne sais quoi, de l’involontaire de la poésie, d’une dimension de soin spirituel incalculable, plutôt que d’une démarche de vente de type commerciale déguisée en pratique culturelle. Et quand je parle de cultiver des dispositions poétiques, je ne parle pas d’exercices versifiés, ni n’invoque une quelconque méthode qui systématiserait l’expérience poétique, je vise des pratiques et des techniques de soi qui encouragent l’involontaire de la poésie à se manifester. En appeler à cette chose-là, rétive à toute exploitation rationnelle, revient à placer la médiation culturelle dans un circuit long de production de sens. Un circuit long parce qu’il exige de chaque médiateur une vie avec les œuvres (avec certaines œuvres, comme disait Foucault à ses étudiants, pas la peine de trop lire, mieux vaut lire peu et à fond) qui prédispose à partager une dimension poétique irréductible à l’acte commercial de conseil. Quand on parle de politique culturelle tournée vers l’autonomie, c’est de cela que l’on parle, même si cela n’est pas dit : le but n’est pas de défendre telle ou telle œuvre, mais de passer de la vie avec les œuvres, un souffle. C’est ce qui manque à la plupart des programmes culturels que l’on peut lire, qu’ils soient théâtraux, musicaux, cinéphiles, qui ne contiennent que des arguments d’autorité. Notre programme est génial. Ce qui encourage une approche de la médiation culturelle de plus en plus répandue, celle d’une stratégie pour vendre du loisir, de l’occupation dite culturelle, de plus en plus absorbée par les circuits courts. Il suffirait de relire l’interview du directeur de Deezer misant sur le conseil, la « valeur ajoutée », et il suffit d’aller voir à quoi cela correspond sur la plupart des sites qui prétendent offrir du « conseil » : jugements de valeurs creux, formules de vente stéréotypées, informations factuelles sans âme (grand artiste qui a joué avec cet autre artiste génial et a enregistré sur le non moins fabuleux label). On peut voir derrière tout ça l’œuvre du marketing culturel qui détruira toute culture publique, inévitablement, inexorablement, étant donné que ce marketing là est devenu incontournable pour les institutions de programme, elles se tournent vers lui quand elles ne savent plus à quel saint se vouer pour continuer à jouer leur rôle et acceptant alors, avec ce saint particulier, d’assumer de plus en plus de dimensions contradictoires qui forgent leur impuissance sociétale. La médiation culturelle fonctionne à proportion de l’élan désintéressé qu’elle contient, de l’esprit non-marchand qui est valorisant pour l’individu, alors que la moindre formulation émise sous inspiration du marketing est habité par l’intérêt immédiat, ruine tout fondement non-marchand (relire, replonger dans les travaux de Joëlle Le Marec). – Retour au champ. – Ces images de robot balbutiant, prises rapidement entre deux coups de pédales, c’est pour bricoler une collecte de ces « matières » qui prennent une place importante dans le vocabulaire mental, imaginaire, à force de les côtoyer, les traverser, les respirer lors des exercices cyclistes. Montrer que la manière dont du vocabulaire se forme au corps à corps avec ces matières-champs est utile, avec le temps, pour trouver les mots qui parlent des œuvres selon une dimension propre à éveiller l’involontaire poétique que l’art nous offre en commun, est depuis le début un des objectifs de ce blog-atelier. Rouler des heures dans les petites routes de campagnes, parfois tellement gratuitement sinueuses (rien ne semble justifier la plupart des virages !) et dans un paysage si invariable que cela s’apparente à une expérience du sur place, d’autant que c’est là aussi que la prégnance du vent vous coupe le plus du monde, et voir et entendre durant des kilomètres les alouettes s’élever à la verticale à votre passage ou, invisibles, évaporées dans la lumière, très haut, faire retentir leur chant caractéristique, comme toujours sans lendemain, pour signaler l’intrus sur le macadam, apprend peut-être plus sur la musique, la relation à la musique, que la lecture des multiples magazines qui ne disent rien sur le vivre musical, mais entretiennent des clientèles segmentées. Bien entendu, dans un exercice professionnel de médiation, je reviens là au réel, il faudrait associer les deux : les alouettes, les magazines ! (PH) – L’involontaire de la poésie, cité sur Rue des Douradores – Joelle Le Marec –

Matière lin:

Matière froment :

Matière route alouettes : 

 

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