Dans le coing imaginaire

Dans le coing

 

 

Les fruits apparaissent dans le coing. Ils dardent leur forme approximative – ingrate, si l’on veut évoquer le corps incertain de l’adolescence -, des ébauches au fuselage maladroit et à la peau duveteuse, surmontées des restes de corolles et pétales qui forment des hélices molles, cordons ombilicaux chiffonnés qui les rattachent encore à leur être fleur. Pour mieux appréhender ce massif de feuilles et de branches d’où jaillissent ces drôles de dirigeables vaguement obscènes, à la trajectoire incertaine voire improbable, je le parcours et le sonde avec un téléobjectif, comme une montagne lointaine observée à la jumelle. Zoomant et dézoomant, alternant le net et le flou dans une dialectique de l’apparition. J’isole des zones touffues, des branches nues puis des ramifications de rameaux, je promène le regard dans le dessin des branches et des feuilles, je cherche les sentiers qui conduisent à un beau spécimen solitaire ou à un regroupement de bébés coings. Ici, je fouille une masse verte. Là, je descends en courant. Je m’égare sur des coteaux. J’emprunte des vallées, des chemins de crête, des champs marécageux. Ce faisant, j’ai l’impression de déchiffrer la carte d’un pays imaginaire, avec ses reliefs et dépressions, creux et promontoires, lisières et espaces nus totalement fictifs, insitués ailleurs que dans mon imagination. Je trace les itinéraires offrant des vues imprenables sur les fruits, je multiplie les détours pour qu’ils apparaissent chaque fois comme une surprise. Je m’exerce, face à ce paysage de feuilles, à une stratégie du regard, comme on peut le faire quand, avide, on cherche à retenir – matérialiser dans la mémoire – toutes les variations de lumière dans un visage qui raconte ses traversées de mondes lointains – écarquillant ou clignant les yeux, s’éloignant ou s’approchant au plus près, filmant des déplacements et transformations imperceptibles ou photographiant des expressions fixes, récurrentes. On peut développer l’éducation à l’image en enseignant comment déchiffrer un film, une émission de télévision. Apprendre à regarder dans un arbre pourrait être tout aussi instructif. Être resté des heures durant, dans les heures chaudes de l’été, à observer le manège des insectes dans les massifs de fleurs sauvages, en bordure des forêts, m’a aussi appris à laisser venir une histoire dans son décousu fondamental, à ne pas me sentir incommodé par des films lents (par exemple) ou des livres dont le fil narratif se perd dans le corps du texte. Quelque chose se passe, avec ces insectes et ces fleurs, de concret et abstrait, qui n’a ni début ni fin, car chaque année ils se retrouvent, à peu de chose près, en train de raconter le même fragment narratif. En scrutant le cognassier décoré de ces étranges formes, inventant toutes les manœuvres d’approche pour braquer l’objectif grossissant sur ces futurs fruits au modelé vulvaire et/ou phallique, inévitablement, j’épouse des pages lues récemment – je vois à travers ces pages, ou ce que je vois vient réécrire ces lignes en moi. Des pages, encore, des Lances Rouillées où Juan Benet compose les mouvements d’une guérilla dans les montagnes, les montagnes d’une province espagnole imaginaire, Region, dans un mouvement proustien inversé : à travers une ethnographie de la vie mondaine menée en son centre et ses multiples métastases, Proust décrit, sous les us et coutumes ordinaires, toutes les stratégies qui traversent et structurent une société. En écrivant, le nez dessus, très terre à terre, une sorte de traité de la guerre comme principe de vie social, détaillant les milles et une manœuvres pour s’emparer, neutraliser ou détruire l’ennemi, en décortiquant la dynamique des combats, les stratégies à l’intérieur de la stratégie – la guerre étant constitué de différentes initiatives collectives ou individuelles superposées comme des pelures d’oignon -, Juan Benet cerne l’essentiel de la vie à travers une armée de portraits de personnages et de paysages dans ce qu’ils ont d’essentiel à la stratégie du vivant, là, à Region, au cœur de la guerre civile. Les mouvements de troupes, le corps à corps avec les composantes physiques du terrain, l’intelligence à tirer parti des atouts du paysage pour établir une position favorable, tout ça est peint avec une minutie démente s’agissant d’une contrée inventée, qui n’existe que dans sa tête, il a du se le représenter de manière tellement réaliste qu’il se l’est certainement imprimé à l’intérieur. A moins qu’il ne s’agisse de la configuration paysagère de son cerveau que, sans s’en rendre compte, il prend comme décor de son livre. Le théâtre minutieux de ces opérations militaires s’étire sur 670 pages (livre inachevé), c’est dire si ce pays imaginaire vivait dans la tête de l’écrivain. Au point de faire corps avec son texte, avec l’idée qu’il se faisait de son texte (et forcément inachevé puisque pour le conclure il aurait fallu qu’il passe l’arme à gauche et puisse revenir inclure cet événement final dans le texte, l’extinction du paysage intérieur, ses plis et replis, où se déployait sa guérilla d’écriture). Sans doute y a-t-il un parallèle à établir avec l’interprétation que Bernard Lahire propose du terrier de Kafka : le terrier représente la vocation littéraire, le travail d’écriture, le texte projeté, toujours fantasmé et selon, ici, une stratégie textuelle à rapprocher du texte de Benet où la science militaire se confond avec la science littéraire : « Kafka conçoit ses textes comme des façons de pouvoir faire face et combattre ses ennemis (ses démons intérieurs, les obsessions qui le hantent) et, de ce point de vue, il voit ces premiers textes comme des pièges tendus à ces ennemis : « Voilà l’entrée de ma maison » disais-je alors ironiquement aux invisibles ennemis que je voyais déjà périr d’étouffement dans ce labyrinthe. » » Les Lance rouillées transforment Region en labyrinthe où le texte étouffe, sous sa métaphore dévorante, hypertrophiée, l’idée même de la guerre (impression après 180 pages). Quelques lignes sur la guérilla dans ces territoires abstraits : « Aux premières heures du jour, le combat était engagé. Sans préjuger du nombre et de la nature des défenses au col, Estanis décida de lancer une attaque frontale en s’appuyant sur la ligne du talweg, après l’occupation d’un petit rocher escarpé – le piton de Calatrava –  sur son flanc gauche, d’où il pourrait harceler l’ennemi, disperser ses feux et couvrir sa propre avancée. Avant le point du jour, un détachement d’une soixantaine d’hommes, avec trois mitrailleuses et deux mortiers, avait occupé le piton sans – d’après lui – être détecté par l’ennemi, tapi derrière la ligne d’horizon du coteau sans laisser voir ses armes ni ses enseignes ; au dernier moment, au lieu de suivre la trajectoire la plus directe et pentue, Estanis modifia la direction de l’assaut pour le conduire à travers une bergerie située à mi-chemin, dont l’éclat des pierres et des ardoises, au contact des premiers rayons du soleil, attira à tel point son attention qu’il pensa en faire une position de force qui, une fois conquise, pouvait lui épargner une bonne partie de la course à découvert. La première vague d’hommes – salopettes bleues et verdâtres, une casaque kaki de temps à autre, chemises blanches et pantalons de velours, bérets noirs et un casque français ici ou là – se lança vers le haut de la montagne, obéissant tous aux instructions qu’ils avaient reçues un mois durant dans les vallées du Torce : le pas rapide et court, le buste courbé et prêts à faire feu, s’aplatissant au sol tous les trente mètres pour se relever et courir de nouveau une fois choisi le point d’abri suivant, tous ensemble. Sur une mule et derrière le tronc d’un pin, Estanis observa le déploiement tout en épiant aux jumelles l’éventuelle réaction de l’ennemi, et quand il fut assuré que tous les hommes de la première vague avaient atteint l’objectif, sans que ceux du col eussent donné aucun signe de l’avoir remarqué, il leva la main gauche pour indiquer la bergerie vers laquelle se lança la seconde vague, dans les pas de la première. » (Juan Benet, Les lances rouillées, Passage du Nord Ouest) (PH)

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