Paysage textuel, jonction séminale entre terrain vague et écriture!

Paysage, terrain vague, Casteau >> << Juan Benet, Les lances rouillées, Editions Passage du Nord Ouest.

 De l’arrêt de bus à la maison, je traverse un quartier résidentiel qui rogne de plus en plus sur d’anciennes terres boisées. Entre deux parcelles loties, il y en a une qui reste vide depuis de longs mois, en attente des permis qui sonneront le début des travaux. Pour préparer l’arrivée d’une maison, elle a été déboisée, nettoyée, raclée, mais, avec le temps qui passe, la nature lui redonne de l’étoffe (provisoire). Les semences conservées dans le sol labouré et les bouts de racines blessées et enfouies reprennent vie. De loin, on dirait une surface aquatique reflétant un paysage de nuages d’été, au couchant, avec quelques multicolores menaces d’orage distillées (des saignées) dans les concrétions de vapeurs. De près, c’est avant tout une explosion de diversité d’espèces végétales, spontanée. Le terrain a été bouleversé et il se recompose petit à petit, mais en inversant l’ordre hiérarchique qui s’établissait entre les arbres, les fleurs et les graminées. Les pousses d’érables, de chênes et châtaigniers sont innombrables mais minuscules et les herbes, les fleurs les supplantent, s’épanouissent de manière presque monstrueuse. C’est le spectacle d’un ordre inversé. Le plantain est géant. On le voit rarement aussi beau. Même chose pour les touffes de trèfles à pleine maturité, aux fleurs déjà séchées. Les plans d’armoise s’élancent sans contrainte, convaincus de pouvoir enfin donner la pleine mesure de leur beauté méconnue, ce qu’ils ont de moins en moins l’occasion de faire par chez nous. Il y a des bouquets de camomilles mais aussi de marguerites. Quelques digitales. De nombreuses graminées répartissent leurs zones gazeuses – toujours cette immatérialité des épis de graines – selon une gamme de couleurs allant du vert acide au roux orangé. C’est un terrain remarquable pour, une flore à la main, apprendre à identifier les espèces, à les comparer, leur donner un nom (qui reste toujours tremblant car persiste toujours un léger doute dans l’identification). Un terrain idéal pour s’abstraire et revenir à un apprentissage humble et fondamental de la connaissance : regarder, fixer des traits, dessiner des formes, les rapporter à des modèles, trouver leur nom, les mettre en relation, comprendre un petit quelque chose à cette configuration de terrain, arracher quelques « certitudes » à la transparence… (Va falloir que j’acquière une flore comme guide pour s’oublier dans la contemplation de ce qui pousse à mes pieds !). Et puis, attiré, je rentre dans ce terrain, je marche dedans. Et après m’être enfoncé un peu plus dans un regard microscopique, qui irait isoler de plus en plus les individus composant cette carte végétale de la région, car y sont rassemblées, comme en un parc naturel, toutes les espèces bafouées ailleurs par les constructions et gestion de la voierie,  j’élargis le coup d’œil, je cherche à embrasser la totalité comme on le fait d’une peinture : s’éloigner de la texture pour capter une vision panoramique. Alors, ce sont des ensembles de textures qui apparaissent composées, des formes abstraites de peaux, carapaces, pilosités laineuses, des taches de couleurs, des formes suggestives vibratoires, à la manière des tapis sensoriels sur lesquels on laisse végéter son bébé, parce que ces contacts exploratoires avec la matière sont bons pour son développement tant psychomoteur que cognitif.  Et, de fait, dans la fatigue intellectuelle de fin de journée, le cerveau (tout ce qui va avec) prend plaisir à se rouler dans ce tableau de plantes sauvages, mais un plaisir physique, à la manière d’un animal qui frotte son cuir dans la poussière ou des herbes drues odorantes pour calmer démangeaison et se récurer. Cette couverture  du sol, hétérogène et néanmoins ramifiée, unie, faite de tiges, de feuilles, de nappes vertes ou rousses, ressemble à ce qui tapisse le cerveau (à un moment donné précis, ce jour-là, fin de journée). Planté là au milieu, enjambant délicatement les différentes zones – celle du trèfle, celle du plantain -, je découvre une sorte de géographie, comme dans ces reconstitutions souvent bébête genre « mini Europe »… . C’est comme le plan d’un pays imaginaire. Une enclave préservée où chaque espèce développe sa province, ses frontières, ses transactions, la circulation des « étrangers » (par exemple quelques orties dans le massif de marguerites). La composition est complexe, tout est distinct et tout est mélangé. La vision qui projette ce concret végétal dans un plan abstrait effectue une translation qui rapproche ce site provisoirement sauvegardé du pays imaginaire de Juan Benet, Region, et de son souffle stylistique pour le saisir, le décrire et lui donner corps dans son écriture et dont je lis pour le moment à petites gorgées Les Lances rouillées. La tonalité, les accidents, la fragilité – un lieu imaginaire a besoin d’être inventé à chaque seconde, il est sous perfusion constante -, les couleurs, l’ordonnancement hétérogène des formes, tout ça sonne comme un fragment de texte de Juan Benet (c’est bien évidemment suggestif et déterminé par le fait que mon cerveau s’immerge dans ce terrain vague tout étant déjà imprégné de phrases de Juan Benet, et néanmoins je prétends que ces voies suggestives donnent aussi des indications objectives partageables, utiles à la compréhension des autres, tant sur le texte que sur le terrain, elles sont les structures portantes de l’interprétation !) Voici un extrait de Juan Benet, description d’un village. C’est sans doute l’évocation aride de la pierre sèche et les mots « grain », « paille », « chapelets de piments secs », « noyers » et « châtaigniers » qui m’ont fait sécrété cette correspondance entre lecture de texte et lecture de terrain vague, tout comme le parallélisme entre la description d’un village condamné, vivant  au ralenti dans un monde moribond et la perception d’un terrain vague reverdi juste avant l’arrivée des pelleteuses qui exécuteront la sentence de mort. Mondes prêts à basculer et être engloutis. Enfin, c’est ce jeu de miroir entre une surface de terrain vague et la profondeur céleste d’un corps textuel qui, au premier regard, me fit percevoir le terrain comme la surface d’un étang réfléchissant un ciel perturbé. Voici l’extrait de Juan Benet : « Toutes les maisons – le village entier, dans ses meilleurs moments, n’a jamais compté plus de vingt feux – sont de plain-pied, avec un comble pour abriter le grain et la paille et où pendent les chapelets de piments secs ; elles sont toutes en pierre sèche, avec parfois une grossière ossature de troncs bruts qui soutient la toiture ; elles sont toutes isolées, entourées de hautes clôtures en pierre, du même type de fabrique, qui enferment ces minuscules potagers d’altitude où l’on ne cultive que le chou, le navet, une pomme de terre toute petite et une tomate verdâtre, ombragés par un corpulent noyer ; il ne semble pas que parmi ses habitants – à en juger par la façon dont ils protègent leurs enceintes – règne l’harmonie et leurs relations, en dépit de la contiguïté et de l’isolement, doivent être fort rares ; on ne voit même pas ces quatre vieux toujours ensemble, assis sur un banc au soleil d’un après-midi automnal ou à l’ombre d’une treille en été ; on ne voit  généralement personne ; tout au plus – et presque toujours de dos -, au fond d’une ruelle (si l’on peut appeler ainsi une chaussée pavée de cailloux bloqués à l’aide d’une boue noire mêlée de fumier, parsemée de mares pestilentielles et flanquée de deux murs de clôture, qui mène à un bois d’ormes), une vieille toute voûtée portant des jupes noires disparaîtra en un instant dans une trouée de la frondaison pour reléguer dans les mirages tout écho sur des habitants qui depuis toujours vivent et travaillent en quête d’on ne sait quoi, assujettis à un vœu de réclusion si ancestral qu’ils n’en ont même pas souvenir. Ainsi, de loin en loin seulement, on entend un braiement lointain – sans doute un âne au soleil qui ne proteste pas contre son abandon mais qui ce jour-là a eu envie de chanter – ou un miaulement aigu, ou encore le gémissement d’un gond, le coup d’éventail d’une queue qui veut éloigner d’un seuil un essaim de mouches ou ce , bien plus solennel, mugissement de bœuf dans une étable sombre, ce noir éclat de devenir retranché dans l’économie sédentaire ; et, bien plus fréquemment – et presque toujours au début de l’été ou aux aubes les plus lugubres de l’automne -, les coups de feu de Numa, pour avise de sa présence et annoncer à qui sait entendre qu’il ne faiblit pas dans sa persévérance à préserver Mantua de toute intrusion. » (PH)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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