Archives mensuelles : avril 2011

Des limbes de l’animal…

Les limbes du mal. – Il y a toujours bien, quelque part, un dessin de « Tristan des limbes », collé sur un mur. On finit par tomber dessus et l’on se demande où commence l’histoire, où finit-elle, ce n’est jamais juste un dessin ainsi. Il y a un avant et un après. Des sortes de gueules cassées aux orbites démesurées, vides, impavides. Gueules cassées évoquant celles qui traînaient dans les rues, après la grande guerre et que Dada ou des peintres comme Dix prirent comme modèles dénonciateurs. Ici, c’est une autre sorte de guerre qui casse les gueules, selon d’autres techniques, plus sournoises, intérieures. C’est la guerre de la communication, des flux de loisirs et de biopouvoir qui convoitent le temps de cerveau disponible des citoyens. Les personnages de Tristan des Limbes sont volontairement malsains, mal dans leur peau, habités par des forces qui les dépassent, les dépossèdent et dont ils cherchent à mettre la main dessus en se fouillant dans de délirantes démangeaisons. Cela peut aller jusqu’à s’ouvrir la cage thoracique pour dissiper l’oppression, donner de l’air aux organes vitaux. Ou s’étrangler de peur que ne s’échappent des mots contraires à ce que l’on veut dire, « va mourir » au lieu de « je t’aime ». Ce sont des questions de face perdue, de mauvais masques, de vide charnel, de corps sans substance, sans épaisseur, sans vie intérieure, plus rien où faire mijoter son vivre (« j’ai regardé en dessous/ En dessous il n’y avait rien/ J’ai enfoncé mes doigts dans la chair/ Et dedans il n’y avait rien »). C’est aussi un grassouillet en slip, souplement tordu dans une décharge – on peut croire qu’il danse, sumo rockabilly -, doté de nichons très féminins et dont l’un, caché sous la main gauche, pourrait bien être « percé » par le pouce ; la bouche a la haine, ne semble pas supporter le partage masculin/féminin. Tous ces êtres brisés, dont plus un seul ne semble intègre, sont en pérégrination dans les limbes de la souffrance, des limbes à l’envers où ils régressent vers une totale dissociation des tissus, fluides et organes qui les composent. Il faut aller sur le site de cet artiste pour découvrir la dimension d’un projet, une discipline de travail, des carnets, de la suite dans les idées, une pratique du mail art, un niveau d’intervention en perspective. – L’animal sardine. – C’est tout petit, anodin, un bout de papier avec le dessin d’une grosse molaire et, dans un phylactère, un « aïe » retentissant que l’on connaît tous. La signature tape dans l’œil : « sardine animal ». Trois fois rien, l’image de la perte, l’expérience la plus banale que nous puissions faire d’un bout de nous-même arraché, soustrait, désensibilisé, retournant au néant. Un peu plus loin, un personnage aplati contre le mur, un pendentif tête de mort, une sorte de tunique d’indien ornée de triangles (nucléaires ?), et sur le bas-ventre une inscription « ytrid » (quand il se penche vers son nombril, il lira « dirty », référence à…). Le visage est tourné vers le haut, en attente d’un visiteur de l’espace, un sauveur, la bouche grande ouverte manifeste de la surprise, la crampe de la déception ou, simplement, cherche de l’air. Immobile, tétanisé, concentré pour garder la tête hors de l’eau. Là aussi, ce sont de petits indices et, quand on tire dessus on se retrouve sur un site très personnel où l’on découvre un travail en profondeur, foisonnant, diversifié, plein d’humour et d’acide, traits économes, aux raccourcis corrosifs. Des dessins, mais aussi des publications (où l’on trouve des choses désirables comme « C’est qui Joni Alidé? »), des sténopés, des mix sonores.  – Grand smash. – Plus loin, on déguste le soleil en terrasse et les reflets d’une grande création abstraite de Smash 137, les yeux sur quelques affiches annonçant une soirée musicale « Danse avec les loops » ou des prestations de « Minitel Rose, « Botox » … (PH) – Le site de Tristan des limbes. Le site de Sardine Animal.Le site Smash 137 Smash 137, vidéos

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Déjeuner chez un top chef

Bigarrade*, Christophe Pelé, 106, rue Nollet, Paris. (* pourrait venir du provençal bigarrado, « bigarré », un autre terme pour « hybridation », et « bigarade » désigne des « oranges amères », un jeu, là aussi, sur le mariage complémentaire, l’harmonie des contraires, des nuances.) – Le lieu et l’économie de la table. – La salle à manger est lumineuse, aux couleurs franches, épurée, assez white cube. On y rentre de pleins pieds, quasiment sans protocole, au contraire de certains étoilés où la frontière entre l’extérieur et l’intérieur se marque rituellement. Une vingtaine de couverts, quatre ou cinq personnes en cuisine, deux en salles, dont le sommelier, une équipe rapprochée. Tout se fait à portée du regard – sans pour cela être dévoilé, sauf à être invité à s’asseoir au comptoir -, y compris la valse des bouteilles, la cave étant intégrée au comptoir. Si les accords vins sont étudiés à l’avance, le sommelier s’abandonne à des inspirations selon certaines demandes de clients ou, pourquoi pas, réagissant à des réminiscences, il rêve de nouvelles combinaisons et il sort des bouteilles, goûtent, remise ou confirme l’intuition. Au moment de la réservation par téléphone, vous n’avez pas le choix de l’heure. Pour le déjeuner, c’est entre 12h30 et 13h00. Le repas est organisé comme une représentation de théâtre qui démarre à un moment précis et doit se terminer à une heure déterminée, afin que la séance suivante puise se préparer dans des conditions optimales. Pour autant, rien ne donnera jamais le sentiment de la précipitation. De même qu’au théâtre, le respect des horaires ne conduit pas les comédiens à parler plus vite que de raison. Le fil narratif gastronomique déroule ses méandres en s’adaptant au rythme de chacun mais en régulant les coups de fourchette. S’il y a un léger décalage au démarrage, selon l’arrivée des convives, progressivement, la machine harmonise les tempos, les tables finissent par être servies presque en même temps. Cela accentue l’impression d’être, non pas  clients de restaurant, mais individu constitutif d’un public de spectacle ou du vernissage d’une œuvre. C’est aussi l’imposition d’un modèle économique adapté à la manière dont le chef souhaite travailler : le client n’a plus de carte à lire (on gagne sur la matière, les frigos) et le fait de tout donner en un seul service qui synchronise le repas de tous les convives permet d’économiser sur le personnel. La tendance n’est pas neuve, mais elle me semble, à la Bigarrade, pousser très loin sa rationalité. Dans ce restaurant ouvert en 2008, tout est dirigé comme par un artiste qui supervise la manière dont on aborde et absorbe ses productions. Par exemple, s’il ne souhaite pas que l’on sauce chaque plat et que la mie vienne brouiller l’enchaînement et le tuilage des saveurs, nous n’aurons du pain que pour le fromage. Mais ça n’enlève rien au climat détendu de l’ensemble. – Le menu du vendredi 8 avril. –  Et tout commence par de petites notes, le choix d’un pain et d’une huile d’olive italienne. L’artiste démontre ses affinités avec les produits exceptionnels et son talent pour les faire parler, les interpréter en toute simplicité. La preuve avec cet amuse bouche, des encornets accompagnés d’un morceau de citron vert à la pulpe caramélisée en surface. Il est rare que ces « anneaux blancs » frits aient un goût si délicat, « intact », qui ne soit pas celui de la friture sur une chair « neutre » voire caoutchouteuse. Cet encornet délicat n’a de sens que par ce qui suit. Soit, sur la même (incontournable) ardoise, un morceau de veau cru avec une pâte de poutargues (œufs de mulet) et, à gober, un œuf mollet de caille avec quelques herbes fraîches dont de la coriandre et de l’huile fumée. Le veau, tendre et altéré d’aucune cuisson, ainsi relevé par des œufs de poisson, prolonge quelque chose exprimé dans la liaison entre encornet et citron caramélisé et qui s’enrichit de l’impression très vive, ni viande ni poisson, de l’œuf de caille. Quelque chose fond dans la bouche qui ouvre des possibles entre différentes matières. (Les plats sont resserrés, on parle plutôt de « bouchées », et ils pourraient presque être servis en même temps, avalés en quelques minutes, il faudrait le faire une fois, pour vérifier les enchaînements.) Une langoustine crue dans un jus saisonnier d’oseille bien tonique, légèrement huileux, un cube de beurre d’amande très dense, un pressé de caviar intense et, par-dessus, une ou deux tiges de roquette fleurie (« mangez- tout, essayez les fleurs aussi »). Excessivement simple à savourer et pourtant complexe à embrasser, un paysage dont milles nuances, forcément, échappent. Plein de lignes de fuite comme ce qui survient ensuite, l’allure d’un entremet, un trait d’union entre deux étapes du repas, voici une belle asperge verte, croquante, vernissée de plusieurs couches craquantes de miso (condiment asiatique à base de soja fermenté). On mange avec les doigts cette réelle friandise salée, aux saveurs torréfiées. C’est d’une simplicité désarmante – comme juste cueillie au jardin et mordue au potager même, sans apprêt – et d’une puissance bouleversante, par le fait de ce vernis, méticuleusement appliqué au pinceau, mordant dans la chair du légume et ouvrant des correspondances lointaines, complexes, entre la primeur et l’ancien, la lisière lumineuse et le sous-bois fermenté. Le frais et le fumé, le cru et le cuit, la chair et son reflet. Il y a, dans cette asperge, de la verdeur bigarrée du plat précédent et, déjà, la consistance audacieuse, chimérique et relevée des horizons suivants. Elle amène à merveille ce morceau de maquereau, dont la chair légèrement grasse s’épanouit sous le tissu translucide d’une extra-fine tranche de lard. Cette harmonie subtile de gras de terre et de mer ainsi que la surprenante pointe d’amertume marine du maquereau sont émoustillés par quelques éclats de fèves de chocolat et détournés par quelques fleurs de salade mizuna. La mer, la terre, le floral, les rivages d’Occident et d’Orient. L’idée est reprise, poussée un peu plus loin dans une variante plus dense, un bout de turbot cuit idéalement, couronné d’une morille parfaite, décoré de bonite séchée (sorte de thon) et enrobé d’un jus liant les trois saveurs. La chair du turbot et celle du champignon semblent provenir du même organisme, complexe, vivant d’ordinaire sous des régimes différents et réunis là par un trait de génie, se retrouvant, exaltés par leur complémentarité. Et, pour un peu que l’on ait pratiqué la cuisine, on sait que l’on n’obtient pas si facilement cette cohésion entre deux éléments, il ne suffit pas de superposer poisson et champignon pour qu’ils se reconnaissent. Il faut le réussir, et forcément l’avoir pensé longuement, nourri dans sa pensée, projeté sous toutes ses formes, cuisiné des dizaines de fois virtuellement avant de passer à l’acte, d’y mettre de l’âme et donner au mangeur cette impression que ce qu’il avale ne se résume pas à de la bouffe, qu’il y a un indéfinissable, un incalculable dont la recette n’est donnée par aucun livre de cuisine. Que mange-t-on ? De l’idée, aussi, de l’esprit. Un concept, déployé dans la salle à manger-salle d’exposition. Une vision dont les matières se marient, s’hybrident pour changer la perception du monde, des relations entre le végétal, l’animal, l’aqueux et l’humain. Ça aide à sentir différemment, par les papilles, souvent affolées et prises au dépourvu, les phénomènes d’hybridation dans les musiques, par exemple. Comment elles opèrent par l’intérieur des chairs, des humeurs, au gré de leur circulation sensible aux imaginaires. – L’esprit dessert et puis reset. – Morceau d’ananas sur du caramel salé, crème de fruit de la passion posé sur un éclat de bulbe de fenouil, crème au citron et fleur de chou fleur, crème pâtissière au thé vert avec quelques févettes, hétérogénéité au regard, harmonie sur la langue. L’assortiment de desserts ne produit pas l’alourdissement de la fin, mais aère et libère l’appétence, rafraîchit les papilles. Toutes les propositions de vin sont justes, raffinées – même si elles manquent parfois de folie, de déraison – et conduisent tout le repas jusqu’à une satiété jamais essoufflée, chaque bouchée est nouvelle, ne souffre pas de la succession (peut-être parce que chacune d’elle prépare le terrain à la suivante, n’est jamais conçue comme un « tout », un point final). Le chef change-t-il souvent son menu ? Non, il évolue par petites touches, quelque chose de nouveau chaque jour, mais il faut peindre plusieurs fois la même chose pour bien posséder l’idée de départ, être certain de l’avoir exprimé au mieux. Pour bien comprendre un menu, de même, il faudrait le manger plusieurs jours de suite, avec ses nuances journalières, ses évolutions chromatiques, ses inspirations « du marché », l’influence de l’actualité, comme un tableau gagne à être contemplé plusieurs fois, dans des contextes différents, ou un livre à être lu et relu, une musique écoutée dans des circonstances et des compagnies qui en élargissent la portée. Mais quel budget. (PH) – Un article sur un blog, avec photos. – François Simon.

 

Les chercheurs d’or (d’immanence)

… D’un lent regard, Marc Trivier, (asbl Bruits, 2011), DVD

C’est une atmosphère de pêche à la mouche. Des sons, des gestes, des mots, des musiques, des phrases, des silences, des postures, des images, des couleurs, des bruits – des bouts de tout ça épars ou agencés – sont jetés à la surface de l’instant (l’écran) pour voir ce qui vient engloutir ces présents symboliques. Essayer de ferrer ce qui passe dans le vivre. L’ouverture est une image de flux, des constellations d’écume à la surface d’une rivière qui vont, viennent, dérivent, jouets de courants contradictoires dans une musique de ruissellement et une sorte de gamelan démantibulé (peut-être des bouteilles, des déchets que les vagues heurtent en cadence chaotique contre la berge). Le texte est aussi important que l’image, enfin, les textes. C’est une véritable anthologie. Des textes récités, répétés de mémoire ou lus, décryptés, presque mot à mot, seul ou en groupe. Marc Trivier filme la manière dont les phrases, les idées nous traversent et habitent comme ces constellations d’écume de rivières. Il filme la manière dont certains fragments de textes enfouis refont surface, attendent d’être gobés par notre réflexion. Il montre l’avidité à fouiller l’écriture, en suivant du doigt les lignes imprimées, en déchiffrant à la loupe quand l’œil est déficient, malade. Avide de quoi? Il décrit comment on les scrute, guettant la surprise, la compréhension éclair d’une part toujours obscure, impalpable. Comment on y contemple un cosmos inexploré. Les fragments de textes viennent d’Adorno, Benjamin, Deleuze, Blanchot, Gérard de Nerval, Borgès… Ils mettent les corps et les esprits en arrêt, un silence très physique, plastique qui les moule, un silence très musical. Les voix ne font pas semblant de coïncider avec la signification des mots. Elles tâtonnent, cherchent, dérapent, laissent percer cette distance, la béance entre la chose écrite et le lecteur. L’ensemble est placé dans l’égide d’une œuvre inachevée de Mahler. L’inachèvement comme oeuvre ouverte et accès à la plasticité du silence. En même temps, les mêmes personnages contemplent des partitions, s’entraînent à interpréter une œuvre musicale ensemble. Comment ça fuse, la musique, toujours inachevée ? Donc, ces gens que l’on voit sur ces images, lisent, prennent des notes, écrivent, pensent, méditent, déplient des partitions, jouent de leurs instruments de musique, se récitent philosophie ou poésie, sentencieux ou surpris de ce qui sort de leur bouche, on dirait un groupe de chercheurs en liberté, ou égaré, se livrant à une discipline spirituelle sans but. Saisir, identifier ce qui passe, ce qui survient quand on attend. On découvre cette merveille, des gestes instinctifs, qui construisent des langages et du sens et qui ressemblent aux secousses d’un chien endormi, rêvant qu’il court. Ainsi, face à une partition, le travail de déchiffrement des notes et les doigts qui rêvent les mouvements qu’ils devront appliquer sur le clavier. La musique inachevée passe dans le corps. Plus loin, des doigts caressent du braille, l’attouchement de cette écriture pour aveugle transforme petits creux et reliefs en mots que la voix articule à la manière dont on tâte les contours d’un être emballé, pour en deviner l’identité, comme en rêve. Le texte passe dans le corps. Question de magnétisme. On entend le bruit particulier que font les trains en passant dans la vallée (le bruit répercuté, encaissé entre les coteaux boisés). Ça résonne, la vibration est portée aussi par la surface de l’eau. Les péniches, la vie de batelier, les destins flottants. D’autres existences, bord à bord avec la nôtre. Le vent marin qui agite les arbres du littoral, vu à travers une vitre embuée. Les « chercheurs » dans un bistrot de campagne, de frontière. Un désert, paysage minéral jamais abouti (ou proche de l’évanouissement). La rade avancée du port de Belle-Île, la nuit tombe et se mêle aux draps soyeux des vagues. Un bled cafardeux, des chevaux, de l’abandon. Une cabane dans un décor de carrières inactives. De magnifiques éphémères dansent, corps vifs de lumières. Derrière elles, le gouffre scintillant. Et d’autres charnières littéraires. Des voix déambulent dans des textes qui hantent. D’autres arrêts et silences. D’autres élans musicaux. D’épais tapis de photos déchirées, des portraits d’artistes, écrivains et fous appartenant à l’œuvre de Marc Trivier. Patchwork, les pièces d’un puzzle. Ce qu’il a voulu capter en tirant le portrait de ces personnalités – le rapport à l’écrit, aux textes qui nous font vivre, tout ce qu’on déchiffre et qui devient notre ADN culturel et émotionnel, que l’on cherche à transmettre vers d’autres esprits proches – apparaît entre les bords déchirés, superposés, entrecroisés, à la manière des plans légèrement empesés de ce film qui braque ses projecteurs noirs vers les mêmes profondeurs, la page blanche (pas son angoisse), notre page blanche (pas son angoisse). Quand on a l’impression d’avoir écrit une phrase qui mérite d’être conservée parce quelle fixe parfaitement une idée, ou quand on a le sentiment de comprendre merveilleusement une phrase écrite par un auteur dont on se sent proche, on éprouve un bonheur qui efface tout, un éblouissement qui flashe les mots et l’idée, ils se désintègrent dans notre organisme et métabolisme, ils vivent dans notre sang. Et puis un jour, ils engendreront d’autres signes. On les attend, on les appâte en lisant des fragments de textes (leur totalité nous entoure fantomatiquement), en titillant des musiques inachevées, en rêvant de paysages mosans ou mexicains, paradis perdus déchirés. C’est quelque chose de ce vide substantiel, opacité hantée, que le film traque, cérémonieux et lapidaire. (PH) – Autre article sur Marc Trivier (expo au MET) – ASBL Bruits. – Première le 14 avril à l’Aremberg.

 

Ce que renferment les caves

Amos Gitaï, Traces, une installation au Palais de Tokyo (jusqu’au 10 avril 2011)

L’installation d’Amos Gitaï au Palais de Tokyo consiste en quelques morceaux choisis de ses films, agencés dans les sous-sols en réfection. Pour certains extraits, un écran a été disposé contre les murs mais, pour d’autres, l’image est projetée à même les parois, s’imprimant dans la profondeur des matériaux abîmés, altérés, balafrés de cette gigantesque cave. Les sons des différentes séquences se mélangent et créent un effet discordant – tout se mélange -, mais, au fond, engendrent un brouhaha qui les rassemble en un même tumulte chaotique, déstabilisant. Ça désoriente, néanmoins (selon moi). On ne sait trop ce que l’on fout là, quel est l’intérêt de regarder des extraits de films dans un tel inconfort, une approximation à la limite du déséquilibre? Ça désoriente comme d’être jeté en un lieu de réclusion dont on cerne mal les contours et finalités, en une compagnie mal définie (juste des contours, des ombres, impossible de dire quel genre de personne ni combien elles sont), pour des raisons peu explicites. Ces images dispersées, ces musiques, dialogues et cris de foule – écume sonore tragique –  dérangent comme d’être pris à partie et emporté par une histoire dont on ne maîtrise pas les tenants et aboutissants. Toute proportion gardée, ça évoque d’autres caves lointaines, bien plus petites, domestiques et plus anodines où, quand on pose les pieds, au bas de l’escalier, sans trouver l’interrupteur, obligé de tâtonner, on hume plein de présences (qui forment un relent matriciel, moiteur intime avec un léger arôme fleuri de moisissure), d’objets et de parfums empilés qui dégagent la possibilité de découvrir une généalogie cachée, un passé enterré dont l’exhumation pourrait surprendre, déplacer les repères du roman familial. Un instant, dans la pénombre, de confrontation à un patrimoine grouillant, indéfini, et à ce que la mémoire peut y trouver (comme quand on fouille des archives) conduisant à chambouler l’ordre du connu et, peut-être, dans les cas extrêmes fantasmés, bouleverser ce que l’on sait de soi, de ses proches, de ses origines. Des secrets. Une relation à la cave particulièrement en phase avec l’adolescence propice au  fouinement et à encline à imaginer le poids des choses cachées qui pourraient venir rebattre les cartes du destin. Le cœur palpite et bascule. Voici, on a trouvé l’interrupteur, la lumière revient, la menace se dissipe et on le regrette presque, le bric-à-brac mémoriel n’en reste pas moins séduisant, anecdotique, dépareillé, si désuet qu’il conserve une dimension de mystère profond. – Les extraits de films. –  Voici comment le feuillet distribué gratuitement (un A4 recto, texte minimum, français/anglais) présente la filmographie scénographiée : «Juxtaposant images et sons, d’une foule scandant « Mussolini » lors de la campagne électorale de la petite-fille du Duce au silence d’une vidéo tournée à Auschwitz, des convulsions du Proche-Orient à la valse tendre d’un vieux couple à la veille de son arrestation, le parcours proposé par le cinéaste interpelle et ébranle. »  Il y a plusieurs scènes du dernier film du réalisateur, consacré à l’histoire de son père. On voit, notamment la reconstitution d’un procès en 1933 où, accusé de détenir de la propagande communiste, alors qu’il s’agissait de tracts où il proteste contre le renvoi du Bauhaus de Hannes Meyer, l’avocat du père d’Amos Gitaï plaide l’exil. On se promenant de films en films, dans les sons agités d’une sorte d’expulsion violente toujours en cours, mise en boucle, en lisant les quelques infos mises à disposition, on apprend que dans ces caves, sous le Palais de Tokyo, « furent regroupés les biens juifs spoliés de la Seconde Guerre mondiale. » – Une sorte de départ permanent. – Le climat général de cette installation, correspondant au départ forcé, à la mise hors de chez soi, à l’irruption de forces capables de jeter n’importe qui dans les déchirements de la déportation et de la négation absolue de soi, m’évoque « Un voyage », roman de H.G. Adler et, plus exactement, les pages du début où est racontée la manière dont une famille est arrachée à son appartement, arrachée à tout ce qui lui offrait ancrage, sécurité, identité et dignité, orientée de force vers le flux des déportés en route vers un camp. Tout commence par un commandement officiel, « Tu n’habiteras pas ! », apporté dans la nuit par les Emissaires. Extrait : « Il y avait là une pièce et d’autres pièces. La solitude avait des plaies, car toutes les portes étaient ouvertes, mais les fenêtres étaient doucement verrouillées et tendues d’épais draps noirs. On appelait cela le camouflage.Partout on camouflait, les rues de Stupart, la nuit, étaient plongées dans une rude obscurité. Et pourtant dans la maison la lumière était allumée.Pas dans la cage d’escalier à l’extérieur, non, là aussi il faisait sombre. Les ampoules électriques étaient badigeonnées d’une peinture d’un bleu affreux et entourées d’abat-jour en peinture noire, elles ne laissaient pas passer le moindre rayon et diffusaient seulement un cône circulaire de lumière terne. Dans cette pénombre, les pas étaient toujours lourds sur les marches, mais cela n’effrayait pas les Emissaires inlassables, parce que leur hâte répandait une peur devant laquelle la lumière reculait. Le plus souvent ils venaient tard dans la soirée, ou bien pendant la nuit, lorsqu’ils apportaient le message : « Tu n’habiteras pas ! ». Telle était la nouvelle qu’ils transmettaient alors sous forme d’imprimés. » (H.G. Adler, Un voyage, Christian Bourgois, 2011) Et, à l’instant même où l’ordre est prononcé, les personnes visées par cet ordre n’habitent plus, n’ont plus d’habitat, n’ont plus de lieu à eux. Les pages suivantes décrivent le départ, les bagages faits comme pour normaliser l’expulsion, donner l’apparence d’un voyage avec retour possible, le détachement brutal d’avec les objets et les habitudes qui y sont attachées, les voisins qui observent, guettent, prêts à s’approprier les biens de ces gens rabaissés, privés de droits, transformées en déchets. L’empreinte patinée qu’une vie laisse dans son décor – comme la forme et la chaleur qui subsistent dans un lit après le réveil et le départ du dormeur -, irrémédiablement brisée. D’un seul coup, plus d’empreinte, plus d’empathie avec quelque lieu que ce soit, tout devient hostile.Il y a expropriation de toute enveloppe habitable, la maison autant que le corps et l’esprit, plus de refuge, plus d’espace pour le moi. La description qu’en fait Adler est presque calme, les protagonistes s’arrangent pour croire que tout va bien se passer, qu’il s’agit d’une erreur, un égarement qui sera vite réparé, mais entre le calme des phrases, le vacarme est assourdissant ce ces vies mises à sac arbitrairement.  Ce qui court entre les écrans disposés par Amos Gitaï dans cette cave symbolique, de bruits et d’images agitées, est bien ce que continue à agiter l’arrivée toujours probable d’Emissaires et de leur commandement : « Tu n’habiteras pas ! », ce que déclenche cet ordre imprimé par une administration qui repense les choses et imposent un nouvel ordre. C’est toujours en train d’arriver.  (PH) – Filmographie d’Amos Gitaï en MédiathèqueH.G. Adler – « Un voyage« , chronique Télérama – Palais de Tokyo

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –