On dirait la Shoah

H.G. Adler, Un voyage, Christian Bourgois, 457 pages, 2011

J’aimerais réussir à exprimer pourquoi ce roman souvent cité comme un titre incontournable et jamais traduit jusqu’ici, comment ce roman enfin accessible en français – sa forme, son écriture, son sujet- m’a perturbé. C’est une œuvre de fiction qui situe dans des lieux imaginaires – ce sont des noms de villes inexistantes, mais dont les consonances évoquent des villes connues – des actions présentées comme de pures inventions. Relevant même de l’inimaginable. Comment un cerveau humain peut-il concevoir quelque chose d’aussi malade ? Pourtant ça parle de choses très connues, plus exactement de la chose dont il est impossible de n’avoir pas entendu parler, qui ne peut pas ne pas avoir fait trembler toute raison qui la découvre. Et cette chose, on sait que l’auteur l’a vécue en tant que témoin, en est un rescapé et y a consacré un imposant travail de mémoire scientifique, basé sur les faits, sur les traces, les vestiges et l’objectivation de l’horreur. Mais ici, il en fait autre chose. C’est une autre mémoire qui est à l’œuvre. Elle transpose l’expérience du réel dans une sorte de vue de l’esprit. Elle brouille l’ordre du témoignage : pourquoi fictionner ce qui tiendrait idéalement dans un récit réaliste, fidèle ? C’est une manière particulière de s’attaquer à l’innommable. Il y a une sorte de déni – cela n’a jamais existé puisque je dois l’inventer de toutes pièces et le transposer dans un pays imaginaire – qui crée une distance magnétique entre le texte et ce qui le motive. Chaque ligne évoque, fait penser à ce que l’on connaît déjà du destin des Juifs sous le régime nazi, à chaque grande phase de la « solution finale », le lecteur associera des images et des documents historiques à de nombreuses descriptions et situations, et pourtant c’est aussi autre chose parce que tous les codes sont bien ceux de la fiction (voire de la science-fiction ou du roman d’anticipation après coup, d’une prophétie annonciatrice). Je caractériserais l’effet que ça me fait en imaginant un auteur ayant oublié ce que sa famille et lui ont vécu dans le camp de Theresienstadt, sous le coup d’une sorte d’amnésie (à nouveau une posture de déni) et qui tente de reconstituer ses souvenirs en inventant, en imaginant et il y parvient de manière générale. Il n’a plus les images ni les mots mais les blessures sont là, morales et physiques, comme des taches et des ombres à interpréter. Il y a comme le refus de soigner le réalisme, de se soumettre ici à l’exigence de la preuve, et de transcrire le cœur de l’implosion, le souffle noir qui balaie la vie, en évitant l’anecdotique, le journal. Mais je lis, je comprends et je transcris systématiquement dans un vocabulaire conforme à la réalité historique telle que je la connais : je replace dans les lieux avérés de l’horreur, j’utilise les termes camps, les noms de camps connus, fours, juifs, nazi, SS, gestapo… Cette transcription s’intègre au processus de lecture voulue par l’écrivain, fournir un « effort » pour rétablir les faits, éprouver combien il est difficile de transformer tout ce qui a trait à cette horreur ? Un temps, le roman peut presque sembler manier l’euphémisme pour déranger, provoquer. Mais tout y est dit néanmoins. Sans rien travestir mais toujours en déplacement, en équivalences et il faut souvent y relire à deux fois. Bien entendu, je sais qu’il est fréquent de s’inspirer du vécu pour réaliser une fiction, celle-ci pouvant être utile pour explorer les possibles cachés dans les plus de la réalité. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici (en tout cas selon ma perception, ce que j’ai éprouvé en lisant). C’est une invention qui dit exactement ce qui s’est passé (je ne parviens pas à le dire, peut-être est-ce le recours à certains aspects stylistiques du conte ou de la parabole qui me donne l’impression en lisant ça que quelque chose m’échappe tout en sachant très bien de quoi il retourne). Et l’on se rend compte petit à petit que tout ce que l’on croit connaître de la Shoa n’est pas fixé, même si on a déjà lu et vu beaucoup, ne le peut pas, n’est jamais délimité dans un type de savoir, par exemple le savoir historique, et qu’y penser vraiment déplace sans arrêt les repères, les structures des connaissances et de l’imaginaire. La catastrophe n’a pas été stoppée, la désagrégation des valeurs humanistes qu’elle a enclenchée, continue de s’attaquer à tous les systèmes qui tentent de la représenter. Il est rare qu’une nouvelle lecture sur ce génocide donne une telle envie de se replonger complètement dans ce que l’on en a déjà appris, de commencer une approche complètement vierge et de chercher les conditions d’une nouvelle vigilance à tout ce que cela a changé et continue de faire changer. Tout ce qui se crée aujourd’hui continue à être influencé, contaminé par ce qui a été mis en branle dans l’organisation de l’extermination du peuple Juif en Allemagne. Quelque chose qui ressortit du mouvement perpétuel, qui annihile les manières de pensées, les antinomies, les échelles de valeurs, c’est cela l’impact de l’impensable qui nous accompagne, qui nous suit désormais comme notre ombre. Dès que l’on sait ce qui s’est passé. Les principes d’une philosophie de la désorientation, alors, se développent, c’est-à-dire que nous doutons de ce que signifie aller vers l’avant ou vers l’arrière et nous avons alors un autre rapport au besoin de fuir, d’instaurer de la fuite dans notre être. Nous pouvons appréhender ce qui relève du voyage, à distance respectueuse parce qu’il ne nous appartient pas de pouvoir le revendiquer comme nôtre, nous pouvons juste en protéger le cours, quelque part.  « Nous pouvons ainsi avancer ou ne pas marcher – ce n’est sûrement pas à nous qu’il revient de porter un jugement sur les pas ou sur les progressions, ni à nous, ni à grand monde, cependant – laissez-nous donc être là, que ce soit en mouvement ou à l’arrêt, dans le souvenir qui se risque au repos, vers l’arrière ou vers l‘avant, ou encore dans la fuite –, – on parle bien aussi de la fuite du phénomène – , laissez-nous donc être dans le phénomène, c’est-à-dire dans le mouvement. Mais parce que nous gardons les yeux ouverts et que nous ne nous contentons pas de souffrir, parce que nous tenons aussi notre part, laissez-nous donner à ce changement empli de souvenirs l’unique nom qui lui convienne – le voyage. » Ce sont les dernières lignes de l’introduction qui fait 5 pages. Ensuite vient le récit, d’un seul tenant de plus de 400 pages. Sans chapitre ni découpage. Le voyage est le mode d’existence de ceux à qui l’on interdit d’habiter, de s’habiter, que l’on pousse dans un régime les privant de toute propriété. Cela commence par l’expulsion, la confiscation des biens, jusqu’aux pots de confiture faits maison qui, évoqués de la sorte, accentuent l’effet de coupure imposée avec la vie domestique où s’organise l’intimité et un régime de subsistance agréable, fait de bonnes choses qui vont disparaître, remplacées par la privation complète. « On lit sur les papiers : « Tout doit être traité avec soin », parce que cela ne vous appartient plus. Votre propriété n’existe pas, votre propriété est la propriété des autres. Les vivres en conserve doivent rester dans le garde-manger. D’autres pourront aussi bien déguster les friandises. Vous avez suffisamment fait bonne chère. Sur chaque bocal on a collé de petites étiquettes soigneusement identifiées de l’écriture tremblante d’Ida : mûres, pêches. Il reste huit flacons pleins de tomates. La compote de pommes date de l’année précédente et a noirci, mais elle est délicieuse, on n’a pas lésiné sur le sucre. Sur des gâteaux, c’est un délice. « Allons donc, le poêle s’est éteint ! Zerline, tu aurais pu rajouter du charbon. On veut tout de même l’avoir chaud encore une fois. » Ça n’est d’aucune utilité. Il fera bientôt tout à fait froid. L’appartement est mort, des scellés en papier portant la marque des Instances et un tampon manuel protègent la sainte paix du foyer. Là-bas règnent le sommeil, la nuit, la poussière, le froid. Là-bas il n’y a rien. Il n’y a pas même le souvenir. » Et la sentence est plusieurs fois explicitée : « Vous n’avez plus le droit d’habiter. Vous êtes des déchets, et les déchets ne se conservent pas entre des tables et des lits, entre des objets et des armoires. Le déchet se mêle au déchet. Le péché au péché, tout cela est un brouet écoeurant, tout juste bon pour les vers qui accélèrent sa décomposition. » Et quand on ne peut plus habiter, on glisse vers l’état de spectre, ce qui explique que certains témoins soient incapables de voir et comprendre ce qui se passe sous leurs yeux : « La chaîne formée par cette légion poussée à travers Leitenberg est faite de spectres, car seuls peuvent les voir les habitants de la ville dont les yeux sont exercés à reconnaître aussi des créatures qui, d’ordinaire, ne prennent jamais corps aux yeux des hommes. Alors les habitants tournent autour d’eux, ce sont le plus souvent des femmes et des enfants, ils s’affairent et bondissent autour d’eux comme le font les Ignorants. Ou bien leurs regards sont fermés, parce qu’ils proviennent du visage de rêveurs, ou bien leurs regards fuient, ils ne traversent certes pas sans difficulté ce qui n’est pas tout à fait incarné, mais ils ne voient pas l’apparence de ce qui ne leur est pas familier et ne butent pas sur des objets qui frappent par ce qu’ils ont d’extraordinaire, et les regards tombent par conséquent dans l’infini. Les regards qui voient véritablement sont devenus rares parce qu’ils ne peuvent exister sans pensées. » Une part importante du livre est consacrée à montrer comment le regard se referme sur ce qu’il a vu, les mécanismes de défense pour ne pas être mêlé à ça. Et aussi, du côté des victimes, les efforts invraisemblables pour se convaincre que tout cela est provisoire et que l’on reviendra bientôt à la normal. Certains passages du roman sont difficiles, on s’y égare, ils sont fiévreux. « Le mal était venu insidieusement, sans signes annonciateurs qui auraient été connus du monde médical, mais d’un seul coup tous étaient tombés malades, c’était la première maladie mentale épidémique, mais personne ne l’avait remarquée tout de suie, personne ne l’avait sentie, ni les patients ni les médecins. On ne disait de personne qu’il était malade parce que l’endémie avait tout décalé, mais lorsqu’on la remarqua enfin il était trop tard. »  On ne sent plus toujours distinctement la distinction entre victime et bourreaux, entre le monde des choses et celui des spectres humains, entre les animaux et le corps des prisonniers. Le fil s’égare. Il faut souvent revenir en arrière, reprendre la lecture. La dernière partie, correspondant à la libération, au corps qui recommence à habiter, à se remplir, à décider de ses mouvements, à rencontrer des autres, où la condition pour habiter consiste aussi à essayer d’identifier qui savait, qui ne savait pas, de quel côté étaient les uns et les autres, est plus directement lisible, il n’y a plus aucune confusion, plus aucun égarement, presque plus de fiction. (PH) – H.G. Adler H.G. Adler

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