Les chercheurs d’or (d’immanence)

… D’un lent regard, Marc Trivier, (asbl Bruits, 2011), DVD

C’est une atmosphère de pêche à la mouche. Des sons, des gestes, des mots, des musiques, des phrases, des silences, des postures, des images, des couleurs, des bruits – des bouts de tout ça épars ou agencés – sont jetés à la surface de l’instant (l’écran) pour voir ce qui vient engloutir ces présents symboliques. Essayer de ferrer ce qui passe dans le vivre. L’ouverture est une image de flux, des constellations d’écume à la surface d’une rivière qui vont, viennent, dérivent, jouets de courants contradictoires dans une musique de ruissellement et une sorte de gamelan démantibulé (peut-être des bouteilles, des déchets que les vagues heurtent en cadence chaotique contre la berge). Le texte est aussi important que l’image, enfin, les textes. C’est une véritable anthologie. Des textes récités, répétés de mémoire ou lus, décryptés, presque mot à mot, seul ou en groupe. Marc Trivier filme la manière dont les phrases, les idées nous traversent et habitent comme ces constellations d’écume de rivières. Il filme la manière dont certains fragments de textes enfouis refont surface, attendent d’être gobés par notre réflexion. Il montre l’avidité à fouiller l’écriture, en suivant du doigt les lignes imprimées, en déchiffrant à la loupe quand l’œil est déficient, malade. Avide de quoi? Il décrit comment on les scrute, guettant la surprise, la compréhension éclair d’une part toujours obscure, impalpable. Comment on y contemple un cosmos inexploré. Les fragments de textes viennent d’Adorno, Benjamin, Deleuze, Blanchot, Gérard de Nerval, Borgès… Ils mettent les corps et les esprits en arrêt, un silence très physique, plastique qui les moule, un silence très musical. Les voix ne font pas semblant de coïncider avec la signification des mots. Elles tâtonnent, cherchent, dérapent, laissent percer cette distance, la béance entre la chose écrite et le lecteur. L’ensemble est placé dans l’égide d’une œuvre inachevée de Mahler. L’inachèvement comme oeuvre ouverte et accès à la plasticité du silence. En même temps, les mêmes personnages contemplent des partitions, s’entraînent à interpréter une œuvre musicale ensemble. Comment ça fuse, la musique, toujours inachevée ? Donc, ces gens que l’on voit sur ces images, lisent, prennent des notes, écrivent, pensent, méditent, déplient des partitions, jouent de leurs instruments de musique, se récitent philosophie ou poésie, sentencieux ou surpris de ce qui sort de leur bouche, on dirait un groupe de chercheurs en liberté, ou égaré, se livrant à une discipline spirituelle sans but. Saisir, identifier ce qui passe, ce qui survient quand on attend. On découvre cette merveille, des gestes instinctifs, qui construisent des langages et du sens et qui ressemblent aux secousses d’un chien endormi, rêvant qu’il court. Ainsi, face à une partition, le travail de déchiffrement des notes et les doigts qui rêvent les mouvements qu’ils devront appliquer sur le clavier. La musique inachevée passe dans le corps. Plus loin, des doigts caressent du braille, l’attouchement de cette écriture pour aveugle transforme petits creux et reliefs en mots que la voix articule à la manière dont on tâte les contours d’un être emballé, pour en deviner l’identité, comme en rêve. Le texte passe dans le corps. Question de magnétisme. On entend le bruit particulier que font les trains en passant dans la vallée (le bruit répercuté, encaissé entre les coteaux boisés). Ça résonne, la vibration est portée aussi par la surface de l’eau. Les péniches, la vie de batelier, les destins flottants. D’autres existences, bord à bord avec la nôtre. Le vent marin qui agite les arbres du littoral, vu à travers une vitre embuée. Les « chercheurs » dans un bistrot de campagne, de frontière. Un désert, paysage minéral jamais abouti (ou proche de l’évanouissement). La rade avancée du port de Belle-Île, la nuit tombe et se mêle aux draps soyeux des vagues. Un bled cafardeux, des chevaux, de l’abandon. Une cabane dans un décor de carrières inactives. De magnifiques éphémères dansent, corps vifs de lumières. Derrière elles, le gouffre scintillant. Et d’autres charnières littéraires. Des voix déambulent dans des textes qui hantent. D’autres arrêts et silences. D’autres élans musicaux. D’épais tapis de photos déchirées, des portraits d’artistes, écrivains et fous appartenant à l’œuvre de Marc Trivier. Patchwork, les pièces d’un puzzle. Ce qu’il a voulu capter en tirant le portrait de ces personnalités – le rapport à l’écrit, aux textes qui nous font vivre, tout ce qu’on déchiffre et qui devient notre ADN culturel et émotionnel, que l’on cherche à transmettre vers d’autres esprits proches – apparaît entre les bords déchirés, superposés, entrecroisés, à la manière des plans légèrement empesés de ce film qui braque ses projecteurs noirs vers les mêmes profondeurs, la page blanche (pas son angoisse), notre page blanche (pas son angoisse). Quand on a l’impression d’avoir écrit une phrase qui mérite d’être conservée parce quelle fixe parfaitement une idée, ou quand on a le sentiment de comprendre merveilleusement une phrase écrite par un auteur dont on se sent proche, on éprouve un bonheur qui efface tout, un éblouissement qui flashe les mots et l’idée, ils se désintègrent dans notre organisme et métabolisme, ils vivent dans notre sang. Et puis un jour, ils engendreront d’autres signes. On les attend, on les appâte en lisant des fragments de textes (leur totalité nous entoure fantomatiquement), en titillant des musiques inachevées, en rêvant de paysages mosans ou mexicains, paradis perdus déchirés. C’est quelque chose de ce vide substantiel, opacité hantée, que le film traque, cérémonieux et lapidaire. (PH) – Autre article sur Marc Trivier (expo au MET) – ASBL Bruits. – Première le 14 avril à l’Aremberg.

 

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