Ce que renferment les caves

Amos Gitaï, Traces, une installation au Palais de Tokyo (jusqu’au 10 avril 2011)

L’installation d’Amos Gitaï au Palais de Tokyo consiste en quelques morceaux choisis de ses films, agencés dans les sous-sols en réfection. Pour certains extraits, un écran a été disposé contre les murs mais, pour d’autres, l’image est projetée à même les parois, s’imprimant dans la profondeur des matériaux abîmés, altérés, balafrés de cette gigantesque cave. Les sons des différentes séquences se mélangent et créent un effet discordant – tout se mélange -, mais, au fond, engendrent un brouhaha qui les rassemble en un même tumulte chaotique, déstabilisant. Ça désoriente, néanmoins (selon moi). On ne sait trop ce que l’on fout là, quel est l’intérêt de regarder des extraits de films dans un tel inconfort, une approximation à la limite du déséquilibre? Ça désoriente comme d’être jeté en un lieu de réclusion dont on cerne mal les contours et finalités, en une compagnie mal définie (juste des contours, des ombres, impossible de dire quel genre de personne ni combien elles sont), pour des raisons peu explicites. Ces images dispersées, ces musiques, dialogues et cris de foule – écume sonore tragique –  dérangent comme d’être pris à partie et emporté par une histoire dont on ne maîtrise pas les tenants et aboutissants. Toute proportion gardée, ça évoque d’autres caves lointaines, bien plus petites, domestiques et plus anodines où, quand on pose les pieds, au bas de l’escalier, sans trouver l’interrupteur, obligé de tâtonner, on hume plein de présences (qui forment un relent matriciel, moiteur intime avec un léger arôme fleuri de moisissure), d’objets et de parfums empilés qui dégagent la possibilité de découvrir une généalogie cachée, un passé enterré dont l’exhumation pourrait surprendre, déplacer les repères du roman familial. Un instant, dans la pénombre, de confrontation à un patrimoine grouillant, indéfini, et à ce que la mémoire peut y trouver (comme quand on fouille des archives) conduisant à chambouler l’ordre du connu et, peut-être, dans les cas extrêmes fantasmés, bouleverser ce que l’on sait de soi, de ses proches, de ses origines. Des secrets. Une relation à la cave particulièrement en phase avec l’adolescence propice au  fouinement et à encline à imaginer le poids des choses cachées qui pourraient venir rebattre les cartes du destin. Le cœur palpite et bascule. Voici, on a trouvé l’interrupteur, la lumière revient, la menace se dissipe et on le regrette presque, le bric-à-brac mémoriel n’en reste pas moins séduisant, anecdotique, dépareillé, si désuet qu’il conserve une dimension de mystère profond. – Les extraits de films. –  Voici comment le feuillet distribué gratuitement (un A4 recto, texte minimum, français/anglais) présente la filmographie scénographiée : «Juxtaposant images et sons, d’une foule scandant « Mussolini » lors de la campagne électorale de la petite-fille du Duce au silence d’une vidéo tournée à Auschwitz, des convulsions du Proche-Orient à la valse tendre d’un vieux couple à la veille de son arrestation, le parcours proposé par le cinéaste interpelle et ébranle. »  Il y a plusieurs scènes du dernier film du réalisateur, consacré à l’histoire de son père. On voit, notamment la reconstitution d’un procès en 1933 où, accusé de détenir de la propagande communiste, alors qu’il s’agissait de tracts où il proteste contre le renvoi du Bauhaus de Hannes Meyer, l’avocat du père d’Amos Gitaï plaide l’exil. On se promenant de films en films, dans les sons agités d’une sorte d’expulsion violente toujours en cours, mise en boucle, en lisant les quelques infos mises à disposition, on apprend que dans ces caves, sous le Palais de Tokyo, « furent regroupés les biens juifs spoliés de la Seconde Guerre mondiale. » – Une sorte de départ permanent. – Le climat général de cette installation, correspondant au départ forcé, à la mise hors de chez soi, à l’irruption de forces capables de jeter n’importe qui dans les déchirements de la déportation et de la négation absolue de soi, m’évoque « Un voyage », roman de H.G. Adler et, plus exactement, les pages du début où est racontée la manière dont une famille est arrachée à son appartement, arrachée à tout ce qui lui offrait ancrage, sécurité, identité et dignité, orientée de force vers le flux des déportés en route vers un camp. Tout commence par un commandement officiel, « Tu n’habiteras pas ! », apporté dans la nuit par les Emissaires. Extrait : « Il y avait là une pièce et d’autres pièces. La solitude avait des plaies, car toutes les portes étaient ouvertes, mais les fenêtres étaient doucement verrouillées et tendues d’épais draps noirs. On appelait cela le camouflage.Partout on camouflait, les rues de Stupart, la nuit, étaient plongées dans une rude obscurité. Et pourtant dans la maison la lumière était allumée.Pas dans la cage d’escalier à l’extérieur, non, là aussi il faisait sombre. Les ampoules électriques étaient badigeonnées d’une peinture d’un bleu affreux et entourées d’abat-jour en peinture noire, elles ne laissaient pas passer le moindre rayon et diffusaient seulement un cône circulaire de lumière terne. Dans cette pénombre, les pas étaient toujours lourds sur les marches, mais cela n’effrayait pas les Emissaires inlassables, parce que leur hâte répandait une peur devant laquelle la lumière reculait. Le plus souvent ils venaient tard dans la soirée, ou bien pendant la nuit, lorsqu’ils apportaient le message : « Tu n’habiteras pas ! ». Telle était la nouvelle qu’ils transmettaient alors sous forme d’imprimés. » (H.G. Adler, Un voyage, Christian Bourgois, 2011) Et, à l’instant même où l’ordre est prononcé, les personnes visées par cet ordre n’habitent plus, n’ont plus d’habitat, n’ont plus de lieu à eux. Les pages suivantes décrivent le départ, les bagages faits comme pour normaliser l’expulsion, donner l’apparence d’un voyage avec retour possible, le détachement brutal d’avec les objets et les habitudes qui y sont attachées, les voisins qui observent, guettent, prêts à s’approprier les biens de ces gens rabaissés, privés de droits, transformées en déchets. L’empreinte patinée qu’une vie laisse dans son décor – comme la forme et la chaleur qui subsistent dans un lit après le réveil et le départ du dormeur -, irrémédiablement brisée. D’un seul coup, plus d’empreinte, plus d’empathie avec quelque lieu que ce soit, tout devient hostile.Il y a expropriation de toute enveloppe habitable, la maison autant que le corps et l’esprit, plus de refuge, plus d’espace pour le moi. La description qu’en fait Adler est presque calme, les protagonistes s’arrangent pour croire que tout va bien se passer, qu’il s’agit d’une erreur, un égarement qui sera vite réparé, mais entre le calme des phrases, le vacarme est assourdissant ce ces vies mises à sac arbitrairement.  Ce qui court entre les écrans disposés par Amos Gitaï dans cette cave symbolique, de bruits et d’images agitées, est bien ce que continue à agiter l’arrivée toujours probable d’Emissaires et de leur commandement : « Tu n’habiteras pas ! », ce que déclenche cet ordre imprimé par une administration qui repense les choses et imposent un nouvel ordre. C’est toujours en train d’arriver.  (PH) – Filmographie d’Amos Gitaï en MédiathèqueH.G. Adler – « Un voyage« , chronique Télérama – Palais de Tokyo

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