Flingueur d’histoires, noir et flamboyant

Ferry Radax, « Thomas Bernhard, Drei Tage (Three Days) », (Index 035), HO4274

Ce n’est pas l’histoire d’un écrivain sur un plateau de télévision. On est dans un parc à Hambourg, en 1970, Thomas Bernhard a déjà écrit quelques premiers dérangements littéraires conséquents (Gel, Perturbation, La Plâtrière, Amras…). Il est posé sur un banc blanc, il rassemble ses idées et en même temps il sait – et ça se voit – qu’il ne sera pas intelligible et donc s’en fout de l’impression qu’il donne, entre la morgue du dandy et le calme terrien du gentleman-farmer, concentré, combatif et, néanmoins, terriblement désemparé. Comme se tenant obstinément, par choix mais aussi par volonté de colmater une brèche qui nous menace, dans ce moment qui désempare, dans l’hérédité démente de ce désemparé. Mais de toute façon il va lutter contre l’inintelligibilité, en y croyant, parce qu’écrire est bien, avant toute chose, cette sécrétion d’une foi forcée en l’efficacité de la lutte insensée contre l’inintelligible.  Les arbres sont proches, agités par le vent, bruissants. Le chant des oiseaux est permanent. Les merles traversent la pelouse. La lumière du soleil tourne. Qui va se mettre au diapason de l’autre, le littérateur, la nature ? L’écrivain déploie son monologue, morcelé, en différents rendez-vous étalés sur trois jours. Dans un parc, un écrivain pose les différentes charges de sa bombe à retardement – ce qui est tendu dans son style -, chaque élément du mécanisme méticuleusement agencé, remonté. Du vrai travail d’horloger. Quand tous les rouages seront connectés, ça pourra détonner. Mais avant tout, ce que l’on voit, assise, est une assourdissante énergie du désespoir raisonnée, tapie, contenue. Les plans sont larges ou serrés. L’écrivain est comme perdu dans la verdure ou caressé par une branche. Tout l’environnement respire et chante, fluide, aérien, la brise va-t-elle disperser, alléger le discours ? Rasséréner, réconcilier ou exaspérer, rendre fou ? Au fur et à mesure que la parole déroule ses mots et ses phrases, ses images et sa musique, l’ombre des feuilles et des brins d’herbe change, devient plus grave, le bruissement gagne en coloration dramatique. L’arbre est envoûté par cette prose parlée, parcouru de démangeaisons. Bien qu’il hésite comme nous : quelle est la part de « pose », de « rôle joué », d’humour guindé (fracassant) ? Car on l’entend verbaliser des éléments déjà lus sur sa vie et son œuvre, soit dans d’autres ses écrits, des entretiens déjà entendus, d’autres « portraits ». Il y a un effet « répétition », propos calculés, il est en représentation avec une sorte de texte écrit qui correspond à ce qu’il a convenu, une bonne fois pour toute, de révéler des relations entre sa vie et son style. – Le ressort de l’impuissance. – Il commence par l’évocation de l’impuissance, la vie comme éternelle répétition du même, d’un début sempiternellement avorté et toujours repris, d’une amorce d’œuvre à laquelle on s’accroche comme une planche de salut. Quand il était acteur, il se souvient d’un rôle qu’il étudiait et répétait durant des heures en butant toujours au même endroit, sans jamais pouvoir aller plus loin. C’est explicite ou latent dans tous les organes métastasiques de sa prose, l’écriture étant de plus en plus une maladie au fur et à mesure qu’elle filtre et recycle le venin et le pu de la vie. Provocation facile ? Mais c’est aussi sa position singulière dans la problématique générale des arts et de l’esthétique d’après guerre : représenter une totalité du monde est devenu impossible, les systèmes de représentation du monde sont à terre, comment continuer à représenter le monde ? Cette impuissance contextuelle et personnelle, c’est la situation de Konrad dans La Plâtrière qui cale durant 15 ans sur la première phrase du livre qu’il rêve d’écrire et qu’il a pourtant complètement dans la tête, il le voit. De là s’exacerbe une situation jusqu’au paroxysme et le meurtre de sa femme. – Les premières impressions. – Il aborde ensuite l’importance des souvenirs d’enfance, les premières impressions, la boutique du boucher, la traversée du cimetière. « L’enfance ce sont des morceaux de musique, pas classiques toutefois. » Voici un exemple de morceau de musique : il marche sur un chemin de campagne, en passant près d’un fourré une femme jaillit et crie « ton grand-père, je l’enverrai à Dachau ». C’est la musique dans un sens deleuzien. Il n’élude rien ni de sa généalogie affective, ni d’une hérédité marquée par de nombreux suicidés. Sa mère l’abandonne et le place et, plus tard, c’est en vivant avec son grand-père maternel qu’il se sentira aimer vraiment. – Contrarier la vocation. – Il dresse l’inventaire de ses multiples talents, artistiques ou autres, indiquant que beaucoup de carrières différentes s’ouvraient à lui dans lesquelles il aurait pu briller bien plus facilement, conventionnellement. Il choisit, finalement, ce qui lui posait le plus de difficulté, écrire de la prose. En partie par la conviction que l’individu doit produire de la résistance, plus exactement doit accumuler des matériaux à partir des choses contre lesquelles il décide de résister, contre la facilité, les voies courantes, chaque individu doit produire du non conventionnel. C’est son rôle, sa contribution au vivre en commun, à l’enrichissement de la sphère individuante. Sans cela, la société s’appauvrit, devient une société de moutons. Comment ça s’est décidé, cet investissement dans l’écriture ? Une fois encore par la maladie. Gravement atteint de tuberculose, isolé dans des sanatoriums durant des années, il vit un long face à face avec la montagne : « soit on devient fou, soit on se met à écrire ». Entre une longue énumération des états de sa solitude depuis la naissance jusqu’à son métier d’écrivain – solitude couronnée par une déclaration comme « Il est impossible d’être intelligible. Ca n’existe pas. » – et une ode douce-amère à la mélancolie qui l’englue, on reçoit peu à peu à l’estomac l’expression de ce qui fait la nature de ce travail littéraire. Il y a bien entendu les déclarations bravaches qui font sourire : « Je suis le destructeur type d’histoires dans mon travail, dès que quelque part les signes avant-coureurs d’une histoire se forment ou que je vois seulement surgir au loin, derrière quelques collines de prose, le soupçon d’une histoire, je la descends d’un coup de feu. » Il y a des indications moins innocentes : « Il ne doit pas y avoir quelque chose d’entier, il faut le casser. (…) On doit pouvoir interrompre un chemin au moment le plus imprévu. » C’est-à-dire interrompre une phrase, ne pas terminer un chapitre, ce qui en dit long sur le refus d’organiser des entités closes, sécurisées. La lecture de Thomas Bernhard familiarise avec cette instabilité, la distille comme une drogue. – L’obscurité. – De même (drogue, assuétude dispensée par la lecture) le rapport à l’obscurité. Les écrans de noir infini qui scandent les phrases, hachurent les mots, criblent le sens et sa musique. La ponctuation, la respiration (c’est une écriture de respiration, pas de conceptualisation). « Pourquoi l’obscurité totale dans mes livres ? » C’est un mode d’apparition : dans le noir, les personnages, les actions, les mots surgissent comme des contours, et c’est ainsi qu’ils ont le plus de netteté. Tout le film est aussi rythmé de plans noirs, des apnées. Le film montre l’auteur dans son phrasé ponctué de néant, tel que son corps et son maintien sont à l’image de ce phrasé (ou l’inverse !). C’est autour de cette obscurité que s’organisent la défense et la résistance de l’écrivain, le moteur, ce qui s’écrit et comment. « Le cerveau a besoin de résistance. En accumulant les résistances, il a du matériau. » Contre la prose haïe, un combat permanent. Contre « la chose écrite », combat permanent. « C’est justement les auteurs les plus importants pour moi qui sont mes plus grands adversaires ou ennemis. Défense continuelle contre ceux par lesquels on est captivé. Je suis captivé par Musil, Pound, Pavese, Lermontov… On se sent ridicule face à ces gens et, dans ce cas, il ne faut plus travailler. Mais peu à peu, on se forge de l’autorité même sur les plus grands… alors je dois écrire. Et comparer, c’est justement l’art dans lequel on doit passer maître. C’est la seule école qui a du sens, et qui mène plus loin, plus avant. » Où l’on retrouve le face-à-face avec la montagne et la discipline exigeante qui permet, même pas de la dépasser, mais de vivre avec, en intelligence tourmentée, mais intelligence tout de même. Et cet art de la comparaison, c’est une discipline de vie, c’est le refus de s’en remettre à des essences, à  des valeurs métaphysiques, non, concrètement, comparons les choses, mesurons, dérangeons. « Moins on accepte d’autorité, plus il faut se créer d’exigences qu’on se donne à soi-même. » (F. Jullien) – Les philosophes, les concepts, le vivre. – Il laisse évidemment sourdre son amour-haine pour les philosophes et les concepts. Une haine teintée d’admiration pour la beauté de ces systèmes de pensée, dont il se sent l’héritier, dont il est contaminé. Et, en même temps, il s’inscrit résolument, dans toute son œuvre, à chaque ligne, de la première à la dernière, contre les concepts qui ont enfermé la vie dans des systèmes qui se veulent en concurrence entre eux, certes, mais n’en poursuivent pas moins les mêmes buts : éliminer le non pensable, le contradictoire, la vie, l’infra philosophique, imposer une seule logique où toute chose coïncide avec son essence, sans reste. Et ça, bien entendu, ça touche à des enjeux qui dépassent le cas personnel de Thomas Bernhard, par là il remue salutairement, – même si ça remue beaucoup de boue – quelque chose qui doit nous aider à mieux respirer. D’où les aspects éminemment positifs de cette littérature sombre, maladive. Et c’est ce dont traite aussi, différemment, le travail de François Jullien (que je ne découvre que trop récemment) : « De quelque chose comme une trappe logique dans laquelle la pensée européenne s’est trouvé ainsi prise, par incapacité à penser l’entre (de la vie), sommes-nous, de fait, jamais sortis ? » En suivant ces propos, on dira que, littéralement, l’écriture de Bernhard est une écriture de trappiste, de cette trappe bien précise. « Nous faire oublier le vivre, est ce que de main de maître, en Grèce, a fait la philosophie (…) ». « Il a fallu mettre ce vivre apparu incohérent sous tutelle, via la morale. De même, vivre n’est plus reconnu dans son contenu éminemment relationnel, mais voici qu’il est rejeté désormais comme du relatif. » La philosophie, investissant l’Etre plutôt que le vivre, a développé des systèmes pour indiquer ce qu’était la « vraie vie » mais, cela même « ne cessera de projeter son ombre sur le vivre et de l’obscurcir, au point d’en fermer l’accès. » C’est bien contre ça qu’écrit Thomas Bernhard, d’abord pour y échapper personnellement, à la trappe logique de la vieille Europe bien ensanglantée, s’en extraire, sortir de ce système philosophique occidental qui a tout de même conduit aux horreurs de la seconde guerre mondiale et imprègne particulièrement bien le terreau autrichien. Ensuite pour aider quiconque souhaiterait en sortir. Parce qu’on ne construit pas une œuvre aussi importante, longue et rigoureuse sans une croyance, un projet, quelque chose à donner. Retrouver son vivre, tel quel, dégagé de toute métaphysique, de tout système philosophique, le mettre à nu, l’équarrir à force de faire jouer, les unes contre les autres, les facettes contradictoires de tous les concepts qui figent l’existence. – Vers l’obscurité. – L’obscurité dans l’œuvre de Thomas Bernhard est cette obscurité engendrée par les systèmes de pensée et qui recouvre le vivre. Il faut la purger, la faire sortir, l’utiliser, montrer comment, au lieu de tout noyer, elle permet de faire apparaître les contours les plus nets. Alors il entreprend d’exténuer cette obscurité. La fatiguer, la décourager. Montrer comment elle suscite de la résistance qui la surpasse. Comment? Par cette écriture « d’un sujet se projetant constamment en avant de soi et se frayant chaque fois à l’aventure un autre possible, bref, s’essayant sans cesse? » (F. Jullien) S’essayant dans son obscurité. « Se frayant chaque fois à l’aventure un autre possible » en ressassant toujours le même matériau biographique, les pierres angulaires de ce qui le détermine, ce dont il est fait. À force de mener cette entreprise salutaire, à armes inégales il faut bien le dire –, – mais ça participe de la « beauté héroïque » de cette littérature, termes qu’il avait certainement en horreur -, il contracte la maladie de l’obscurité, elle est contagieuse. Il se laisse envahir, séduire, il succombe à ce qu’elle a de plus dense et radical. Le film s’achève dans une lucidité de la radicalité de l’ordre d’une confession éprouvante. Écrire n’est pas jouer à gagner des prix ou être scénarisé à Hollywood. En quelque 5 minutes, il concentre la nature du combat et, ainsi, nous sommes partis du plus incidentiel dans l’émergence d’une vie (premières impressions, enfance, famille, hérédité…) au plus fondamental accident. Écrire, c’est une question de conversation et de débat avec tout ce qui n’existe pas, avec ce qui échappe, ce qui manque, ce qui n’a jamais été là, avec l’incomplet, avec le silence, le rien, ce qui s’évanouit quand on veut le saisir, avec les erreurs, avec ce que l’on ne sait pas. Avec tout ça à partir de quoi il faut se construire, à partir de rien, pour résister, pour ne pas être ce que l’on veut que l’on devienne. C’est dans ce combat que se construit un style. « C’est s’identifier à des choses qui sont nées de phrases et l’on ne sait rien des choses ni des phrases et l’on ne sait rien du tout. C’est le quotidien avec lequel prendre des distances. On devrait sortir de tout, ne pas fermer la porte derrière soi, mais la claquer et partir. » Et alors, justement, il ne reste que la confrontation à l’obscurité magnétique : « On devrait en sortir de cette obscurité qu’on est incapable, que finalement on est devenu incapable de maîtriser sa vie durant, pour pénétrer dans l’autre, la seconde, la définitive obscurité devant soi et pouvoir l’atteindre au plus vite, sans détours, sans subtilités philosophiques, tout simplement y pénétrer et si possible anticiper l’obscurité en ne fermant les yeux que lorsqu’on a la certitude d’être absolument dans l’obscurité définitive… » Une obscurité que l’on entreprend de voir en soi, d’amadouer et organiser, assimiler et exorciser en lisant les récits de Bernhard. – L’image. – D’où il ressort la superposition visuelle dans ce corps, là, qui joue le rôle de Thomas Bernhard, d’une force de caractère exceptionnelle – une volonté singulière et déterminée, lancée sur une trajectoire que rien ne fera dévier, aucun banc blanc dans un parc estival, aucun arbre, aucun chant d’oiseau, aucun merle, aucune fleur, aucun brin d’herbe mâchonné – et le désastre, la vie désemparée, se retournant contre elle-même. Les plans larges qui noient l’écrivain dans le paysage, dans le tout grisâtre ou, très rapprochés, sur les mains, les souliers, le masque ruminant les mots, les phrases et toutes les choses qu’elles tirent à leur traîne, les séquences sur les aperçus du dispositif technique qui tente, artificiellement, de capter le son et l’image de l’écrivain, le tramé de la pellicule et ses crépitement lumineux, sa matière grisâtre, le scénario qui n’en est pas un, procède en tournant en rond et s’oriente vers une dilution de l’image dans l’écran de télévision (l’écrivain s’efface, échappe aux appareils de fixation de l’aura), juste une sorte d’écran brumeux, surface fantomatique, un rien, un gel, une perturbation blanchâtre, le réalisateur construit son film comme une métaphore du style de l’écrivain. Ce n’est pas un portrait, pas un entretien, c’est un film qui révèle, au fond d’une présence indéniable, les veines ouvertes d’une écriture. Un dispositif cinéaste qui traque ce que l’on ne peut montrer d’un écrivain et qui fait apparaître comment celui-ci, ressassant les étapes d’un processus qui, parti de rien, transforme son existence en écriture, il se dissout dans une inintelligibilité qui en fait sa marque. Frontalement. Et pousse à le relire. Ce n’est pas une émission littéraire. (PH) – Le DVD bientôt en Médiathèque. – Thomas BernhardFerry Radax, filmmaker

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