Cantilever et Coffrage ont un fils…

Kärsten Födinger, Cantilever, Palais de Tokyo, 18 février – 4 avril 2011.

Je suis passé au Palais de Tokyo, les toilettes pour hommes étaient condamnées. L’installation conceptuelle continue : depuis l’ouverture du Palais, je n’ai jamais vu ces toilettes en état de marche normal. D’autre part, on installe dans l’espace principal du musée les pièces d’une collection mise en vente, les salles accessibles sont restreintes et l’œuvre principale, d’un jeune Allemand, est de celle que l’on pense vite avoir vue, mouais, un bout de chantier de construction intronisé art moderne, allez, passons à autre chose. Mais dans le différé, ça fait son chemin, tout de même… Le présent et les fantômes. – Les œuvres de Kärsten Födinger, si j’en crois les commentaires rencontrés, sont souvent qualifiées de « fantomatiques ». Dans le double sens, je suppose, où, comme en ce qui concerne les fantômes, si l’on ne croit pas en leur possibilité, on ne risque pas de les voir et où, quand ils se révèlent concrets, ne serait-ce que le temps d’un éclair, c’est en créant la surprise, en bouleversant l’état des connaissances et convictions. Ils lèvent le voile sur des dimensions insoupçonnées du réel. Celui-ci ne semble plus être aussi effectif qu’il y paraissait, ne coïncide pas avec le fatras de certitudes acquises sur lequel se construit notre rationalité, notre rentabilité existentielle.  Cela a à voir avec l’ouverture au présent et notre niveau de tolérance au changeant immanent, à la perception de ce que, de l’imprévu et de tout ce qui échappe à la conscience rationnelle de l’immédiat,  pèse sur le désir et le plaisir de repenser l’être et le vivre. Art fantôme aussi parce qu’il peut très bien être pris pour autre chose, se fondre dans le décor (pas de l’art). – Penser et voir le présent d’une œuvre, détour chinois par un philosophe.  Une problématique que stimulent les interrogations du sinologue et philosophe François Julien dans un nouveau livre, Philosophie du vivre (Gallimard, 2011) : « Car même « l’évidence » intellectuelle peut être une paresse : je vois comme évident dans mon esprit ce qui me paraît aller de soi, mais c’est peut-être à quoi je suis si familiarisé que je ne m’aperçois plus de son arbitraire, sur quoi je n’ai plus de prise pour m’interroger. La coïncidence, toute coïncidence, du fait même qu’il y a coïncidence, qu’elle soit de la vue ou de l’entendement, ne donne plus à progresser, à travailler : cet accord est la menace d’un assoupissement. « L’évidence », quelle qu’elle soit, de l’esprit ou de la perception, court toujours le risque de cette facilité et de ce renoncement. De même que l’évidence des choses fait qu’on ne les voit plus, de même, l’évidence des idées fait qu’on ne les pense plus. Quand je dis : « c’est évident », je m’arrête, dépose les armes et ne questionne plus. Demandons-nous : cette évidence logique à laquelle on prétend remonter, pour déloger tout préjugé, ne dissimule-t-elle pas un préjugé plus tenace encore ? Ou sur quelle cécité plus foncière n’est-elle pas juchée ? » S’intéresser à l’art, se cultiver – comme on dit – implique de ne pas se laisser coincer dans les évidences, les logiques critiques au service de valeurs bien établies. – L’architecture du regard. – Au sens propre, les œuvres de Födinger ressemblent à des restes de chantiers, des restes que les ouvriers ont oublié d’évacuer, ou des éléments de construction inachevés, en rade, les équipes ne viennent jamais finir le travail et ça reste là, inachevé, devenant petit à petit autre chose, inutile, sans fonction, à moins que cette fonction ne glisse vers l’esthétique. C’est un art interminable, relevant de la temporalité des travaux publics qui donnent l’impression de s’éterniser, ne jamais finir, à tel point qu’on ne les voit plus. Même chose ici, mais à l’inverse : à force d’être là, là où ces éléments de construction ou ravaudage disparaissent par habitude, quelque chose  de l’art surgit, se rend visible. Plâtre, échafaudages, étançons, dalles, matériaux de construction installés dans le champ de vision, abandonnés ou placés à dessein. Des maçons ou plafonneurs ont oublié d’évacuer les gravats, ciment ou plâtre séchés qui ont moulé l’abandon, la matière qui s’abandonne. Une structure porteuse n’a pas été démontée peut-être parce qu’elle avait été construite et placée avec un tel amour de l’art qu’elle finit par ressembler à une œuvre d’art, change de régime. Les processus de construction sont rendus visibles, reproduits, imités ou détournés, gagnant en étrangeté. Alors même que l’on devient en général indifférent aux enveloppes architecturales qui conditionnent nos existences et normalisent nos besoins de volumes – bureaux, immeubles administratifs, bâtiments fonctionnels comme les gares, les magasins, maisons, fermettes, appartements, studios, lofts -, ces incidences de Födinger rappellent que l’architecture est un langage complexe de techniques qui joue avec les matériaux et leurs tensions et organise bel et bien nos espaces vitaux, caractérise la manière dont nous résidons sur terre. Nous perdons l’habitude de regarder comment c’est fait et de comprendre comment ça tient. Et donc tout autant le « comment je suis fait là-dedans », le « comment je tiens avec ça ». Födinger exploite le flou de la frontière entre les savoir-faire d’ingénieurs et d’artistes, la main de l’artisan et la main ouvrière. Cela prend l’envergure aussi d’une intervention métaphorique beaucoup plus générale : s’intéresser aux structures porteuses cachées par les finitions (l’apparence construite des choses), leurs merveilles et leurs cauchemars, ce qu’elles libèrent ou ce qu’elles briment. – Chant béton du porte-à-faux. – L’œuvre réalisée pour le Palais de Tokyo s’intitule Cantilever. Terme dont j’ignorais l’existence. J’ai d’abord pensé (farfelu, quand le cerveau ne comprend pas, il invente) à « cantilène » (« chant monotone, mélancolique » > complainte) déformé par un suffixe apportant une touche machinique, robotique ou industrielle dans la manière de « lever » ou s’élever (élever la mélancolie du chant monotone) !? Mais « cantilever » existe bien. Voici la définition du Petit Robert : adj. inv. et n.m. – 1883, mot anglais de cant « rebord » et lever « levier ». Qui est suspendu en porte-à-faux (sans câbles). Pont cantilever. Suspension cantilever. – n.m. Aile d’avion en cantilever. » Le commentaire du palais de Tokyo y ajoute : « fréquemment employé dans l’architecture moderniste, notamment par Franck Lloyd Wright ou pour les ponts. Leur particularité : interconnexion forme-fonction. » Voilà, l’artiste a installé (fait réaliser par une équipe d’ouvriers, avec les conseils d’un ingénieur) une dalle de béton cantilever : à l’extérieur de la salle, elle dépasse en auvent, émergence d’un toit plat par une ouverture très meurtrière de bunker, elle prend appui sur le mur et tout le porte-à-faux se prolonge – est exposé – à l’intérieur de la salle d’exposition. Mais il ne fonctionne pas, il ne se maintient qu’à être supporté par des alignements de pieux de chantier. Une vraie forêt artificielle. Une jeune fille se faisait photographier assise contre l’un de ces troncs. Par l’absurde, en rendant visible l’imposant dispositif de soutien, on mesure combien un réel porte-à-faux est magique (quand il repose sur rien, juste par la grâce d’un calcul appliqué à la matière). Béton, bois de coffrage, plastique, métal, toute l’installation est méticuleuse, cohérente, ces matériaux assemblés dans cette vacuité ont une indéniable beauté (il y a déjà une longue histoire artistique de l’exploitation des qualités esthétiques de ces matériaux bruts). Technique architecturale muséifiée, momifiée, on pense aussi à une sorte de tombe surélevée, sur pilotis, on aimerait aller voir en haut. Mais, encore une fois, sur le moment, c’est vite vu (on a déjà visité des chantiers, le procédé et le concept sont vite assimilés). – Naissance d’un coffrage. –  Je continue en évoquant rapidement une autre œuvre fantôme : à la gare de Soignies, un peu à l’écart des voies, un artiste anonyme (aucun cartel ne permet de l’identifier) réalise une installation sur la naissance du coffrage. Pour nous profanes, le coffrage est quelque chose de lourd et rigide, imposant. Or ici, on voir de quelle légèreté peut procéder un coffrage. C’est presque rien, c’est à peine affirmatif. Ça trace son périmètre sur une surface qui n’a rien de spécifique, n’importe où. Comme les cabanes nomades que nous construisions, gamins.  Je n’avais jamais imaginé que le coffrage pouvait s’élever où bon lui semble. Voilà donc toute la fragilité inattendue des premières lignes et coulées qui en constituent le fondement. Ici ou ailleurs. Premiers traits aléatoires. Une couche de béton semble étalée à même la terre : une masse étale pour stabiliser le sol où construire le coffrage. Des panneaux sciés maintenus par des planchettes clouées, régulières, une sculpture minimaliste, répétitive. C’est l’enceinte qui délimite la forme et la hauteur du socle. Un vide qui deviendra plein. C’est rigoureux, obéissant à des lois strictes et pourtant ça semble aussi complètement improvisé. Même si ça attend une suite déjà écrite, méticuleuse et que ça avancera pas à pas, qu’atteindre la forme du coffrage adulte prendra du temps, on a aussi l’impression que ça ne peut pas prendre, c’est trop artisanal et arbitraire, bâti sur du sable. C’est beau comme l’ébauche d’une œuvre d’art. (PH) – Kärsten Födinger , avec vidéo interview et images de la réalisation de Cantilever —

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