Archives mensuelles : février 2011

La maison close

Les photos de Gregor Schneider exposées à la galerie Nelson-Freeman, dans leur nudité apparemment neutre mais, en fait, terriblement maladive, pathologique, me fascinent. Elles éveillent beaucoup de souvenirs, de lieux, de lectures, de cinéma qui, au fil de la déambulation dans le cube blanc, remontent vers la conscience. Les sujets sont anodins et vidés de toute marque personnalisée, de toute preuve de vie, ce sont des couloirs quelconques, escaliers banals, portes ordinaires, garages standard. Photographiés à répétition, de manière obsessionnelle, par quelqu’un qui a été enfermé là et s’en souvient. En noir et blanc, en gris, avec des reflets plastiques, des laitances fantomatiques. Ce sont des images de la vie dans laquelle on a vécu, un jour, enfermé, emprisonné et dont on s’est évadé. Ces lieux impersonnels dont, au quotidien, on ne remarque même plus les caractéristiques et qui, à force d’y vivre, d’y passer et repasser, d’y fermenter et perdre son temps, finissent par nous « mouler ». C’est le labyrinthe de la maison paternelle qui, à notre insu, nous a façonné à son image (partiellement, on subit plusieurs moules). Maison paternelle contre langue maternelle ? C’est la maison d’enfance dépouillée, raclée de tous ses éléments de confort et décor, dont on ne garde que la structure et les surfaces brutes, juste la carcasse, rêche, raide, juste la loi qui organise les volumes de vie. Par l’impression ressentie face aux clichés et grâce à la documentation mise à disposition par la galerie, je me suis souvenu d’une installation de Gregor Schneider à la Maison Rouge : la reconstitution de couloirs intérieurs d’une maison (sa maison) qu’il fallait traverser dans l’obscurité complète, à tâtons. C’est une expérience cognitive passionnante : quand on se relève la nuit pour aller à la toilette ou se désaltérer à la cuisine, une fonction spécifique du cerveau est activée pour nous orienter dans le noir en fonction de la familiarité diurne avec les lieux (portes, tournants distance entre les obstacles). Mais plongé dans un lieu inconnu sans lumière, le cerveau n’a pas de repère, pas de carte, il est perdu, il faut inventer son chemin. – Que s’est-il passé dans cette maison ? – L’espace domestique ainsi transformé en lieu de retraite, de prison, suggère autre chose que le désir de persécuter la maison du père. Il trahit aussi le projet de mener à bien un travail spirituel tourmenté, tourmentant, pour lequel l’action sur l’environnement est sans cesse susceptible de réunir les meilleures conditions à la conduite du travail intellectuel. En tâchant de me représenter l’occupant type de cette maison décontextualisée, dépaternalisée, je pense à maints personnages de Thomas Bernhard qui ressassent leur impuissance à écrire, penser, concrétiser leur projet comme le Konrad de La Plâtrière et son Traité sur l’ouïe : « Un essai que l’on porte tout entier dans sa tête, on ne peut probablement pas l’écrire, avait-il dit à Fro ; pas plus qu’on ne peut écrire une symphonie portée tout entière en soi. Or il avait son essai en tête, intégralement, d’un bout à l’autre. Cependant il n’y renonçait pas. Peut-être faut-il que mon essai s’effondre tout entier dans ma tête pour que je puisse tout d’un coup le récrire entièrement, aurait-il dit à Fro, il faut que j’en sois vidé pour qu’il me devienne tout à coup entièrement présent, d’un instant à l’autre. » Ainsi, le ressassement obsessionnel d’une œuvre personnelle qui se refuse, combiné à la manie de mettre à nu la carcasse du logis paternel, met en scène le désir d’inscrire son propre texte sur celui, informel et prégnant, du père. Toutes ces pièces – ou plutôt ces angles, les articulations de la maison, couloirs, débarras, angles d’escalier, radiateurs électriques sous une fenêtre -, s’inscrivent autant dans une destruction d’un héritage que dans la recherche de transformation de cet héritage en lieu de reconstruction, en cellules où enfin se trouver et s’accomplir. La répétition du même thème sous des éclairages ou des angles légèrement différents révèle la durée consacrée à analyser les tenants et aboutissants de ces décors. On y entend des pas. Il a fallu y marcher en tous sens, arpenter sans cesse ces espaces, y faire souvent les cent pas, sans y penser mais dans l’espoir d’y trouver une pensée, une issue, de les adapter malgré tout au besoin vital de liberté de mouvement. Là aussi, cela renvoie aux arpenteurs aigres de Bernhard : « Il lui fallait pouvoir, dans les pièces, faire au moins quinze ou vingt pas dans une direction, puis dans l’autre, sans entraves, déclarait Konrad à Wieser. « De plus, comme bien vous pensez, de grands pas, ceux que je fais quand un travail cérébral m’absorbe. Vous le savez, dans la plupart des pièces où l’on pénètre et où l’on est forcé de vivre, de passer la nuit, ou tout simplement de séjourner un assez long temps, on ne peut même pas faire huit à neuf pas sans se cogner la tête contre le mur. J’ai toujours attaché la plus grand importance à ces quinze ou vingt foulées dans une direction comme dans l’autre. » Dans chaque maison, avait-il dit à Wieser, il se livrait à une expérience : pourrait-il faire quinze à vingt pas dans le même sens ? Il faisait tout de suite les premiers pas, sans prendre garde à rien, dans une direction, puis, toujours avec la même insouciance, dans l’autre « et je compte mes pas, alors je me demande tout de suite : puis-je en faire quinze ou vingt dans un sens et quinze à vingt dans l’autre ? J’essaye, avec pour résultat, le plus souvent, je le répète, que je ne puis même pas en faire huit ou neuf en ligne droite ». – Le côté âpre, rudoyé de ces photos du « chez lui », peut être très maîtrisé ou, au contraire, affolé, comme dans cet ensemble de petits cadres qui montrent la trace de travaux, démolition ou construction, murs abattus pour dévoiler des secrets ou parois maçonnées pour dissimuler ses secrets !? Une maison, dit-il, ça se démonte et se remonte sans cesse, quelque chose y a été dérobé, enfermé, faut le retrouver. Parmi ces photos de travaux se dissimulent quelques natures mortes avec poupée, substitut de partenaire sexuelle. La relation à l’enfermement conjugué dans ce travail photographique se prolonge dans d’autres séries pourtant très différentes : par exemple les décors de quartiers de haute sécurité (Guantanamo), complètement vides, emplis d’une violence aseptisée. Le vide des clichés gris de la maison de famille est aussi empli d’une violence étouffée, subie, et d’une peur, limite sordide. « Konrad aurait dit, sinon en propres termes, du moins à peu près, ceci : Parfois, je ne me supporte plus dans ma chambre, parce que je ne puis ni penser, ni écrire, ni lire, ni dormir et ne suis plus capable de rien, pas même d’aller et venir : c’est-à-dire, j’ai déjà arpenté ma chambre, en tout sens, très longtemps et je crains, j’ai peur que si je recommence, tout à coup on empêche mes allées et venues. Elles me deviennent alors impossibles en raison de cette crainte. D’ailleurs on se met à frapper (contre le mur), c’est-à-dire on frappe, parce que je dérange, parce que je dérange en marchant sans arrêt, ils frappent ou ils appellent ou je les entends à la fois frapper et appeler, ce qui m’est le plus insupportable, car j’ai peur qu’ils ne se remettent tout de suite à frapper ou à appeler, ou les deux à la fois… » (Thomas Bernhard, La Plâtrière, 1970) C’est la maison d’un tel enfermement sur soi-même, où l’on ne se supporte plus. La rigueur avec laquelle ces pièces sont montrées dans leur art d’étouffer, – jamais d’ouverture vers l’extérieur, même les garages, avec la porte coulissante relevée, semble ensevelis, engloutis -, m’évoque aussi le climat du film de Michael Hanecke Le septième continent où une famille se cloître pour en finir. Le côté positif, ici, c’est que l’art permet d’en finir avec la maison asphyxiante de son enfance, sans en passer par un authentique massacre ! (PH) – Gregor SchneiderGalerie Nelson-Freeman Thomas Bernhard – Michael Haneke, Le septième continent, en médiathèque. –

 

Creative City et chute libre

Une créativité cotée en bourse. – La Creative City est un concept fort de « la politique urbaine entrepreneuriale » qui consiste à penser l’environnement urbain afin qu’il séduise les « classes créatives ». Que recouvre cette notion de classe créative ? « On y range les employés et cadres qualifiés des métiers cognitifs des nouveaux services, les métiers culturels aussi bien que les représentants des agences de relations publiques ou encore les scientifiques des laboratoires des R&D » (Andrej Holm) C’est une classe souvent décrite comme regroupant « des êtres exigeants, frôlant la posture de diva, qui ne sont pas obligés de suivre les offres d’emploi, mais qui apportent au contraire leur travail dans les villes où il leur semble bon vivre. » Richard Florida, cité par A. Holms, décrit ainsi les critères qui séduisent ces classes créatives : « une atmosphère urbaine tolérante, des possibilités de réalisation de soi, ainsi qu’une riche offre culturelle et de loisirs ». Attirer ces êtres créatifs qui s’installent avec leur travail – c’est-à-dire avec tous les éléments pour développer sur place un réseau économique innovant -, constitue un enjeu économique énorme qui justifie que les grandes métropoles rivalisent entre elles. Il est bien entendu que ce creative ne concerne qu’une certaine forme de créativité, liée à certaines formes de loisirs et biens culturels, impliquée dans les nouveaux médias, la dynamique des réseaux sociaux, la dématérialisation des biens et services. Ce n’est pas toute la créativité du corps social qui se trouve ainsi recherchée par les devenirs des grandes métropoles, mais la créativité, si l’on peut dire, déjà rentable, associées aux industries culturelles de grands rendements ou aux cabinets d’étude R&D des entreprises positionnées dans les filières « tendances ». Cela revient à draguer et spéculer sur  une bulle créative proche des centres névralgiques de la globalisation, la créativité déjà cotée en bourse. Or, là, dans la ville concrète, toutes sortes d’autres créativités s’expriment à travers des syntaxes balbutiantes s’essayant à capter/exprimer les tensions qui irriguent l’envie de changement social. Toute une dynamique graphique à l’air libre formalise les humeurs et leur donne une forme plastique. Or, en leur conférant cette forme plastique, ces interventions révèlent que ces « humeurs » proviennent justement d’une plasticité militante capable de façonner les humeurs d’une situation sociale pour la transformer en énergie inventive. Ce clivage entre créativités reflète d’autres clivages qui marquent les villes : sociaux, économiques, politiques. C’est contre cet état de fait que le « droit à la ville » est inventé et pensé de manière à revendiquer une autre dynamique de croissance de la ville, notamment une « co-production du développement urbain par l’ensemble des groupes qui partagent la ville. » – Centralité, différence, habitat de masse. –  Andrej Holm souligne la pertinence toujours actuelle des idées d’Henri Lefèbvre (Le droit à la ville, 1968 et La Révolution urbaine, 1970) : « Le droit à la ville s’adresse d’abord à ces groupes marginalisés, au sens propre du terme, mais la revendication englobe en définitive toutes les ébauches discursives et pratiques du développement urbain futur. Il ne se limite pas à l’usage des espaces de la ville, mais implique l’accès aux débats politiques ou stratégiques des évolutions à venir. Au vu du développement fordiste de la ville, Lefèbvre définit un droit à la centralité et un droit à la différence comme les deux faces substantielles du droit à la ville. Le droit à la centralité implique à l’accès des habitants aux infrastructures sociales et cognitives alors que le droit à la différence interprète la ville comme un lieu de rencontre, de reconnaissance mutuelle et de délibération. Cela rappelle l’idée plus récente de la ville comme « machine intégrante » dans la sociologie urbaine qui considère la capacité de la ville à condenser les différences afin d’un faire une plus-value sociale. Sur un troisième plan, le droit à la ville invoque la promesse utopique de l’urbanité comme puissance créative de la ville. En arrière-fond, le compromis de classe fordiste apparaît comme une gestion fonctionnelle de la ville qui ne satisfait pas les besoins sociaux. Ainsi, le droit au logement a engendré des habitats de masse qui incluent une perte des qualités urbaines sans aucune place pour des espaces urbains ouverts, susceptible d’organiser la vie culturelle. » (Andrej Holm, Urbanisme néolibéral ou droit à la ville, Multitudes 43) Cette question de « droit à la ville », avec, en corollaire, la nécessité de le faire reposer sur des « infrastructures cognitives » constitue une bonne piste (une de plus) pour repenser, développer et financer les médiathèques/bibliothèques dans le tissu urbain. – Histoires de chutes et de cris. – L’urbanisme spéculatif élaborant des stratégies pour flatter les classes créatives rentables, les luttes, parfois très marginalisées, pour peser sur l’orientation des droits à la centralité et à la différence, l’impact négatif des « pertes de qualités urbaines » qui affectent des pans entiers du corps urbain, voilà rappelées en quelques lignes sommaires ce qui donne du sens à certains images éphémères sur les murs. Ainsi, perdu dans de multiples signes urbains, graphes, taches, éclaboussures, papiers déchirés, cette silhouette discrète (toute petite) d’un adepte de la chute libre, en position de plongeur cherchant le fond, parachute non ouvert, vu une fois à Lyon, et dont je retrouve une variante à Paris, probablement de la même main, en personnage placide dans sa combinaison high-tech, position sculpturale évoquant la statuaire antique, tête nue, résigné, superbe suicidaire dévalant le vide sans fond, sans rien où s’accrocher. Émouvante comme la dignité du trône collé sur le mur à côté de matelas. Même si la proximité est accidentelle, elle rappelle l’expulsion, la mise à la rue, dormir sur le trottoir, la perte vertigineuse de toute sécurité, toute intimité. Vertige stigmatisé aussi par la République transformée en « Pol’Emploi ». La chute libre n’est pas prête de s’interrompre. – Cascade figée et autres cris. – C’est l’image d’une chute suspendue. Un corps de chute à l’affût, prêt à vous tomber dessus. Un mannequin accroupi en l’air, comme une gargouille, accroché à la gouttière. Vêtement urbain à capuche, visage voilé, l’anonyme cascadeur ramassé. Il y a donc bien des êtres qui vivent dans d’autres plans, au-dessus de nos têtes, sur les toits, dans les frondaisons et se déplacent sur les murs ? Mais l’homme a les mains retenues derrière le dos, sa tête est recouverte plutôt à la manière des prisonniers qui ne doivent plus savoir où ils sont. C’est un sacrifié, un pendu. L’homme obligé de vivre la tête en bas. La première impression amusée laisse la place à une sensation macabre. « Regarde le ciel ». Le droit à la ville passe par de multiples cris. Celui-ci : « rendre à l’art la simplicité de ne pas l’être ». Il y a un problème avec l’art et ça vaut la peine de le peindre : l’art peut commencer par barrer le regard, transformer l’évidence en sens interdit, retourner le regard vers l’intérieur, rendre tout plus compliqué, complexe. Il y a aussi le cri muet face à (ce) qui passe et dépasse l’entendement. Soit « un présent fait défaut ». Et cet autre pochoir filmique, une ville policière protégeant les quartiers où s’invente la Creative City. (PH) – MultitudesPITR Andrej Holms

 

 

 

Le peu de Roman Signer.

Signer ici. – Ses « micro-spectacles ou non événements » (C. Soyez-Petithomme pour la galerie Art :Concept, feux d’artifices orphelins ou hélicoptère jouet se posant sur un radeau rescapé d’une chute d’eau,) se regardent comme des résurgences de féeries oubliées, naïves et tristes, prenant de court le spectateur, le laissant sur sa faim. On ne sait s’il s’agit d’un pétillement naissant qui va aller crescendo ou de l’étincelle d’une magie en voie d’extinction. L’effet produit, entre bonne humeur exaltée et soudain assommoir mélancolique, laisse un goût de trop peu, frustrant, qui ne peut qu’encourager à entreprendre le voyage intérieur à la recherche du « reste », du mystère, de quelque chose de perdu, d’atrophié. Ce sont des dispositifs facétieux et critiques. C’est, sur les images qui défilent à la fenêtre d’une voiture, d’un train ou d’un autocar et que le voyageur transforme en un collage fictionnel abrupte, un regard de même nature qui anime le livre « Travel Photos » (Editions Steidl, 2006). Soit le quotidien des esthétiques (involontaires) populaires et des paysages naturels (indifférents à l’homme) ou urbains, sous forme de détails, d’agrandissements ou de panoramiques subjectifs, se présente comme une mise en scène méticuleuse, toujours à multiple sens, sans fond, et empiétant sur les codes de diverses techniques de représentations artistiques, installations, performances, sculptures, peintures, décors de théâtre (leur coupant même l’herbe sous le pied puisque c’est déjà là, sous nos yeux, il suffit de cadrer). La vie tout entière est organisée par le principe artistique. Brouillage subtil. – Galerie et parapluie. – Ce qui est présenté à la galerie Art : Concept n’est pas particulièrement renversant, c’est le « peu » de Signer en version chic. L’intelligence, la légèreté, la poésie sont néanmoins au rendez-vous et placée, comme il se doit, sous le signe du paradoxe. Le grand parapluie noir qui, sur le carton d’invitation, pousse à l’ombre d’une haute futaie (que la pluie ne traverse que rarement) est placé à l’entrée de la galerie, près du paillasson, noyé dans un porte-parapluie transparent rempli d’eau. Une grande photo qui semble figer la preuve d’une catastrophe atmosphérique très locale est le résultat d’un bricolage artificier hybride, baudruches, eau, explosions, air, on dirait le portrait rare d’un trou d’air en pleine émulsion, captant et mélangeant les regards humains incrédules, surpris d’être enchantés par si peu. – Leçon de piano. – La pièce principale est un piano ouvert, bordé de deux grands ventilateurs (en action, seulement quand il y a des visiteurs, et pas trop longtemps parce que ça fatigue le personnel de la galerie, allez, ok, à la longue c’est dérangeant), et abritant un élevage de balles de ping-pong que des câbles tendus (clôtures) maintiennent sur le champ des cordes. L’air pulsé par les ventilateurs aux mouvements rotatifs non synchronisés déclenche des mouvements de balles désordonnés : elles courent éparpillées, esseulées, ou en troupeau, se massent dans un angle en sautillant, trépignant, avant de se désenclaver et de se sauver en file perlée vers une autre bordure. Nouveau rassemblement des sphères blanches qui semblent vivantes. Ces courses furtives déclenchent les vibrations harmoniques. La musique est cristalline, aléatoire, fluide, difficile à localiser, à déterminer (rien à voir avec le rendu de la vidéo gsm ci-dessous !). D’où vient-elle exactement ? Des figures se répètent mais ce n’est jamais exactement pour le même résultat, la matière agitée introduit sans cesse des nuances, des courses différentes. Quelque chose qui, précisément, échappe à ce que la matérialité de l’agencement cherche à déterminer et contrôler. De l’esprit, la petite musique de l’esprit frondeur, les tangentes buissonnières du piano. Représentation de l’inspiration en souffle invisible qui meut des mécanismes tordus aux effets imprévisibles, à l’intérieur de certaines contraintes gratuites dont les conséquences expressives attendent leur interprétation ? – Des idées ventilées. –Une autre œuvre réunit deux superbes ventilateurs chromés, pendus au plafond, face contre face comme deux êtres embrassant leurs têtes machiniques, muselées, enfermées dans des heaumes guerriers ou recouvertes d’une customisation érotique. Yeux dans les yeux, en silence. Puis les hélices démarrent, vrombissent. (N’est-ce pas cela la musique du rhombe sacré?) Décollage ou coup de gueule, un choc, extase ou prise de becs ? Le son s’amplifie et la force de l’air dégagé par les hélices écarte les ventilateurs l’un de l’autre, ils s’élèvent. Ballet nuptial ou parade guerrière ? Se bercent-ils de ce qui les unit, le chant des hélices et l’atmosphère brassée, ou cherchent-ils à se fuir, se détacher de leur gémellité ? Le ronflement est-il d’harmonie ou de dissonance ? Des objets usuels, sans âme, s’humanisent et représentent le théâtre sentimental des humains, s’incarnent (uniquement dans l’illusion de l’art). (PH) – Roman SignerGalerie Art : ConceptRoman Signer à la Médiathèque. – Rhombe

ventilo ping-pong piano


 

 

 

Moulins à vents, noise agricole

Sillonner la rase campagne hivernale secouée de rafales de vent est à la fois éprouvant et exaltant. Question d’équilibre : va-t-on se trouver ou se perdre? Les chemins ne semblent plus conduire à leur destination habituelle, tout est plus liquide. Le sol même a quelque chose de livide, à tout le moins délavé, il digère l’impact de l’hiver, la masse neigeuse, la pluie, le gel, la distinction entre macadam et labours n’est pas toujours nettes, dans certains recoins, on s’attend encore à devoir louvoyer entre des coulées de boues et de glace. On ne se sent pas tout à fait adapté, bien accueilli, il faut renouer, reprendre possession du terrain. Les routes se plient et se déplient et, en épousant ce plissé, l’âme du cycliste ( ce qu’il abrite comme masse de ressassements émotive et intellectuelle qui subit le façonnage de l’activité cycliste) se plisse, rentre dans une dynamique animale du plis, replis, déplis. Ce qu’adore le vent qui, avec le pédaleur, joue au chat et à la souris. Il le prend tantôt de face, l’assourdit, l’oblige à mordre le guidon, toutes les étoffes secouées à se déchirer (la peau aussi?). À l’occasion des virages, il pousse à l’embardée, d’un côté ou de l’autre. Et quand il attaque dans le dos, il propulse corps et machine dans une allure tellement exagérée qu’à certains moments, cycliste et vélo croient qu’ils vont se dissocier. C’est l’ennemi invisible, impalpable, excitant, qui enferme dans son souffle, ses sifflements, ses ruées, qui pétrit la forme des muscles, la position du corps sur la bécane, éreinte la résistance. Les routes qui tournent sur elles-mêmes, ne semblent mener nulle part, rester prisonnières des champs, et avec le vent qui multiplie les contre-sens, on perd l’orientation. Les oreilles n’entendent plus rien d’autre, c’est assourdissant en continu, un vacarme qui en devient abstrait, le bruit blanc d’une masse invisible, inerte, qui pèse d’un poids anarchique. On se renferme, on s’isole, on regarde par en dessous, concentré sur l’effort, l’équilibre. La respiration se noie de temps en temps sous une bourrasque d’air trop généreux, les poumons se dilatant exagérément. – Tempête. – (« Ils voyaient par les hublots vitrés, amarrés de fer, les vagues monter loin au-dessus du bateau qui semblait les éviter à chaque fois, mais c’était parce qu’il les recevait à la proue, quand en plongeant il fendait le mur de flammes d’eau. La tempête ne grondait que par moments, mais elle sifflait avec une énergie si continue que cela finissait par produire un grand silence. l’espace du bateau était sombre et vacant et inerte, et ce silence de la tempête y avait creusé une catacombe apaisée. » Edouard Glissant, Tout-monde.) – Apparition, monument organique, mugissant. – De loin en loin, dans les champs, on passe à côté de monstres informes, couverts de bâches noires et/ou blanches, surmontés de pneus noirs, des moulins à vent chimériques (leurs masses occupent dans la campagne actuelle la même position que les moulins de Don Quichotte, en version « échouée », déstructurée, carcasses de moulins). Ils sont secoués de vibrations, les bâches sont agitées de vagues successives comme la surface de la mer, certaines se déchirent, partent en lambeaux, des oriflammes sinistres, des queues de dragon. Dans la tempête, leurs convulsions dégagent une noise hurlante. En passant à leurs côtés, on se demande comment on tient encore sur son vélo, comment on résiste à ces coups de butoirs. Sculptures paumées en rase campagne. Installations sonores agricoles. Elles fouettent l’imagination. Est-ce un hommage à tous les pédaleurs usés par le vent, épuisés, poussés à l’abandon, au bout de leurs forces et dont les carcasses d’os humains et de bécanes sont ainsi rassemblées en silos funéraires, tumulus sinistres, recouverts de vastes linceuls de plastique mugissant ? Il est saisissant de s’arrêter alors et de voir se matérialiser ainsi la force du vent qui, sans cela, échauffe l’esprit, prend la forme de l’ennemi intérieur, irréel, illumination. Celui que j’ai « filmé » un peu plus d’une minute est situé dans une zone parcourue d’un lacis de routes qui grimpent vers des bois, aux virages garnis de calvaires, et dont le nom contient le mot « tripes », à chaque fois que j’y passe, cela me surprend. Références sans doute à des élevages locaux qui fournissaient les étals des triperies ou à une population friande de ces abats ? Ou est-ce le dessin des routes qui, esquissant les boyaux d’un labyrinthe campagnard évoque le dessin d’intestins ? (À ce propos, à lire dans le journal Le Soir de ce mardi 8 février, l’article « La bactérie intestinale modèle le cerveau », juste après la naissance., faisant écho à une publication scientifique anglaise. Interrogée, Nathalie Delzenne (UCL) rappelle que « le microbiote (la microflore de l’intestin) est parfois aujourd’hui considérée par certains scientifiques comme un « second cerveau » ». En début de vie, la constitution des micro-organismes intestinaux « affectent le cerveau et altèrent le comportement plus tard. » Il n’en faut pas plus pour  prendre conscience que cela bouleverse nos perceptions du dehors et du dedans. C’est bien avec des aliments venus du dehors que les micro-organismes se forment et déterminent la forme de notre intérieur le plus personnel (cerveau, etc.) ?    (PH)


Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

Un ange des Lumières (re) passe

The Limits of Control, Jim Jarmusch, 2009

C’est un film de genre consciencieusement détourné, vidé, plutôt subverti. Un objet étrange, entre deux. Que l’on peut soupçonner d’être un ratage ou un coup de génie. Un peu comme si un film présentait tous les dehors esthétiques et clichés du genre pornographique mais sans jamais rien montrer de sexuellement explicite. On lit alors deux textes simultanés : un qui conduit à reconnaître la présence d’un genre connu, homologué, un autre qui en nie la manifestation pelliculaire. Perturbation. Le cinéma de Jarmusch perturbe la relation au cinéma, le questionne, il en tire fraîcheur et naïveté qui font mouche.  C’est  film dès lors sans genre, non genre, a-genre. Même si ça début comme un début d’action, la mise en place des images dans un lieu de transit, un flux d’échanges et de vies qui se croisent, dans un aéroport, où il est facile de changer d’identité, se confondre, bifurquer, aller ailleurs, fausser compagnie au voyage préétabli. Parmi les premiers gestes filmés, des vêtements que l’on enfile pour endosser la peau d’un personnage, les éléments d’une transaction de type préparation d’un sabotage international entre personnes qui ne se connaissent pas, anonymes et pourtant liés par une même cause, une mission codée confiée à l’un des personnages, le héro. Ca démarre avec des fragments narratifs qui correspondent grosso modo à l’entrée en matière d’un policier, un film d’action et suspens. Mais le rythme est d’emblée étouffé, en tout cas tenu en laisse. Après l’introduction, aucune accélération, « ça ne démarre pas », l’enchaînement des faits reste limpide, banale. Délibérément. Le réalisateur ne veut pas se faire imposer un rythme par des conventions de genre. Ce n’est pas un film dont la respiration va happer le spectateur, lui faire oublier le temps qui passe, le dispenser de penser. Jarmush  freine voluptueusement, regarde autour de l’action, ailleurs, comme il évacue très vite, dans les scènes inaugurales, les deux trois éléments qui contribuent, ordinairement, à « mettre du sel » et speeder écran et images : le sexe, le flingue, la violence.  Alors que ce genre de baroudeur envoyé en mission – certainement en enfer -, travaille traditionnellement sa masse musculaire – boxe, altères, coups et dextérité aux armes -, ici, l’agent mystérieux joué par Isaach De Bankolé cultive la force antérieure, les gestes souples et lents, le taïchi et le vide plutôt que l’assaut et le punching ball. Surtout le silence, le commando est muet comme une carpe, il ne risque pas de trahir quoi que ce soit de l’objectif qu’il doit atteindre et qu’il s’efforce d’intérioriser, de se mettre en parfaite adéquation avec la cible désignée (comme les archers zen qui font corps mentalement avec le centre de la cible avant de décocher la flèche qui trouvera d’elle-même le bon chemin). Son périple se dessine en Espagne et il ne parle pas l’espagnol. Il avance de rendez-vous en rendez-vous où des émissaires lui apportent des informations chiffrées sur la suite de son périple. Un petit papier blanc plié garni  d’une équation mystérieuse qu’une fois mémorisée il avale, arrosé de café noir bien serré. On s’attend à ce que ces points de contact avec les indics déclenchent le suspens, le fil narratif d’un compte à rebours captivant ? Jarmush désamorce méthodiquement cette attente. Par un répétitif de situation, un peu absurde et rituel qui détourne l’attention. Par la qualité poétique de la mise en scène, l’attention portée aux lieux, aux atmosphères des ruelles, aux couleurs et lumières, au pittoresque des terrasses de bistrots. L’identité des endroits filmés est importante, ce ne sont pas des décors destinés à être rapidement traversés par une action aux cascades trépidantes. Ce ne sont pas des décors. La diversité des signes culturelles qui les composent, histoire ancienne, héritage ancien, marques récentes, modernités, pauvreté, instabilité, est soulignée. Il y a un coup d’œil authentique sur Madrid, sur Séville… Le personnage s’en imprègne religieusement. Il regarde. Au lieu d’un film d’action, c’est une fable qui se construit tandis que le ciel est régulièrement traversé par un grand hélicoptère noir, prédateur qui règne sur la terre en maîtrisant les airs.

Les émissaires qui prennent place à la table de l’agent secret Isaach De Bankolé n’ont rien de bandits, de terroristes ou d’activistes d’une quelconque lutte armée. Ce sont des personnalités inoffensives, des fantaisistes, des citoyens au profil artiste, bohème, en tout cas plutôt des rêveurs, des militants d’utopies, qui lui parlent de musique, de science, d’art, d’histoire, ces sciences humaines qui flattent l’imaginaire, entretiennent les facultés d’interprétation du monde… Une sorte de filière humaniste, une chaîne des Lumières contre l’occultisme du pouvoir, l’hélicoptère unique noir. Les éléments qui lui permettent de s’orienter dans sa mission sont enveloppés de culture, de connaissances. Il écoute, il assimile. A chaque étape, on dirait que ce champion ingère un peu plus de détermination culturelle à aller au terme de son contrat.  Il ne fréquente donc ni les stands de tir ni les bars à putes mais le Musée Reina Sofia de Madrid. En connaisseur, chaque fois pour contempler – absorber – une œuvre précise. Comme si cette image unique créée par un artiste lui livrait des indices fondamentaux. Hein, du genre, « allez voir ce tableau et vous connaîtrez votre destination suivante ».  Pas du tout. Ces œuvres, inspirées du contexte et paysage qu’il traverse stimule son imagination, il les contemple pour elles-mêmes, les indices, une fois de plus, sont autant intérieurs qu’extérieurs.  Il s’y ressource. Cette relation à l’art aiguise sa capacité à embrasser la complexité du réel, à le pénétrer par le biais des représentations, dans cette distance où l’imagination invente et interprète le monde et offre ainsi la possibilité de « prendre prise », d’agir sur le réel sans pour autant l’assujettir. Si le héros semble poursuivre un voyage personnel solitaire, isolé dans ses méditations et problématiques singulières, c’est qu’il personnifie la force intérieure de toute la créativité humaniste, cette concentration poétique désintéressée qui se soucie de l’avenir d’un monde partagé à égalité entre toutes les espèces vivantes, sorte de croisé mobilisé contre les forces étroites qui entendent confisquer le vivant à leur profit. Si cet ange exterminateur pacifiste n’exprime aucun désir ordinaire, que ce soit pour la chair ou la bonne chère et la boisson, c’est qu’il incarne (selon le mode naïf de la fable, auréolé dans le film d’un second degré doucement souriant) le désir transcendé de l’art, de la culture, de la science, ce désir hérité des Lumières.

Au moment décisif, l’instant du feu d’artifice où, en général, le héros est à pied d’œuvre pour son épreuve finale et son apothéose guerrière – prouver sa capacité par la ruse et la force à déjouer toutes les forces du mal et les anéantir -, le voici bien scrutant un inexpugnable bunker comme il scrutait au musée une toile ou une photo avec la volonté d’ne percer le mystère de la création (comment ça fonctionne). C’est ici que le grand hélicoptère vient se poser, amène et emporte les personnages qui survolent le monde sans s’y mêler. Le bâtiment stratégique est gardé par une horde infatigable de gardes cagoulés et armés jusqu’aux dents dont les rondes ne laissent jamais tranquille le moindre coin d’ombre. Pas d’angle mort. Comment notre héros va-t-il accomplir son destin, pénétrer ce nid de méchants, avec une simple corde d’acier de guitare légendaire, enroulée autour de son poignet !? C’est sans doute ici que l’on va voir l’utilité de son savoir-faire « oriental », sa souplesse, sa ruse animale, son intelligence occulte capable de mystifier des armées !? Là où le cinéma, en pareille circonstance, place des déluges de forces destructrices, un cirque de corps qui explosent dans tous les sens, un raz de marée d’effets spéciaux pour un massacre gigantesque se posant comme l’essence même du cinéma (si on construit d’énormes multiplex, c’est bien pour vous en foutre plein la vue de cette manière), on ne verra rien. Tour de passe-passe et occultisme. Le cinéma embrouille l’œil, oblige à regarder ailleurs, autre chose, autrement. Jarmush préfère les pirouettes cinématographiques, le trois fois rien magique. La poudre de perlimpinpin qui désarçonne, déçoit et interpelle. Le soufflé qui se dégonfle et instille une critique jubilatoire à l’égard des attentes formatées : ah ah, vous aviez bien envie d’en avoir plein la vue, plein d’esbroufe, vous en avez le besoin ! Mais le héros s’introduit là où il doit aller grâce à son imagination. Il y aura un bref dialogue –enfin le héros parle, dit quelque chose, livre une sentence lapidaire –  avec un des puissants du monde, tenant de la pensée unique. Et c’est bien en tant que tel qu’il est exécuté par un commando porteur de diversité culturelle et de la volonté de soutenir la liberté de l’imagination comme principale ressource humaine pour faire évoluer positivement le monde (les Lumières, toujours). PH – The Limits of ControlJ. Jarmusch en médiathèqueMuseo Reina Sofia –