Lumière d’élu

Marc Trivier, Photographies 1980-2000, Maison européenne de la photographie, 9 février – 3 avril 2011.

Ce ne sont ni des photos de surface ni des photos-surfaces. Ces images échappent à leur dimension plane. Elles ont un relief spéculaire accentué, on dirait de la matière capturée, enfermée, encadrée et toujours en train de réagir et de se développer. On les regarde et le regard a envie de se poser aussi bien à côté, derrière, ou à l’extrême opposé, se détournant pour mieux voir. Ces photos croisent leur vision et ce qu’elles montrent est quelque chose à l’intersection de ces croisements. Soit, ce qui hante l’artiste. Et la pratique photographique n’est qu’un moyen détourné de traquer de l’invisible, de s’en approcher par « recoupements » subtils quant à la course effectuée pour débusquer les lumières et les ondes qui déparlent le monde, âpres et brutaux quant aux gestes et procédés choisis pour conclure la capture (construire des pièges selon des techniques ancestrales). Marc Trivier photographie des artistes (beaucoup d’écrivains, peintres, sculpteurs), des vaches à l’abattoir, des patients d’hôpitaux psychiatriques, des paysages, des arbres. Tous ces sujets et objets semblent scruter la même chose (et être scrutés pour la même chose), disons plutôt la même direction, le même (dé)centre de gravité. Le regard des écrivains et leur position corporelle elle aussi totalement regardante, absorbés par un mélange de pesanteur et apesanteur textuelle, un mystère qui les tient (qu’ils entretiennent). Qu’écrire ? Comment ? Pourquoi ? Les fous, les dérangés, des êtres immobiles, figés à côté de leur rôle et texte, et dont l’organisme élabore des manies, des rôles de substitution pour réintégrer ou rester accrochés à une corporéité vivable. Manœuvres forcément approximatives, à tâtons, aux abois. Les bovidés sculpturaux, voilés ou non, incapables de réellement dire ce qui leur arrive, mais qui sentent bien l’effroi de la mort, de la fin. L’anéantissement. La gestion ouvrière de cette transformation de l’animal vif en animal viande. Un théâtre de cruauté permanent, des gestes sublimes et sanglants. Bouffés par leur texte ou leur folie, saisis par le rituel en chaîne du sacrifice, ces corps et êtres (dé)parlent du néant. Et puis les paysages. Des évasions, des images de fin, genre : la dernière image de la terre que je veux emporter (pour rendre la suite supportable). Des promesses de réincarnation aussi. Cette toiture irrégulière d’ardoises, dansante, sans autre ligne d’horizon, baptisée « toit du monde ». Ce champ de lin fleuri, léger, en lévitation débutante. L’ombre portée de troncs sur le flot lumineux et agité d’une rivière (Ophélie) qui évoque les draps tourmentés de trop d’étreintes ou la surface soyeuse d’un champ ravagée par l’orage, puis flashée par le regard. À propos des bêtes (par extension, des choses), dans le livre L’Election, texte de Jean-Louis Giovanni et photos de Marc Trivier, on peut lire ceci : « Pas facile pour eux, d’être toujours au bord du ciel. Ils en prennent les mauvaises manières et en peu de temps se dispersent, s’élargissent tellement qu’ils ne savent plus où aller. » Les yeux d’écrivains, de peintres, de fous, de vaches sont ainsi posés au bord du ciel. Dans le même livre, cet extrait d’une lettre de Trivier : « Je prends congé, maintenant. Comme nous sommes tout proches du solstice d’été, je m’abandonne à la joie de remonter la Meuse alors qu’il fait encore jour. Ce qui n’arrivera plus avant l’an prochain. Il me semble monter en d’autres existences, m’y perdre en ramifications ; reines-des-prés, buses, rosiers chargés de lourdes fleurs, maisons en ruine, aubépines, crochets de la Meuse, souffle de la micheline, loupiotes des tunnels, tout est moi ce soir. » C’est quelque chose de cet ordre que j’éprouve devant ses paysages photographiés, une manière de « monter en d’autres existences » (moi-même ou mon regard suivant un autre regard en train d’effectuer ce type d’ascension), à travers un faisceau de signes, de choses « au bord du ciel », reines-des-prés, rosiers, buses, micheline, crochets de la Meuse, ruines, aubépines… Le fait est suffisamment rare pour être mentionné : cette exposition (en association avec le Musée de la Photo de Charleroi) est accompagnée d’un vrai texte écrit. Pas le genre de marketing galeriste ou muséal où le commentaire – tout en dispensant, c’est selon, des informations nécessaires -cherche à vous convaincre que ce que l’on vous montre est forcément génial, non ici, c’est une vraie expérience textuelle ouvrant la voie à la possibilité de votre propre expérience face aux photos de Trivier. – L’exposition, le texte, littérature et photo. – Le texte est de Jean-Christophe Bailly qui a déjà collaboré avec Trivier.On y trouve ce souvenir de l’artiste concernant la naissance de sa vocation : « J’étais assis au centre d’un bois de sapins et regardais la lumière à la lisière. Elle avait une intensité, une brillance magnifique. Elle éclaboussait la verdure alentour, lui donnait un aspect de velours. Si je sortais de la sapinière mes yeux se ré-étalonnaient. La luminosité de dehors perdait son attrait. Je retournais m’asseoir dans la cathédrale d’écorces, mais je n’étais pas très contemplatif et je n’aimais pas être déçu. J’ai voulu faire durer cette lumière dont je comprenais malhabilement quelle était condamnée à s’étouffer, à passer, et j’ai fait des photographies. »  Il y a des traces de cela dans chaque (enfin, celles que j’ai vues !) photo de Trivier, sous forme de laitance éblouissante, une taie grise et brillante, une force fantomatique, traces d’un combat âpre pour rester accroché à une première sensation bouleversante et du bonheur de l’évasion subtile (s’abandonner au bord du ciel, dans la musique sans cesse extensible des rosiers, aubépines, buses, michelines, ruines, reines-des-prés…). Rêve et lutte. Si le texte de Bailly est si pertinent, partageant une même substance d’ombres et de lumières, c’est que le travail de Trivier ne s’explique pas sans le rapport à l’écriture, sans une pratique de lecture – les yeux sans cesse engloutis ans la sapinière des phrases et des mots, la cathédrale de papier -, sans une intimité avec des auteurs comme Hölderlin, Blanchot… D’où la particularité intense des portraits qu’il réalise d’écrivains (Louis-René Des Forêts, Thomas Bernhard, Beckett, Genet, Sarraute…) : ce ne sont pas, bien évidemment, des images people. (PH) – Marc TrivierMarc Trivier, photos Maison européenne de la photographie. – Un film de M. Trivier édité en DVD par l’asbl Bruits (et la MEP). –

 

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3 réponses à “Lumière d’élu

  1. Oui, c’est de cela qu’il est question.

  2. Pingback: Les chercheurs d’or (d’immanence) | Comment c’est !?

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