Extases, orgasmes, écran de fumées

Ernest Pignon-Ernest, Extase, Chapelle des Carmélites, Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, 15 octobre – 28 février 11

Attirance et recueillement. – Il y a beaucoup de visiteurs dans cette chapelle. En permanence, des personnes d’ages et de cultures variées viennent se recueillir devant ces images. Sept corps dessinés représentant sept extases de femmes. Marie-Madeleine, Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Hildegarde de Bingen, Madame Goyon. C’est interpellant, ce recueillement devant ces représentations de la douleur sacrée, de la possession, comme devant un patrimoine important de notre imaginaire. Comme le besoin de garder ou renouer le contact avec ce qui se passait dans ces êtres tordus, traversés, visités par le surnaturel. Et surtout comme si cela concernait tout le monde (jeunes, vieux, branchés, conventionnels). (On voit paraître pas mal de publications traitant de ce retour de l’irrationnel comme besoin, comme seule possibilité de s’arranger avec l’inexplicable infortune qui frappe aujourd’hui de larges pans de populations.) On trouve, sur Internet, de nombreux témoignages individuels sur cette exposition. C’est assez rare une telle prolifération de commentaires étoffés, ça témoigne bien qu’Ernest-Pignon, avec Extase, touche une corde sensible, quelque chose qui fait parler. Plusieurs de ces commentateurs, avisés, rappellent le parcours de l’artiste, évoquent la force de ces interventions dessinées, placées toujours avec pertinence dans des lieux publics dont il exploite la plasticité symbolique en lien avec la mémoire politique, sociale, économique… – L’extase fabriquée, un fameux patrimoine. – Avec ce sujet religieux, il déplace son terrain d’intervention, certes, tout en restant dans le même sens critique. Car, d’abord présenté à Avignon, le sujet de l’Extase interroge bien les conditions de la foi dans notre société judéo-chrétienne. D’une certaine façon, pour entretenir la foi, convaincre, matérialiser les puissances divines, il fallait que des corps ainsi en viennent à incarner l’assujettissement à des forces supérieures à la rationalité humaine, se laissent posséder par de l’innommable et s’exhibent dans les affres de la passion revécue intérieurement. Même si cette production gagnait à être accidentelle – rare et imprévisible -, elle n’en demeure pas moins le résultat d’une intention, d’un désir autoritaire autant que social s’inscrivant dans l’organisation d’une manufacture de la croyance. Il fallait si possible que cela se produise dans des corps de femme regardés par des hommes. Il est, en effet, difficile d’écarter l’idée que, compte tenu de la conception dominante de la nature féminine et des conditions de vie faites aux femmes, il y ait eu fabrication de l’extase. On peut dire que tout était organisé pour que, ici ou là, ça sorte de temps en temps. C’est à relier à toute l’histoire des « vapeurs de femmes » et plus précisément à l’hystérie, maladie inventée pour justifier l’infériorité féminine. – Quelques phrases. – L’artiste, qui a travaillé en faisant poser une danseuse étoile (il fallait une maîtrise des distorsions et contorsions inspirées par la grâce, ici mimées), fournit quelques citations qui ont guidé sa réflexion (son trait de crayon). Gérard de Nerval : « J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Syrène/ Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron/ Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée/ Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. » Jean-Noël Vuarnet : « Un peu comme Rimbaud et Artaud ont pu donner leur corps à la poésie, les mystiques donnèrent leur corps à l’expérience intérieure. » Thérèse d’Avila : « La douleur était si vive que je gémissais et si excessive la suavité de cette douleur qu’on ne peut désirer qu’elle cesse. Douleur spirituelle et non corporelle, bien que le corps ne manque pas d’y avoir part, et même beaucoup. » Flaubert : « On s’étonne des mystiques, mais le secret est là : leur amour, à la manière des torrents, n’avait qu’un seul lit, étroit, profond, en pente et c’est pour cela qu’il emportait tout. » Angèle de Foligno : «Etre éternellement penchée sur ce double abîme, voilà mon secret. En cette connaissance de la croix, il me fut donné un tel feu que, debout près de la croix, je me dépouillai de tous mes vêtements et m’offrit toute à lui. » Madame Guyon : « Elle tombe d’abîme en abîme, de précipice en précipice, jusqu’à ce qu’enfin elle tombe dans l’abîme de la mer, où perdant toute figure, elle ne se trouve plus jamais étant devenue la mer elle-même. » Julia Kristeva : « L’eau : fiction du transvasement entre l’être autre et l’innommable intime, entre le milieu extérieur et « l’organe » d’un intérieur sans organes, entre le Ciel du Verbe et le vide d’un corps féminin avide. » Mais aussi Lydie Salvayre et Andre Velter. A quoi il faudrait ajouter les archives photographiques de Charcot (hystérie), l’histoire de la sexualité par Foucault, et des ouvrages sur les « vapeurs ». – Référence au monde des vapeurs. – Jocelyne Livi a publié en 1984 « Vapeurs de femmes ». Extrait : « La femme est insatiable, le réel ne lui suffit pas. Dans toutes les histoires de magie, de fanatisme, de sorcellerie, elle est au premier rang. On raconte l’histoire des convulsions de Saint-Médard, on multiplie les anecdotes sur le magnétisme animal, et quand on y trouve des hommes, on se rassure, comme le docteur Menville, par ce diagnostic : « Constitution nerveuse très féminine ». L’imagination des femmes est bien ce qui inquiète le plus : la contestation féminine. Quel pouvoir, quelle force, la femme ne trouve-t-elle pas alors ! Voilà tout d’un coup cet être aimable, soumis, transformé en démon. Tout l’enivre et tout l’affecte. » (Navarin Editeur) – Le coup de crayon. – On peut s’étonner que le style soit si réaliste, traditionnel et presque académique (mais je crois que là, c’est une confusion). Un genre qui séduit, c’est du dessin que tout le monde peut comprendre, de la bel ouvrage. Il y a une certaine humilité dans cette manière de faire : l’artiste réfléchit avec sa main et le crayon, c’est sa manière de manier les concepts, imiter ce qu’il voit dans sa tête et devant lui (le travail du modèle). Ce qu’il a dans sa tête est multiple : un héritage, la lecture qu’il en fait, fantasmes et autres déformations. En dessinant, il s’empare et s’approprie une imagerie populaire pour  la restituer telle quelle, telle qu’elle a hanté et hante  notre culture. Il n’en fait pas un truc à lui, une interprétation personnelle de la grâce extatique. C’est une sorte d’archéologie, de restitution de l’imaginaire attachée à ces manifestations de l’irréel dans la chair. Il faut quand même que l’on se rappelle que notre histoire a eu besoin de cet enfermement dans la possession et l’exercice de l’extase mystique,  constitutif de la répartition des rôles sexuels. Il faut voir de temps en temps l’imagerie populaire telle qu’elle nous habite inévitablement, s’y confronter. Ensuite, dans le trait et le rendu, cela s’écarte de l’image pieuse, en évitant de magnifier et de nimber, en accentuant l’éprouvante emprise nerveuse sur les muscles et les chairs. L’extase est matérialiste et sa restitution contemporaine, le trait n’est pas passéiste. Ensuite, il y a un minimum de mise en scène, un dispositif d’exhibition, rappelant le talent de Pignon-Ernest pour tirer parti des lieux, des espaces, de leur signification. Les corps dessinés, imprimés sur des feuilles gondolées, chancelantes, semblent s’écarter/s’échapper de leur support, s’avancer dans le vide, n’être plus retenus par rien. Le groupe de mystiques est placé en une frise agitée, déstructurée, suspendue sur le miroir d’une eau lisse et noire. Magie blanche et magie noire se reflètent réciproquement. À intervalles réguliers, la lumière s’éteint et revient lentement, doucement sur les extases figées, montée progressive d’un éblouissement sur ce qui peut aussi être considéré comme un mémorial au trouble de la jouissance, aux victimes des volontés de domination des corps et de leur jouissance individuelle, subjective, vaste entreprise de capter le mystère de l’orgasme au profit d’un ordre religieux et politique. La jouissance, mixte de joie et souffrance, imposée et rentabilisée en ses cérémonies et images d’Epinal. (PH) – Un autre blog. – Autre blog sur Ernest Pignon-Ernest – Musique : visions mystique d’Hildegard von Bingen (en médiathèque) –

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