Avec ou sans, plutôt sans.

Eric Baudart, Avec ou sans, 11 février – 26 mars, Fondation d’Entreprise Ricard

C’est un univers très photogénique, à l’infini. Un cosmos de filaments denses harmonieux ou hérissés, de nature à générer des interprétations à l’infini, réactualisant des souvenirs, vrais ou faux. Une pelote de brindilles de rivages. Chaque plan fait apparaître une composition de textures et couleurs différentes, chaque cadre révèle une structure de mailles et cordages inédite, chaque cliché augmente chez le photographe le sentiment de saisir les indices d’une grande plasticité disséminée dans les ramifications paralysées de ces lambeaux d’objets marins rassemblés en corps échoué. A l’œil nu, tout semble bien inerte, mais la matière s’anime quand on tourne autour et en scannant cette anatomie à travers l’objectif qui permet de dépecer le cadavre en une multitude d’images, alternant le rapprochement et l’éloignement, le regard macro ou micro, comme une rythmique. C’est sans fin. Jusqu’au vide. C’est quelque chose qui titillera surtout le promeneur des plages. J’ai toujours plaisir à observer ce qui s’est échoué sur le sable, filets et cordes, de couleurs et calibres divers, synthétiques ou non, ayant charrié des restes végétaux, animaux, minéraux qui se sont incrustés dans leurs fils… C’est un fragment de temps en temps, éclaté, usé, la marque d’un lien qui s’est rompu, chaque fois l’occasion de rêver brièvement, d’entretenir une relation avec quelque chose qui s’est passé en mer, de ténu, de banal, la trace de gestes routiniers et puis l’objet perdu qui coule, flotte, dérive dans les flux, revient de loin. Quand il y en plusieurs sur le sable, à quelque mètre de distance, cela forme constellation aléatoire, proviennent-ils d’une même histoire ? D’avoir été arraché, avalé puis recraché, ces matériaux laborieux – vains comme le travail des hommes à la surface des océans, inutiles, dérisoires ainsi écharpés – deviennent hybrides, gagnent un nouveau statut, regagnés par la nature, recyclés par la mer, bribes de coraux industriels.  Je me suis souvent dit que je devrais collecter ceux qui me parlent, les rassembler, essayer d’entendre ce qui pour moi, ainsi, revient de loin. Eric Baudart l’a fait, amasse ces algues de plastiques et de chanvres, il sculpte sa récolte, un gros tas qui trône dans la galerie d’art.  Dans un premier temps, c’est gai comme des retrouvailles, la matérialisation par un artiste d’une envie dans la tête, celle de voir emmêlés en un seul organisme tous les bouts de cordes et filets rencontrés, touchés, agités, contemplés, enregistrés dans la mémoire au titre de formes ou de structures éclatées à réparer, pouvant en engendrer d’autres, lors des promenades au littoral. Ce qui surprend ensuite est que ça ne dérange en rien l’espace de la galerie. C’est impeccablement assimilé, encadré, comme décontaminé, dépollué, aseptisé, normé. Ca ne déferle pas comme une immensité de rebus recrachée par la mer. Ca ne sent plus rien, ça a bien été transformé en matériau d’art. (C’est plutôt sans.) Ca ne s’anime que par l’action d’une subjectivité, en recréant une intimité entre certains détails de la masse et mon regard, par le biais de l’appareil photo. – Autres bains. – L’artiste propose aussi une série d’aquariums remplis d’huile (liquide non conducteur) dans lesquels sont plongés des objets électroménagers, ventilateurs, sèche-cheveux (d’autres étaient prévus qui n’étaient pas visibles, déjà en rade ?), qui fonctionnent bien que transplantés dans des éléments qui détournent leur vocation vers une gratuité intégrale (Atmosphères). Cet agencement d’aquarium, appareils, câbles, électricité et bain d’huile laisse contempler des formes de sentiments transplantés, bloqués dans des dimensions perdues, inutiles. Des moteurs amputés, transvasés dans un autre organisme et qui recréent leur atmosphère, soit ce pour quoi ils sont fait, souffler, tourner, engendrer du mouvement et de la chaleur, des remous. Le bain d’huile prend l’empreinte éphémère – quand tout fonctionne ! – d’ondes émotives jouées par ces moteurs ménagers, prothèses du corps humain. L’artiste : « Ce que je veux dire avec les aquariums d’huile et les objets qui sont en fonctionnement à l’intérieur, c’est que j’ai de l’intérêt pour ce qui s’y passe… Les circonvolutions de chaleur, les ralentissements, et les dépressions… plus qu’une expérience c’est un sentiment que je cherche à atteindre. » Bon, nous voilà prévenus. – Entomologie d’emballages. – Il y a aussi des « boites dépliées », de beaux cartons aplatis comme des plans insolites après avoir contenus foreuses, engins Moulinex, friteuses. Ils sont remarquablement rangés sous verre, comme des trophées, sacralisés. Des anatomies planes d’une série d’achats effectués pour s’équiper, faire face, multiplier l’efficacité des fonctions robotiques. Des sortes de masques. Ce qui est intéressant face à ces icônes est de (re)penser aux gestes, les revivre en mémoire – les sentir en train d’être répétés dans le cerveau en même temps que celui-ci essaie de comprendre quelque chose au fait d’exposer cela – et, inévitablement, retrouver la forme originelle – tout autant que le plaisir de l’achat ainsi que l’excitation préludant au déballage -, de ce qui est ainsi réduit de trois à deux dimensions : ouvrir, vider la boîte, ranger son contenu, déplier le cube de carton, tout un contact avec la matière, la forme, le volume, l’espace, le graphisme industriel, l’articulation des plans, le toucher avec le carton lisse ou granuleux, tous ces gestes que l’on connaît bien, que l’on pratique, ici célébrés par ces œuvres alignées, empaillées. Il y a un côté archéologie des emballages industriels, études du design de la mise en boîte des objets du consumérisme. Série de trophées. On pourrait en faire un travail de mémoire et exposer chacun dans son salon les dépliages des boîtes de tous les robots digérés par une vie de bon consommateur. – Faux miroir, faux millimètres. –   Il y a aussi la série des Crystal auréolée du Prix Meurice. Car ce jeune artiste a du succès. « Ces pièces résultent d’un procédé chimique permettant à deux matières, le polyéthylène et l’eau de s’entremêler et de se délier en laissant apparaître d’innombrables « lames » pareilles à des cristaux. Ces sculptures ovoïdes quand elles sont au mur rappellent les formes miroiriques envisagées par Marcel Duchamp. » (N. Viot, texte de l’exposition). Miroir chiffonné qui ne réfléchit plus que lui-même, miroir se retournant sui lui-même.  Il se met en abîme en mélangeant ses reflets et ses plis. Miroir chancre du regard. Un outil de mesure de la subjectivité qui se délite, tout comme le papier millimétré, autre surface réfléchissante qui s’effrite, se dégrade, cesse de constituer une référence d’une échelle de grandeur objective dont la fonction est de faciliter la reproduction à l’échelle de grandeurs qui sans cela ne peuvent rentrer dans le cadre. Une manière de faire rentrer dans le système de représentation d’Eric Baudart, l’importance des repères qui se perdent. – Recyclage normé. – Il y a quelque chose d’attirant dans le fruit de ces manipulations, c’est l’exercice du regard, le travail de la main qui se porte sur des matériaux connus, quotidiens, banalisés. Ce travail de recyclage (particulier quand il s’agit de récolter du matériau humain premièrement recyclé par la mer) ou de détournement cependant ne perturbe plus aucun système de valeur, il est normalisé. Il doit être amusant de voir fonctionner l’artiste. Comme un artisan jouant avec les valeurs esthétiques de l’art et des objets quotidiens. Ce n’est pas déplaisant à voir tout en installant un certain vide qui laisse beaucoup de place à l’interprétation. Celle-ci se met-elle en mouvement autrement pour évacuer la déception ? Difficile à dire. (PH) – Eric Baudart, imagesEric Baudart, vidéosFondation d’entreprise Ricard – Naviguer dans l’Ilot Recyclage d’Archipel

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