Lumière impossible

Alfredo Jaar, The Sound of Silence, 11 février – 12 mars 2011, Kamel Mennour, Beaux-Arts de Paris.

Dans la cour vitrée du Palais des études de l’école des Beaux-Arts, une grande boîte est posée de travers, un container à images et  histoires, une sorte de cinéma ambulant. Quelque chose pour montrer, dévoiler, cacher, révéler, ensevelir. En guise d’écran, une surface couverte de néons fluos dégage une lumière agressive, aveuglante, difficile à regarder. Une lumière qui fait mal et dont l’intensité exerce une attirance morbide, on a envie de s’approcher, d’y mesurer la résistance du regard (jusqu’où peut-il supporter ce rayonnement ?). Du pur éblouissement cathodique. Une surface qui invite à passer de l’autre côté, dans une autre dimension. Tout, alentour, un temps, semble fade, toute couleur, tout autre lumière est aspirée, transformée en noirceur. Le visiteur est accueilli par une hôtesse qui distribue la feuille de route  et l’entrée de la boîte, soumise à l’alternance d’un feu vert et rouge, est surveillée par un gardien (un sorteur). À l’intérieur on plonge dans une obscurité protectrice, feutrée, une sorte de bunker contre les éblouissements. Il y a quelques bancs, un écran, un compte à rebours et des stroboscopes tournés vers la salle. On sait que l’on est la cible. L’histoire commence, projetée en typographie sobre, maigre, blanc sur noir. Cela défile comme le texte d’une chanson – le rythme, la répétition, la structure – sans musique, une chanson impossible à mettre en musique, un air devenu aphone. Elle raconte l’histoire de Kevin Carter, prix Pulitzer en 1994 pour une photo qui déchaîna les passions : une fillette africaine, prostrée et convoitée par un vautour. Photo publiée en 1993 par le New York Times. Alfredo Jaar « chante », à la manière d’un prompteur très sobre, laconique, cherchant à se contenir dans l’essentiel, le parcours de Kevin Carter en Afrique du Sud, ses prises de défense de la population noire, ses indignations vives qui lui dessinent un cheminement de rebelle jusqu’au photojournalisme (témoigner). Jusqu’à « tomber » dans une  situation exemplifiant les contradictions de ce métier de témoignage où, face à l’insoutenable, il perd le sens des priorités et de l’humain pour  privilégier le sens de la photo, attendant vainement que le vautour déploie ses ailes. (Toute la question sera : mais qu’est devenue la petite file ?) Kevin Carter se suicide peu après avoir été primé et, à cet instant du récit, le spectateur est violemment flashé, la photo en question apparaît brièvement, comme irréelle dans l’impact des éclairs. Le récit se termine par le devenir économique de cette photo : la fille du photographe la fera fructifiée, elle sera rachetée par une célèbre banque d’images, appartenant à Bill Gates, développant une sorte de monopole du rendement émotif de l’image documentaire. –Parcours émotif du dispositif. –  Le dispositif de l’artiste chilien démarre donc avec l’expérience de l’aveuglement – trop d’exposition lumineuse tue la lumière, trop de communication égare la relation au réel, on est submergé d’informations qui prétendent faire la lumière et cette surabondance désoriente, on ne sait plus voir la lumière -, une véritable irradiation de tubes cathodiques purs (sans images, juste les ondes, les flux lumineux). Elle se poursuit parle repli,  l’enfermement dans le noir face à la sécheresse linéaire du texte d’une chanson silencieuse qui balade le lecteur à travers plusieurs sentiments contrastés, du plus simple au plus ambivalent : de la sympathie pour le personnage bafoué, réagissant à l’injustice, n’hésitant pas à se mettre en danger  jusqu’à la déception et le dégoût pour son insensibilité incompréhensible, monstrueuse, jouant avec le danger que subissent ses sujets photographiés pour les médias. Enfin, le dispositif place le spectateur dans son statut de voyeur faisant marcher un commerce de bons sentiments : il est balayé par les flash, son âme comme capturée par ces éclairs et incorporée à la photo litigieuse. En la découvrant ainsi dans une lumière soudaine, épileptique, on y voit comme son ombre. Le regardeur s’y colle. Alfredo Jaar pourrait clôturer le trajet capitaliste de cette photo en indiquant de manière transparente et sans pathos ce que le traitement artistique qu’il lui consacre lui rapporte en plus value symbolique (sa réputation d’artiste) et financière (ce qu’on le paie pour exposer cette installation réalise en 2006). – Une musique qui aveugle, musique nomade lessivée, surexposée, surexposant. – À la galerie Mennour, d’autres travaux sont exposés qui diversifient le coup d’œil sur le travail de cet artiste. Inlassablement, il apparaît comme un activiste du regard. Sans cesse, il regarde et étudie les photos des magazines, leurs couvertures. Il analyse comme il respire la mise en image politique et économique du monde, il reconstitue le récit dominant de l’actualité, il scrute les ritournelles et refrains médiatiques. C’est un questionnement qui a une profondeur indéniable par la régularité et la rigueur des procédés, longtemps poursuivi dans une économie des moyens disponibles (pratique peu coûteuse de découpage, collage, le matériau étant de récupération, disséminé dans la vie quotidienne). Aujourd’hui, l’alignement chic des couvertures de magazines, dans une galerie réputée, fait un drôle d’effet, même et surtout si l’intention critique initiale reste manifeste. Il y a un puissant effet de neutralisation, d’auto-sabordage. – Capita l et musique de rue. – Une courte vidéo, Du voyage, des gens (2011), s’attaque à la politique française d’expulsion des Roms (ainsi qu’une « une » de Libération associée à une phrase en néons). On y voit une musicienne âgée bien connue de ceux qui passent de temps à autre sur le parvis du Centre Pompidou. Elle joue inlassablement les mêmes notes sur son instrument à cordes frottées (peut-être à  corde unique). Elle peut racler ainsi des heures, sans bouger, visage impassible, sans apporter la moindre variation dans sa musique à part une mouvement tournoyant, une spirale. Elle a l’air de penser à autre chose, de faire ça sans y penser. Une hypnose brute, sans la moindre fioriture, rien d’artistique. Dans la vraie vie (pas devant la vidéo dans la galerie d’art), on chasse difficilement de l’esprit l’idée qu’elle fait n’importe quoi (sans que cela constitue réellement un reproche, juste un constat). Même si dans ce n’importe quoi, il y a une routine devenue virtuose, se dépassant. C’est une musique qui n’a plus de lieu, plus d’enracinement, désincarnée malgré ses accents « ethniques » de surface, elle est plus proche d’une scie noise impersonnelle, sans âge, sans ancrage. Désincarnée parce qu’elle n’a plus d’auditeur, elle ne bénéficie d’aucun respect, aucune attention, elle est la proie de la négligence. En errance spatiale irrémédiable. Elle se déploie à l’aise – tout le monde s’en fout – dans cet environnement cosmopolite et d’ouverture culturelle, indifférent à ce reste culturel, dépossédé de son savoir-faire magique, mais qui garde des traces, des empreintes fascinantes (comme les lignes innombrables d’une main qui a beaucoup travaillé, et ne sait quasiment plus rien faire, qu’un seul geste automatique). Pourtant, cette façade éclairée, prestigieuse,  est aussi le symbole d’un Etat intolérant qui défend une conception réactionnaire du territoire et expulse, reconduit à la frontière. Tension. – Three Women. – Mais la pièce principale est ici réservée à trois femmes combatives, trois militantes qui font évoluer la démocratie, la tolérance et l’accès à l’éducation comme moteur d’égalité, luttent pour que la politique reste une force d’émancipation. Aung San Suu Kyi, Graça Machel, Ela Bhatt. Chaque fois, une petite photo, banale,  collée au mur est mitraillée par une batterie de projecteurs. La fragilité de l’être ployant sous la lumière médiatique mais, probablement aussi, soutenue par cette même surexposition. Ambivalence. Complexité. Extrait du texte de l’exposition : « Pendant plus de trois décennies Jaar a évolué, développant une sensibilité synoptique aigue qui lui permet de jouer à loisir des procédés de la mise en lumière pour faire surgir les questions de la violence politique, de l’exploitation sociale, des modes de résistance tactiques, de l’activisme. » (Okwui Enwezor) Sans appréhender un peu ce qu’a été ce travail durant trente ans, ce qui est vu ainsi, le temps d’une exhibition en galerie qui poursuit une stratégie sur le marché de l’art, peut sembler facile, factice, voire déplacé (mal placé). C’est toute la question de la connaissance face aux œuvres et  de la constitution de l’appareil sensible et critique. En étant dépourvu de recul, on risque toujours de juger selon l’instant présent, juste le peu de chose que l’on voit dans un instant donné et un espace étriqué, une réduction, un échantillon. On est toujours au bord de l’erreur d’appréciation, fragilisé par ses défaillances cognitives et lacunes culturelles. On voit souvent mal, il faut sans cesse se corriger !  (PH)

– Alfredo Jaar, images – Alfredo Jaar, le site – Kamel Mennour – Aung San Suu KyiGraça Machel Ela Bhatt

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