La maison close

Les photos de Gregor Schneider exposées à la galerie Nelson-Freeman, dans leur nudité apparemment neutre mais, en fait, terriblement maladive, pathologique, me fascinent. Elles éveillent beaucoup de souvenirs, de lieux, de lectures, de cinéma qui, au fil de la déambulation dans le cube blanc, remontent vers la conscience. Les sujets sont anodins et vidés de toute marque personnalisée, de toute preuve de vie, ce sont des couloirs quelconques, escaliers banals, portes ordinaires, garages standard. Photographiés à répétition, de manière obsessionnelle, par quelqu’un qui a été enfermé là et s’en souvient. En noir et blanc, en gris, avec des reflets plastiques, des laitances fantomatiques. Ce sont des images de la vie dans laquelle on a vécu, un jour, enfermé, emprisonné et dont on s’est évadé. Ces lieux impersonnels dont, au quotidien, on ne remarque même plus les caractéristiques et qui, à force d’y vivre, d’y passer et repasser, d’y fermenter et perdre son temps, finissent par nous « mouler ». C’est le labyrinthe de la maison paternelle qui, à notre insu, nous a façonné à son image (partiellement, on subit plusieurs moules). Maison paternelle contre langue maternelle ? C’est la maison d’enfance dépouillée, raclée de tous ses éléments de confort et décor, dont on ne garde que la structure et les surfaces brutes, juste la carcasse, rêche, raide, juste la loi qui organise les volumes de vie. Par l’impression ressentie face aux clichés et grâce à la documentation mise à disposition par la galerie, je me suis souvenu d’une installation de Gregor Schneider à la Maison Rouge : la reconstitution de couloirs intérieurs d’une maison (sa maison) qu’il fallait traverser dans l’obscurité complète, à tâtons. C’est une expérience cognitive passionnante : quand on se relève la nuit pour aller à la toilette ou se désaltérer à la cuisine, une fonction spécifique du cerveau est activée pour nous orienter dans le noir en fonction de la familiarité diurne avec les lieux (portes, tournants distance entre les obstacles). Mais plongé dans un lieu inconnu sans lumière, le cerveau n’a pas de repère, pas de carte, il est perdu, il faut inventer son chemin. – Que s’est-il passé dans cette maison ? – L’espace domestique ainsi transformé en lieu de retraite, de prison, suggère autre chose que le désir de persécuter la maison du père. Il trahit aussi le projet de mener à bien un travail spirituel tourmenté, tourmentant, pour lequel l’action sur l’environnement est sans cesse susceptible de réunir les meilleures conditions à la conduite du travail intellectuel. En tâchant de me représenter l’occupant type de cette maison décontextualisée, dépaternalisée, je pense à maints personnages de Thomas Bernhard qui ressassent leur impuissance à écrire, penser, concrétiser leur projet comme le Konrad de La Plâtrière et son Traité sur l’ouïe : « Un essai que l’on porte tout entier dans sa tête, on ne peut probablement pas l’écrire, avait-il dit à Fro ; pas plus qu’on ne peut écrire une symphonie portée tout entière en soi. Or il avait son essai en tête, intégralement, d’un bout à l’autre. Cependant il n’y renonçait pas. Peut-être faut-il que mon essai s’effondre tout entier dans ma tête pour que je puisse tout d’un coup le récrire entièrement, aurait-il dit à Fro, il faut que j’en sois vidé pour qu’il me devienne tout à coup entièrement présent, d’un instant à l’autre. » Ainsi, le ressassement obsessionnel d’une œuvre personnelle qui se refuse, combiné à la manie de mettre à nu la carcasse du logis paternel, met en scène le désir d’inscrire son propre texte sur celui, informel et prégnant, du père. Toutes ces pièces – ou plutôt ces angles, les articulations de la maison, couloirs, débarras, angles d’escalier, radiateurs électriques sous une fenêtre -, s’inscrivent autant dans une destruction d’un héritage que dans la recherche de transformation de cet héritage en lieu de reconstruction, en cellules où enfin se trouver et s’accomplir. La répétition du même thème sous des éclairages ou des angles légèrement différents révèle la durée consacrée à analyser les tenants et aboutissants de ces décors. On y entend des pas. Il a fallu y marcher en tous sens, arpenter sans cesse ces espaces, y faire souvent les cent pas, sans y penser mais dans l’espoir d’y trouver une pensée, une issue, de les adapter malgré tout au besoin vital de liberté de mouvement. Là aussi, cela renvoie aux arpenteurs aigres de Bernhard : « Il lui fallait pouvoir, dans les pièces, faire au moins quinze ou vingt pas dans une direction, puis dans l’autre, sans entraves, déclarait Konrad à Wieser. « De plus, comme bien vous pensez, de grands pas, ceux que je fais quand un travail cérébral m’absorbe. Vous le savez, dans la plupart des pièces où l’on pénètre et où l’on est forcé de vivre, de passer la nuit, ou tout simplement de séjourner un assez long temps, on ne peut même pas faire huit à neuf pas sans se cogner la tête contre le mur. J’ai toujours attaché la plus grand importance à ces quinze ou vingt foulées dans une direction comme dans l’autre. » Dans chaque maison, avait-il dit à Wieser, il se livrait à une expérience : pourrait-il faire quinze à vingt pas dans le même sens ? Il faisait tout de suite les premiers pas, sans prendre garde à rien, dans une direction, puis, toujours avec la même insouciance, dans l’autre « et je compte mes pas, alors je me demande tout de suite : puis-je en faire quinze ou vingt dans un sens et quinze à vingt dans l’autre ? J’essaye, avec pour résultat, le plus souvent, je le répète, que je ne puis même pas en faire huit ou neuf en ligne droite ». – Le côté âpre, rudoyé de ces photos du « chez lui », peut être très maîtrisé ou, au contraire, affolé, comme dans cet ensemble de petits cadres qui montrent la trace de travaux, démolition ou construction, murs abattus pour dévoiler des secrets ou parois maçonnées pour dissimuler ses secrets !? Une maison, dit-il, ça se démonte et se remonte sans cesse, quelque chose y a été dérobé, enfermé, faut le retrouver. Parmi ces photos de travaux se dissimulent quelques natures mortes avec poupée, substitut de partenaire sexuelle. La relation à l’enfermement conjugué dans ce travail photographique se prolonge dans d’autres séries pourtant très différentes : par exemple les décors de quartiers de haute sécurité (Guantanamo), complètement vides, emplis d’une violence aseptisée. Le vide des clichés gris de la maison de famille est aussi empli d’une violence étouffée, subie, et d’une peur, limite sordide. « Konrad aurait dit, sinon en propres termes, du moins à peu près, ceci : Parfois, je ne me supporte plus dans ma chambre, parce que je ne puis ni penser, ni écrire, ni lire, ni dormir et ne suis plus capable de rien, pas même d’aller et venir : c’est-à-dire, j’ai déjà arpenté ma chambre, en tout sens, très longtemps et je crains, j’ai peur que si je recommence, tout à coup on empêche mes allées et venues. Elles me deviennent alors impossibles en raison de cette crainte. D’ailleurs on se met à frapper (contre le mur), c’est-à-dire on frappe, parce que je dérange, parce que je dérange en marchant sans arrêt, ils frappent ou ils appellent ou je les entends à la fois frapper et appeler, ce qui m’est le plus insupportable, car j’ai peur qu’ils ne se remettent tout de suite à frapper ou à appeler, ou les deux à la fois… » (Thomas Bernhard, La Plâtrière, 1970) C’est la maison d’un tel enfermement sur soi-même, où l’on ne se supporte plus. La rigueur avec laquelle ces pièces sont montrées dans leur art d’étouffer, – jamais d’ouverture vers l’extérieur, même les garages, avec la porte coulissante relevée, semble ensevelis, engloutis -, m’évoque aussi le climat du film de Michael Hanecke Le septième continent où une famille se cloître pour en finir. Le côté positif, ici, c’est que l’art permet d’en finir avec la maison asphyxiante de son enfance, sans en passer par un authentique massacre ! (PH) – Gregor SchneiderGalerie Nelson-Freeman Thomas Bernhard – Michael Haneke, Le septième continent, en médiathèque. –

 

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