Creative City et chute libre

Une créativité cotée en bourse. – La Creative City est un concept fort de « la politique urbaine entrepreneuriale » qui consiste à penser l’environnement urbain afin qu’il séduise les « classes créatives ». Que recouvre cette notion de classe créative ? « On y range les employés et cadres qualifiés des métiers cognitifs des nouveaux services, les métiers culturels aussi bien que les représentants des agences de relations publiques ou encore les scientifiques des laboratoires des R&D » (Andrej Holm) C’est une classe souvent décrite comme regroupant « des êtres exigeants, frôlant la posture de diva, qui ne sont pas obligés de suivre les offres d’emploi, mais qui apportent au contraire leur travail dans les villes où il leur semble bon vivre. » Richard Florida, cité par A. Holms, décrit ainsi les critères qui séduisent ces classes créatives : « une atmosphère urbaine tolérante, des possibilités de réalisation de soi, ainsi qu’une riche offre culturelle et de loisirs ». Attirer ces êtres créatifs qui s’installent avec leur travail – c’est-à-dire avec tous les éléments pour développer sur place un réseau économique innovant -, constitue un enjeu économique énorme qui justifie que les grandes métropoles rivalisent entre elles. Il est bien entendu que ce creative ne concerne qu’une certaine forme de créativité, liée à certaines formes de loisirs et biens culturels, impliquée dans les nouveaux médias, la dynamique des réseaux sociaux, la dématérialisation des biens et services. Ce n’est pas toute la créativité du corps social qui se trouve ainsi recherchée par les devenirs des grandes métropoles, mais la créativité, si l’on peut dire, déjà rentable, associées aux industries culturelles de grands rendements ou aux cabinets d’étude R&D des entreprises positionnées dans les filières « tendances ». Cela revient à draguer et spéculer sur  une bulle créative proche des centres névralgiques de la globalisation, la créativité déjà cotée en bourse. Or, là, dans la ville concrète, toutes sortes d’autres créativités s’expriment à travers des syntaxes balbutiantes s’essayant à capter/exprimer les tensions qui irriguent l’envie de changement social. Toute une dynamique graphique à l’air libre formalise les humeurs et leur donne une forme plastique. Or, en leur conférant cette forme plastique, ces interventions révèlent que ces « humeurs » proviennent justement d’une plasticité militante capable de façonner les humeurs d’une situation sociale pour la transformer en énergie inventive. Ce clivage entre créativités reflète d’autres clivages qui marquent les villes : sociaux, économiques, politiques. C’est contre cet état de fait que le « droit à la ville » est inventé et pensé de manière à revendiquer une autre dynamique de croissance de la ville, notamment une « co-production du développement urbain par l’ensemble des groupes qui partagent la ville. » – Centralité, différence, habitat de masse. –  Andrej Holm souligne la pertinence toujours actuelle des idées d’Henri Lefèbvre (Le droit à la ville, 1968 et La Révolution urbaine, 1970) : « Le droit à la ville s’adresse d’abord à ces groupes marginalisés, au sens propre du terme, mais la revendication englobe en définitive toutes les ébauches discursives et pratiques du développement urbain futur. Il ne se limite pas à l’usage des espaces de la ville, mais implique l’accès aux débats politiques ou stratégiques des évolutions à venir. Au vu du développement fordiste de la ville, Lefèbvre définit un droit à la centralité et un droit à la différence comme les deux faces substantielles du droit à la ville. Le droit à la centralité implique à l’accès des habitants aux infrastructures sociales et cognitives alors que le droit à la différence interprète la ville comme un lieu de rencontre, de reconnaissance mutuelle et de délibération. Cela rappelle l’idée plus récente de la ville comme « machine intégrante » dans la sociologie urbaine qui considère la capacité de la ville à condenser les différences afin d’un faire une plus-value sociale. Sur un troisième plan, le droit à la ville invoque la promesse utopique de l’urbanité comme puissance créative de la ville. En arrière-fond, le compromis de classe fordiste apparaît comme une gestion fonctionnelle de la ville qui ne satisfait pas les besoins sociaux. Ainsi, le droit au logement a engendré des habitats de masse qui incluent une perte des qualités urbaines sans aucune place pour des espaces urbains ouverts, susceptible d’organiser la vie culturelle. » (Andrej Holm, Urbanisme néolibéral ou droit à la ville, Multitudes 43) Cette question de « droit à la ville », avec, en corollaire, la nécessité de le faire reposer sur des « infrastructures cognitives » constitue une bonne piste (une de plus) pour repenser, développer et financer les médiathèques/bibliothèques dans le tissu urbain. – Histoires de chutes et de cris. – L’urbanisme spéculatif élaborant des stratégies pour flatter les classes créatives rentables, les luttes, parfois très marginalisées, pour peser sur l’orientation des droits à la centralité et à la différence, l’impact négatif des « pertes de qualités urbaines » qui affectent des pans entiers du corps urbain, voilà rappelées en quelques lignes sommaires ce qui donne du sens à certains images éphémères sur les murs. Ainsi, perdu dans de multiples signes urbains, graphes, taches, éclaboussures, papiers déchirés, cette silhouette discrète (toute petite) d’un adepte de la chute libre, en position de plongeur cherchant le fond, parachute non ouvert, vu une fois à Lyon, et dont je retrouve une variante à Paris, probablement de la même main, en personnage placide dans sa combinaison high-tech, position sculpturale évoquant la statuaire antique, tête nue, résigné, superbe suicidaire dévalant le vide sans fond, sans rien où s’accrocher. Émouvante comme la dignité du trône collé sur le mur à côté de matelas. Même si la proximité est accidentelle, elle rappelle l’expulsion, la mise à la rue, dormir sur le trottoir, la perte vertigineuse de toute sécurité, toute intimité. Vertige stigmatisé aussi par la République transformée en « Pol’Emploi ». La chute libre n’est pas prête de s’interrompre. – Cascade figée et autres cris. – C’est l’image d’une chute suspendue. Un corps de chute à l’affût, prêt à vous tomber dessus. Un mannequin accroupi en l’air, comme une gargouille, accroché à la gouttière. Vêtement urbain à capuche, visage voilé, l’anonyme cascadeur ramassé. Il y a donc bien des êtres qui vivent dans d’autres plans, au-dessus de nos têtes, sur les toits, dans les frondaisons et se déplacent sur les murs ? Mais l’homme a les mains retenues derrière le dos, sa tête est recouverte plutôt à la manière des prisonniers qui ne doivent plus savoir où ils sont. C’est un sacrifié, un pendu. L’homme obligé de vivre la tête en bas. La première impression amusée laisse la place à une sensation macabre. « Regarde le ciel ». Le droit à la ville passe par de multiples cris. Celui-ci : « rendre à l’art la simplicité de ne pas l’être ». Il y a un problème avec l’art et ça vaut la peine de le peindre : l’art peut commencer par barrer le regard, transformer l’évidence en sens interdit, retourner le regard vers l’intérieur, rendre tout plus compliqué, complexe. Il y a aussi le cri muet face à (ce) qui passe et dépasse l’entendement. Soit « un présent fait défaut ». Et cet autre pochoir filmique, une ville policière protégeant les quartiers où s’invente la Creative City. (PH) – MultitudesPITR Andrej Holms

 

 

 

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