Archives mensuelles : décembre 2010

Street art propre sur lui (et sur nous), ou non

Une avalanche de dessins (papiers collés ou pochoirs) dans le 13ème (Butte aux Cailles, rue Mouffetard) de quelques signatures bien connues. Une vraie exposition de Jef Aerosol, galerie impressionnante de personnages, musiciens, portraits de stars (Arno, Nick Drake, Hitchock revu et corrigé…), danseuses, célébration des arts vivants de la rue ? Les vedettes confondues avec les artistes anonymes de la rue, tous sur le même plan ? La rue qui, souvent, fait le succès de ces musiques populaires se réappropriant leurs images ? Même s’ils sont encore là, on est loin des gosses accroupis ou assis bras autour des genoux, écartés, oubliés, perdus, sans avenir, et méditant. Cette débauche de « beaux » dessins, concentrés dans un périmètre assez réduit, ressemble presque à une commande (ou à un « parcours d’artistes » de mon village) . On peut imaginer un comité invitant quelques noms reconnus du street art à venir décorer les murs, histoire de renforcer le caractère typique des lieux, l’accent bohême, soigner la cote touristique !? Même impression, en pire, avec la production abondante de Miss.Tic. Le côté gentil et joli, le trop plein de bons sentiments dans ses « phrases » (sentences, maximes), est limite agaçant, à la longue. Disons que les premiers pouvaient faire illusion mais plus quand ils se reproduisent presque officiellement, en exploitant sans trop de grâce le même filon. Et que ça tourne en rond… Heureusement, parfois elle se fait recouvrir, salir par des graffitis bêtes et méchants (un « suce ma bite » très relevé) ! Sinon, il n’y a chez Miss.Tic, bien entendu, aucune subversion, ni d’une pensée, ni d’une syntaxe, ni d’une esthétique. Quel que soit le lieu où s’expose ce genre de représentation (livre, galerie, murs), n’est-il pas surtout confit dans une poésie mièvre ? Pourquoi la rue lui apporterait-t-il un supplément d’âme ? Il y a, par contre, des effets de superposition ou juxtaposition inattendus (ou intentionnels) quand plusieurs artistes concentrent leurs interventions  sur des superficies réduites, et alors, parfois, il se passe quelque chose. Ainsi cette danseuse orientale de Jef Aerosol dont les pas s’harmonisent avec un autre danseur, silhouette de marionnette anthropomorphe, blanche, anonyme. J’ai un faible, par contre, pour les tronches exangues et abruties, à court de souffle, de PITR. Avec elles, le regard amène tombe sur un os. Et quand l’atmosphère tourne trop au conventionnel, au décor touristique, un bon doigt obscène, ça réjouit encore ! (PH) – Les éditions Critères viennent de consacrer deux monographies à Jef Aerosol et Miss.tic.

 

 

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Les bonnes ondes de La Sélec

En soirée. – La Sélec 14 croise la célébration des trente ans de radios libres en Belgique, au sein de l’événement Radio Activities centré en grande partie au cinéma Nova. C’est là que le magazine de la Médiathèque dévoilait son 14ème look radiophonique (création de Mr&Mme) et sa table des matières en clin d’œil à la libération des ondes, samedi 11 décembre, en même temps que la Compagnie des Castors et l’Atelier de création sonore et radiophonique présentaient « Le Reflex du Cyclope », une fiction radiophonique en « live ». C’était une manière de rappeler à quel point la radio a été, historiquement, un lieu de créations stimulantes pour l’évolution des langages sonores (rencontre du théâtre, de la musique, du bruitage, du montage sonore, du field recording) et pour l’imaginaire des auditeurs (un paradis souvent perdu !). Voici un extrait du texte du flyer : « L’utilisation des voix, de leurs différents plans sonores, des ambiances, des sons seuls, de la musique, rappelle les dramatiques radio des années 1960 et 1970. Il s’agit de réussir à jouer en direct des effets habituellement réalisés au montage : cuts, montage alterné, fondus, voix de la pensée en proximité, voix réelles en plan large, voix off du narrateur, arrivée de la musique, montage en créneau pour que les voix ne soient pas « mangées » par les sons, etc. » – Des ondes et des mondes. – La salle comble est plongée dans l’obscurité et la scène est crépusculaire (nocturne ou auroral ?). Aucun recours au spectaculaire scénique, il faut écouter et imaginer. Le texte est fluide, voire fuyant, fonctionnant en métaphores et images loufoques s’emboîtant comme des poupées russes, il passe comme une eau vive dont on ne retient que des bribes, des reflets, des traînées de boues, des éclats de nacre. Mais son courant est enveloppant et, si on se prend à rêver d’autre chose, à ressasser d’autres pensées ou de se représenter d’autres rivages, en revenant ensuite dans la narration radiophonique, on se demande si ce n’était pas, somme toute, le corps même du texte qui nous préoccupait, nous dirigeait dans son jeu souple d’algues. Il est beaucoup question de poissons, d’écailles, de branchies comme lieux de passages, rideaux de scènes (ceux de David Lynch) que l’on traverse pour passer de monde en monde, de cercle en cercle, d’enfer en enfer ou de paradis en paradis, ce qui évoque des structures textuelles « classiques » (le plus célèbre étant Dante !), et des agglomérats d’images délirants (pour notre perception) à la Jérôme Bosch (en soft).  Il est difficile de détecter une tendance négative ou positive, ça semble neutre, même si, au final, il s’agit de rencontrer des monstres, mais pour les photographier. L’appareil photo (Reflex du Cyclope) étant un talisman qui, comme dans les rêves, permet de plonger au cœur des aventures, des turpitudes, sans en être vraiment altéré. Tout est donné comme immédiat mais une distance est conservée. Inquiétante étrangeté. Troublante féérie. Le tissu sonore est prenant, la ponctuation et respiration de l’ensemble sont agréables, bien réalisées, la musique pas spécialement originale mais fonctionne bien et, dans l’ensemble, ça fait divaguer. Bien entendu, la dimension nébuleuse du texte s’estompe en grande partie si l’on intègre bien la référence au travail photographique de Diane Arbus et si on a en tête certaines de ses réalisations. Il faut toujours préparer sa présence à un spectacle! (Avec Christophe Rault, Carl Roosens, Zoft, Laurence Katina, Mélanie Lamon)  – La Sélec 14, aperçu du sommaire. – Puisant dans ses collections, la Médiathèque apporte quelques profondeurs historiques sur l’histoire de la radio : des éditions d’archives,  la radio comme accessoire mythologique (Orphée de Cocteau), la radio comme personnage de cinéma (Trois cris radiophoniques dans la nuit, Carpenter, Hooper, Eastwood), la radio comme instrument de musique (de Kraftwerk à Keith Rowe) et, la radio comme outil de témoignage avec le portrait Yann Paranthoën et son Nagra. Pour le reste, La Sélec met en avant un moment fort de bascule jazz (Bitches Brew, 1970, Miles Davis, remastérisé, réédité), développe un point de vue sur des artistes qui valent mieux que leur médiatisation (Julia Fischer et les Caprices de Paganini, Aloe Blacc et son Good Things), annonce fièrement l’arrivée dans les collections de la médiathèque du cinéma de Brillante Mendoza, s’emballe pour les nouveaux album de Sam Prekop et Oval et le regard exceptionnel de Frederick Wiseman pour le Corps de ballet de l’opéra de Paris…-  La Sélec, le poster. – Le poster représente une sorte de rêve, un lieu enchanté, une vision colorée du meilleur monde possible, un ensemble urbain faussement désordonné conservant des airs de village où tout le monde se connaît. Du moins, tout le monde y est en interconnexion via les ondes créatives de la radio, des ondes qui rendent curieuses et donnent envie de capter les voix et les sons d’autres mondes, de les partager, des les renvoyer. Une idylle où la circulation immatérielle des biens culturels et associatifs n’entraînent pas d’enfermement et d’isolement : les œuvres se manifestent, entrent de plein pied dans la vie de tous les jours, tissent des liens entre les maisons, entre les gens et donnent envie de sortir aussi de la ville, d’aller voir ailleurs, puis d’y rentrer, l’inspiration et la respiration décloisonne les univers, les sons et les images. Une ville appropriée, gagnée par la diversité de ses habitants. Au moment où l’artiste fixe son dessin, c’est La Sélec qui se diffuse dans cette organologie urbaine, mais sans rien d’autoritaire, on sent que c’est un instant, après il y aura autre chose, mais c’est absorbé, digéré, ça restera, dans les dispositions de chacun à entretenir la couleur, la recevoir et la restituer. Dans les ondes positives de l’individuation psychique collective idéale, dans l’utopie de la radio libre. Une création signée Gwénola Carrère. (PH) – Reflex du Cyclope Radio ActivitiesCinéma NovaPrésentation du spectacle par Ph. Delvosalle. –  Article sur « la Danse » de F. Wiseman. Diane Arbus

Le sexisme Proximus

Atteindre la parité femme homme est politiquement affirmé comme une priorité. Tout ce qui freine cet objectif est régulièrement présenté comme obstacles à surmonter, mentalités à transformer, législation à adopter. Chaque fois qu’un constat objectif, appuyé sur des enquêtes scientifiques, vient démontrer qu’on en est loin – par exemple qu’à responsabilités égales, le salaire diffère -, cela fait la une de la presse, on crie au scandale. Mais les gros producteurs d’images, les marques et leurs publicités, ne cessent de jouer avec les clichés sexistes, ils en ont besoin, les caricatures sont plus facilement exploitables que des identités différenciées, nuancées, complexes. Des plaintes sont déposées régulièrement à l’encontre des images trop choquantes, mais les plus pénibles, celles qui font le plus de tort sont probablement celles qui paraissent inoffensives, pratiquant un soi-disant second degré, ou enveloppant leur message d’un discret clin d’œil, l’air de dire « on n’est pas dupe ». Il n’empêche qu’elles ne font que renforcer la vie déjà dure de ces clichés parce que le marketing les aime. Campagne publicitaire sexiste de Proximus. – Voir la dernière campagne de Proximus, massive, guimauve et sans dentelle. Petits et grands panneaux, partout. Pour encourager l’usage d’Internet via son GSM au nom de futilités transformées en argument massue. Il faut convaincre que se connecter où que l’on soit est absolument crucial, voire vital. Premières images : d’une part, une jeune femme en train de se demander « a-t-il répondu à mon mail ? » (avec une variante Facebook), visage légèrement mièvre, fleur bleu terne dans les yeux nunuches et, d’autre part, un mec, regard vers les cimes des marquoirs (le sublime, la transcendance) en train de se faire du mouron : « ont-ils marqué ? » (comment prendrait-il le temps de lui répondre par mail!). Il pourrait y avoir alternance, la fille s’inquiéterait du but et le mec d’avoir reçu une réponse à son message sentimental. Non. Enfin, pas à ce stade, la campagne commence, ça viendra peut-être, mais, en l’état, c’est pleinement une campagne lamentablement sexiste. Humour et second degré potentiels (mais indétectables) n’y changent rien, en la matière, l’intérêt est de vendre quelque chose, et l’usage d’un éventuel second degré ne contribuera en rien à combattre (atténuer) l’imposition ces stéréotypes. Voilà un fric bête dépensé dans un but commercial qui viendra soutenir une carence de l’Etat (le défaut de parité), les pouvoirs publics investissant certainement pas mal d’argent, mais forcément moins et donc pour rien, afin de promouvoir les principes de la parité (campagnes de sensibilisation, mais qu’ont-elles à vendre, ces campagnes !?). Autre exemple de court-circuit qui ruine l’autorité de l’Etat. Celui-ci n’est pas à même d’imposer la parité parce qu’il n’a pas la capacité de surpasser la puissance publicitaires, au bénéfice d’un message d’intérêt public. Quelles sont les possibilités d’attaquer une campagne sexiste sur grands panneaux, étalés sur la voie publique, bafouant l’intérêt commun pour vendre des connections immédiates? (PH)

Les essayistes nous régalent

Ce qui, chez moi (et chez vous?), déclenche l’empathie à l’égard d’œuvres d’art (au sens large) me semble être leur appartenance à la discipline de l’essai.C’est-à-dire leur non finitude, elles sont toujours en train d’être faite, continuée, elles sont prises dans une exigence de se reprendre, l’artiste fait de son mieux, mais il n’est jamais totalement content, il refera plus tard la même œuvre mais en mieux, ou autrement, juste à côté. C’est un mouvement, un travail continu, une recherche même si ce qui est présenté a toutes les caractéristiques d’un travail abouti, d’une logique momentanément menée à son terme. Du coup, c’est un ressenti sans cesse à explorer que dégage ce genre de travail artistique, le plaisir de la lecture ouverte, sans point final. Je prends particulièrement conscience de cela en continuant ma lecture de Didi-Huberman (Remontages du temps subi) : « La lisibilité advient dans l’essai, selon Adorno, par un mélange rusé de l’exégèse, cette technique de langage ancienne et religieuse, avec la critique, cette technique moderne et politique. La lisibilité qui advient dans l’essai révulsera sans doute le « déchiffreur » positiviste patenté – ce gardien de prison de la raison – par ses expérimentations et ses surinterprétations. » Et quelques lignes plus loin, citant encore Adorno : « « l’actualité de l’essai est celle de l’anachronisme » : soit une certaine façon de remonter le temps dans l’imbrication, dans la complexité des objets eux-mêmes. » Les œuvres d’art des essayistes provoquent cette stimulation intellectuelle et émotionnelle particulière que l’on ressent quand, débusquant dans un spectacle, un anachronisme inattendu, il nous semble découvrir le bout d’une autre vérité que ce télescopage d’images révèlerait accidentellement. Face aux œuvres de ce type, il n’y a pas de ressenti univoque, il faut même parfois chercher ce que l’on ressent, parce que, précisément, la relation à l’œuvre nous place à rebours dans le temps, nous fait avancer dans la complexité des choses. L’œuvre et son excitation fluidifie cette expérience. « Que fait donc l’essayiste, si ce n’est essayer, essayer encore ? C’est à chaque fois beaucoup, mais ce n’est jamais le tout. Aux yeux de celui qui essaie, tout ressemble toujours à une première fois, à une expérience marquée par l’incomplétude. S’il sait et accepte une telle incomplétude, il révèle la modestie fondamentale de sa prise de position. Mais il est alors obligé, structurellement, de recommencer toujours, du « coup d’essai » initial aux nombreux « essais » qui se répètent après lui. Et rien ne ressemblera jamais à une dernière fois. C’est, au fond, comme une dialectique du désir. Que fait donc le monteur, par exemple, si ce n’est commencer par assembler son matériau d’images, puis démonter, puis remonter, puis recommencer sans relâche ? C’est là l’exigence de sa prise de position. » Cette prise position d’essayiste dans la création, du côté du récepteur, déclenche aussi cette sensation, toujours surprenante d’être répétée, de la « première fois ». Et le fait d’être en situation d’échanges avec des œuvres porteuses de cette modestie singulière, loin des œuvres fortement marquées par l’ego artistique, de ces artistes star qui vivent en rentabilisant leur marque qui, elle, prétend toujours se manifester pour la dernière fois (« plus rien après, je suis un absolu »), conduit aussi chez l’amateur d’art, je pense, une certaine modestie quant à ce qu’il ressent, comprend et est capable d’en faire. Je voudrais exemplifier brièvement cela avec trois situations où il m’a semblé capter cette énergie de l’essai, composée d’anachronisme, de remontée du temps, de technique de montage de matériaux hétérogènes pour créer une unité de sens, et enfin, de cette saveur de la première fois (même fugace). D’abord, en évoquant la première image d’une exposition (Fresh Hell, Carte blanche à Adam McEwen, Palais de Tokyo), une expérience gastronomique (Hélène Darroze) et un spectacle de théâtre (Nach Moskau ! Nach Moskau ! de Frank Castorf). –Les cicatrices créatrices de l’art. – La première vue est saisissante, d’une profondeur composite et brillante, on perçoit quelque chose – un gouffre cyberg -, qui évoque pêle-mêle l’usure des siècles et l’accumulation de déchets technologiques en couches friables de fragilités kitsch. Ce sont trois superbes têtes de rois mages, en provenance de Notre-Dame (décollées lors de la Révolution au prétexte qu’elles étaient des effigies de rois, elles avaient disparus, ont été remplacées et, une fois retrouvées longtemps après, restent désolidarisées de leurs troncs ; un vrai dispositif d’art contemporain !), alignées et placées individuellement sous verre devant un mur de Rudolf Stingel, constitué de matériaux industriels de construction (isolant Celotex, feuilles d’aluminium sur panneaux) gravé, vandalisé, émietté, recouvert d’ex voto (petites culottes, photos, messages, papiers, objets, bijoux plastiques, tickets, débris d’emballages). L’anachronisme est scintillant, éclaté, étoilé. Même si la juxtaposition d’œuvres d’art d’époques différentes est un procédé à la mode, c’est une démarche qui peut donner de bons résultats. Ici, elle dérange et allume le regard comme de se trouver devant une vastitude trop complexe, abrasive, un défi à embrasser. Le mur, derrière les rois mages, dresse un étrange cosmos, un infini merveilleux de poubelle. C’est un millefeuille de micro-anachronismes, les déflagrations de temporalités individuelles isolées les uns par rapport aux autres, dans des trajectoires hermétiques et qui viennent s’écraser là, s’exposer, laisser une marque, un help, la preuve d’un passage tourné vers l’avenir (ce par quoi tous ces signes rejoignent les sculptures, elles aussi conçues pour la postérité). La lente dégradation stylée de la pierre historique, les visages anciens qui s’estompent dignement en opposition avec la dégradation accélérée des formes actuelles, non biodégradables. Et les deux, le mur des lamentations muettes – agrégats de milles petits restes -, ainsi que les têtes décapitées entretiennent des familiarités inattendues, un effet de lévitation cosmique, intemporel. Entre sacralisation et profanation. C’est la première scène de l’exposition et, même si le soupçon d’une mélancolie creuse n’est pas absent, elle ouvre l’appétit. Perpendiculaire à cette image, une grande photo des sœurs Hanna Liden & Klara Liden où elles posent sur un chantier de construction. Anachronisme entre le temps de la photo de mode (l’habillage, la pose, l’image) et le temps du chantier, des travaux de terrassement et découpage/montage essayé entre les clichés associés aux genres féminin et masculin. Qu’est-ce qui se (dé)construit dans cette image ?  La deuxième salle est à l’opposé. Une immense installation froide et crue dans un hangar. Market de Michael Landy, ainsi détaillée : « acier, oxyde rouge, contreplaqué, pelouse synthétique, paniers en plastique, chariots, 3 vidéos ». Du matériel qui attend les ingrédients du marché (fruits, légumes, textiles…). L’impression de vide est redoutable. Un espace qui rappelle et interroge l’impact de la récession économique en Angleterre et l’héritage du minimalisme qui entendait traiter des formes et matériaux industriels. Les télévisions montrent des scènes où des commerçants anglais, dans des rues populaires, manipulent des cageots pour fabriquer leurs étals. Leurs mains travaillent des matériaux industriels simples et ils construisent, rapidement, quotidiennement, des installations qui seront démontées au soir. Des œuvres minimalistes. Comme dit le commissaire de l’exposition évoquant des propos de Bruce Nauman : « alors même que l’on croit avoir réussi une œuvre, il faut, de retour à l’atelier, tout recommencer, repartir à zéro en un processus sans fin. Mais ce faisant, on s’efforce d’avancer et on puise dans le temps et dans l’histoire – le paysage de l’histoire qu’on a en tête – sans discrimination, selon des liens complètement organiques et non linéaires, à la recherche de points de résonance. (…) Beaucoup d’œuvres de cette exposition portent en elles les cicatrices d’échecs passés. » Echecs, cicatrices qui deviennent le matériau de l’œuvre, la preuve de ses essais successifs qui la conduisent vers un but non défini. C’est particulier et pas évident à capter, mais on finit, je crois, par sentir cette dynamique de la recherche, des œuvres intégrant leur défaut, leur possibilité d’échec, voulant surmonter leur fatalité. C’est quelque chose de ce genre, le trou noir de la création, que colmate le Memorial of the Good Old Time de Kippenberger, vaste objet transitionnel, forme affective, pouf où se vautrer, benne où décharger tous ces poids morts, cube de lumière sombre absorbant tout ce qui donne de la saveur à la vie et qui ne reviendra pas, ça passe, ça sombre dans le point aveugle. Les toiles de Nate Lowman ont quelque chose de surfaces plusieurs fois recouvertes, effacées, fatiguées, radiographie de la porosité entre l’expressivité et ce qui l’étouffe, l’émergence de formes peintes et la poussière qui rend tout indistinct. La peinture tente de revenir à travers le témoignage aléatoire de ce qui s’est passé sur la toile, antérieurement, tissus qui ont pris l’empreinte d’actes de peintures projetés sur d’autres supports. C’est suggestif comme ces lézardes dans le plafond à partir desquelles on s’invente tout un continent. Ce sont des suaires de peintures (« des bâches de protection, tâchées lors de la production de peintures antérieures »). – Le palais allumé. – La cuisine créative ne fonctionne pas autrement, en décomposant les éléments d’une image, en découpant et montant les différentes composantes d’une saveur composée, en juxtaposant des parfums et des textures, des jardins et des cultures éloignés, des saisons rarement imbriquées les uns dans les autres, en jouant des conflits et des accords pour, à propos de mets pourtant archi connus, émergent des sensations jamais rencontrées. En bouche, chaque élément fait chanter sa singularité, on savoure autant la liaison étonnante que la coupure, la différenciation qui subsiste eux. Et c’est sans doute par cette structure de montage où la chef essaie d’exprimer toutes les variantes des images qui fondent le vocabulaire et la syntaxe de sa cuisine que ce genre de plats ne satisfait pas uniquement le palais et le ventre, mais aussi l’esprit et l’intellect. C’est la part de superflu, d’incalculable de la cuisine d’essayiste. On mange de l’immatériel, de l’idée. Ainsi, ce délicat tartare de Saint-Jacques (un coquillage qui se décompose en fins cubes réguliers, bien assaisonnés et huilés), associé à des dentelles fleuries de chou vert et blanc à peine blanchis, quelques langues d’oursin (pas trop, c’est fort), sur quoi vient couler un velouté de chou-fleur crémeux et hanté de zestes de citron vert. Ou encore cet œuf mollet en mieux, intact, vierge (cuit 26’ à 66°) accompagné de topinambour coupé menu, mélangé à des brisures de truffes du Périgord, le tout décoré de légers croûtons et cerfeuil. Le plus percutant étant assurément le dessert, un montage éblouissant de blancheurs contrastées, légères ou denses, pana cota, biscuit aux amandes, crème fleurette montée, émulsionnée, parfumée à la truffe blanche et, dans cette écume impalpable, ce brouillard éblouissant, la rencontre croustillante de brisures d’amandes et de truffe blanche est tout simplement fulgurante (elle déclenche dans le cerveau un afflux de souvenirs, d’analogies, de possibles à essayer). Le goût restera présent, à l’état de fantôme insaisissable sous le palais, de longues heures après. Si chaque note de chaque plat conserve sa singularité individuelle, sa couleur et son timbre, au fur et à mesure qu’on les mange, qu’o les fait entrer en soi, se dégagent des harmoniques inattendues qui les réunissent, les font chanter ensemble et il semble que ce sont ces harmoniques qui conduisent les aliments dans le sang et l’imaginaire. – Les trois sœurs et les paysans. – C’est le même genre de plaisir, quatre heures durant, que distille Nach Moskau ! Nach Moskau ! où Frank Castorf adapte deux textes de Tchekhov (Les Trois Sœurs et Les Paysans) où la finesse de l’analyse et du travail sur le texte débouche sur du déjanté, de l’excessif et de l’outrance. Autant le texte de Tchekov est tout en retenue, disant beaucoup en écrivant peu, autant Castorf va creuser l’implicite du texte original et y déployer son montage théâtral délirant qui consiste, de façon imaginée, à faire se percuter des univers séparés avec leurs systèmes de valeurs ennemis. Les scènes s’agencent comme les albums de photos découpées et collées de Brecht pour faire parler l’actualité sur la guerre, sans respect pour les chronologies, les linéarités narratives consensuelles, les vraisemblances de lieux. Si Tchekhov n’avait pas intérêt à laisser libre cours à sa critique sociale, le metteur en scène allemand n’a aucune raison de se gêner (que du contraire, il sait que c’est ce que l’on attend de lui). En mettant en parallèle deux textes, un récit qui décrit la misère paysanne et une pièce de théâtre pleine de mélancolie mordante sur le déclassement de la bonne société, il joue d’une juxtaposition explosive. La prolétarisation des moujiks, évoluant en quart-mondisalisation typique de notre époque, va croiser et contaminer l’évolution sociale des classes supérieures, cultivées, le bas déteint sur le haut. Ici aussi, cela fonctionne sur le principe du montage inspiré, virtuose et essayiste (comme pour tout montage, son auteur pourrait recommencer, rebattre les cartes et sortir une nouvelle composition) qui s’exerce sur le matériau de deux textes, les représentations de mondes différents, des tentatives de comparer l’époque de Tchekhov et la nôtre, la Russie d’alors à celle d’aujourd’hui, des commentaires écrits par Castorf, des interprétations, des digressions, des images d’actualité sur grand écran (l’incendie dans les Trois Sœurs est projeté sur grand écran en allusion aux derniers incendies qui ravagèrent la Russie en été 2010), un jeu très théâtral et des scènes filmées caméra à l’épaule, visages serrés de près, cinéma du réel, performances projetées instantanément sur l’écran. Et le thème de l’éternel retour, grinçant et savoureux, quand la petite dame du peuple se métamorphose en tsarine du quotidien, régentant tout son petit monde. Une grande variété de registres, presque une dispersion, à travers laquelle le metteur en scène, pour propulser son spectacle sans état d’âme, à toute vapeur, coupe, isole, détache en pointillé, coud, colle, réunit, sépare, ça semble jaillir du moment, s’ébaucher là sur la table de travail, avec éclaboussures, c’est pourtant une machine bien huilée. (PH) – Palais de Tokyo, Fresh HellNach Moskau! Nach Moskau ! – Frank Castorf –  Hélène Darroze –

Urinoirs du faux du vrai

Au musée, suite. Un grand classique, les urinoirs hors d’usage au Palais de Tokyo. Je n’y passe pas tous les jours, ni tous les mois, mais je ne me souviens pas les avoir vus dans leur état normal, disposés à remplir leur fonction correctement. C’est hors service ou, quand c’est en service, c’est souvent limite. Étant donné la vocation du lieu (l’art contemporain) et l’histoire conceptuelle de l’urinoir, je pense quelques fois qu’il s’agit d’une démarche duchampienne, sur la longueur. Regardez le soin avec lequel le « Urinoirs Hors Service » est calligraphié, un soin narquois, voire jubilatoire. La disposition des collants rouges pour fixer le papier sur le miroir, la bandelette en plastique, rouge et blanche, tirée de biais à l’instar de ces cordons délimitant l’espace d’un délit possible (n a un soupçon, sans preuve, on vérifie, on cherche, on enquête). Sans doute que, depuis, l’ouverture du palais, la mine déconfite de chaque visiteur qui se retrouve là coincé, la vessie pleine, obligé de faire la queue devant le seul WC homme disponible (ce qui reporte parfois longuement l’instant de délivrance, pensez, un WC pour un espace culturel de cette dimension !), est soigneusement filmée, enregistrée, archivée. Un jour, ça ressortira. – Dans la rue, retour. – En quelque sorte arraché aux lieux publics pour subir une sacralisation artistique, voici l’effigie de l’urinoir, dessiné, stylé, devenu complètement abstrait et conceptuel qui revient se coller au mur. Sur des murs de ruelle où il n’est pas rare de surprendre un pisseur sauvage ou de détecter des relents d’urine. C’est une manière, peut-être, de dire que, une fois passé par la fabrication d’un copyright artistique – capturé, détourné, approprié par une autre économie, symbolique, fonctionnant à la gloire d’un seul homme -, l’objet est inutile, ne veut plus rien dire. Usé. Il est là, en ligne claire, presque page blanche attendant une recréation, de retrouver un vrai usage. Bref, est-ce une image qui sert encore  penser ? Exposé au musée, le vrai urinoir ne pouvait servir à se soulager, et exposé en faux, dans un lieu où l’urgence surgit souvent de pouvoir se vider, il est impuissant à récolter quoi que ce soit. En tout cas, avec celui-ci, personne n’a encore essayé. – Faire le mur. – Poché en grande quantité sur les trottoirs, dans plusieurs quartiers, ce sympathique « Faites le mur », pancarte brandie par un rongeur hippie (est-ce une intervention de Banksy, une référence, un détournement?). Quel mur ? Pour aller où ? Franchir quoi ? Rien n’est explicite et, en l’absence d’un commentaire plus élaboré, le slogan, au-delà de faire sourire, risque de paraître fort passéiste. Faire le mur, c’est une image dans un monde où nous sommes envahis d’images techniques, industrielles. Comme le formule ce penseur cité par Didi-Huberman : « Les images techniques, écrit Flusser, ont pour fonction de libérer magiquement leurs destinataires de la nécessité d’une pensée conceptuelle – en substituant à la conscience historique une conscience magique de second degré et à la faculté conceptuelle une imagination de second degré. » Didi-Huberman pose alors cette question : « Comment, dans cette situation, mettre en œuvre une objection d’images ? Comment construire une alternative au pouvoir des images techniques que les pouvoirs politique instrumentalisent sans relâche à l’encontre de notre bien public ? Comment ouvrir nos yeux, comment réapprendre les images ? » Faire le mur, ce serait construire pareille objection d’images. Citant ensuite Harun Farock dont il analyse les œuvres, il souligne ces propos de l’artiste : « (…) je sais qu’il est impossible de faire exactement le contraire de ce que fait la télé », une constatation qui prend forme après une longue pratique d’objecteur d’images.Confortant ce constat artistique, Didi-Huberman n’en poursuit pas moins l’invitation à aller contre. « Mais il est fort possible – il est nécessaire d’inventer les possibilités – de construire des objets qui la prennent (la télé) à revers, qui l’attaquent de biais, qui adoptent une autre économie, qui obéissent à d’autres règles de la méthode. » Et de proposer d’agir en deux mouvements (pas forcément successifs, linéaires, mais simultanés, en boucle, en tourbillon, en lignes brisées) : désarmer les yeux, réarmer les yeux. Désarmer les yeux : « faire tomber les remparts que l’idée préalable – le préjugé – interpose entre l’œil et la chose. Mettre en pièce le sentiment de familiarité avec toute image, l’impression que « c’est tout vu » et que, par conséquent, ce n’est même pas la peine de regarder. Lazlo Moholy-Nagy, Bertolt Brecht et walter Benjamin appelaient cela un « analphabétisme de l’image » : lorsque les clichés photographiques – ou cinématographiques – ne suscitent chez leur spectateur que « clichés linguistiques », c’est-à-dire lorsque les idées préconçues – les représentations – nous empêchent tout simplement de regarder ce qui se présente sous nos yeux. » Pour ce qui est de réarmer les yeux, l’historien de l’art s’inspire d’un concept développé par Guattari et Deleuze dans Mille Plateaux, celui de « machine de guerre ». « Il faut en somme fabriquer, contre les appareils d’images, d’autres appareils qui leur feront la guerre par le simple fait qu’ils existent, qu’ils fonctionnent et qu’ils transmettent du sens. Opposer au pouvoir des images d’autres images où se libère la puissance du regard : ce pourrait être, en résumé, la tâche que se donne Harun Farocki à chaque nouveau montage. » Et cette tâche, ici définie dans la pratique d’un artiste, elle doit être celle des médiathèques (contre tous les analphabétismes), tirant parti des productions d’artistes tels qu’Harun Farocki, ou développant sur la production artistique catalographiée dans leurs collections, des interprétations qui auront le même effet que le montage artistique (fonctionnant selon des logiques créatives similaires).  Est-ce en ce sens que le gentil rongeur hippie manifeste en brandissant son slogan ? Difficile d’en avoir le cœur net. Toutes ces créations d’images dans la rue, placées très différemment sur le sismographe de la colère sociale, vont-elles dans le sens de stimuler l’objection d’images ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, histoire de faire le mur, le chat et le tigre sont champions. Ils sont intenables, bien que l’un est en voie de disparition (presque aussi conceptuel, bientôt, que l’urinoir). Réapprendre à lire, vérifier l’état de sa vue avec 5 lettres f o l i e… (PH) – Georges Didi-Huberman, Remontage du temps subi. L’oeil de l’histoire, 2. , Editions de Minuit, 2010 – Banksy, faites le mur

Archipel mis à flot en médiathèque

La question de l’accès. Alors que les technologies de « l’accès aux musiques », avec le marketing de la segmentation associé aux performances du numérique, semblent optimales du point de vue des industries du divertissement, la Médiathèque ne cesse d’exprimer une opinion contraire : on est en train d’alimenter une dangereuse spirale qui banalise la musique au nom de la vitesse d’adéquation entre une envie de musique et ce qui vient combler cette envie. Le slogan type des pourvoyeurs de ce substrat musical était placardé dans le métro bruxellois en septembre 2010 et ressemble à ceci : « je veux tout de suite, là, maintenant, accéder à mes musiques préférées ». Admirez la brutalité de cet enfermement et cette manière détournée de dire avant tout, il nous importe de tuer le désir, forcément ingérable, de musique, parce que le bu rechercher est bien de gérer le plus rationnellement, donc avec le maximum de profit, ce qui vient remplacer le désir qui cherchait quelque chose du côté de la création musicale. Ce que dit la Médiathèque ? L’accès aux musiques est une question de système de connaissance, pas de tuyaux. Et, avec son projet Archipel, elle entame un nouveau système de recherche sur les musiques. Des recherches d’où découleront avec le temps des connaissances rafraîchies. (La méthode revient à procéder selon des manières de sentir et penser telles qu’étudiée par Edouard Glissant qui a théorisé l’archipélisation.) Contre la marchandisation outrée du produit musical, il faut désapprendre à entendre la musique, désapprendre l’écoute, pour reconstruire l’attention à ce peut apporter la musique dans une économie culturelle. – Désapprendre avec le plus vivant. – Pour cette opération du désapprendre, La Médiathèque propose d’opérer avec les musiques qui restent au plus près de l’émergence du vivant. Celles qui se préoccupent le moins d’entrer dans les segments et de correspondre aux fabrications des « musiques préférées » du plus grand nombre. Les musiques situées entre le classique contemporain, les cultures électroniques, les cultures rock aventureuses, la poésie sonore, le cinéma expérimental et qui correspondent grosso modo à ce que le marché laisse en paix dans les marges, les niches, les segments pour pointus et branchés. Le discours de la Médiathèque est de placer ces expressions au centre : sans les innovations qui naissent dans ces laboratoires et l’imagination des artistes singuliers, c’est la totalité du champ musical qui perdrait un de ses poumons créatifs, une de ses sources de jouvence où puisent toutes les musiques mainstream pour se renouveler, présenter de nouvelles textures, ébaucher des narrations sonores innovantes… Et ainsi, le message est clair sur la nécessité d’arrêter d’opposer des répertoires, de jouer le populaire contre le savant, tout se tient, tout est important et donner des moyens aux champs de l’expérimentation pour qu’il soit prospère et dynamique est la meilleure manière de dynamiser le marché du mainstream qui trouvera à s’y inspirer. Archipel rend compte de la vague importante de la savantisation issue des musiques dites populaires (savantisation théorisée par Alberto Velho Nogueira) en convergence avec la musique classique contemporaine. Des formes sonores (et visuelles) qui ont tiré parti des avancées des technologies et des connaissances scientifiques. Comme beaucoup des expressions artistiques modernes mais en faisant des technologies un usage créatif qui permet une critique de l’apport des technologies, au service de l’autonomie. – Revenir aux sens, aux îlots. – Archipel est une navigation dans l’histoire des musiques actuelles, par ses œuvres les plus singulières, les plus rétives au classement et aux segmentations, qui s’organise selon des îlots de sens, des îlots d’expériences pour retrouver l’usage des sens par la musique (alors que les industries culturelles usent de la musique pour ôter cette maîtrise des sens). Ces îlots s’appellent Aléas, Bruits, Corps, Silence, Micro/Macro, Recyclage, Témoins, Temps, Utopie.. Ou comment les musiques nous parlent de l’aléatoire dans la vie, du silence, du corps, du bruit, du recyclage, du besoin d’utopie, de la recherche de témoignage… Un dispositif pour renouer avec le désir de musique. Ce dispositif, dans une version exposition – un meuble de rencontre où lire et écouter des musiques via un écran tactile – a été exposé à la Bpi, du 14 septembre au 1er novembre 2010. Le 18 octobre 2010, une conférence au Centre Pompidou, avec Nicolas Donin (Ircam) et Bastien Gallet (philosophe, professeur aux Beaux-Arts de Lyon), ena présenté les principes et les mécanismes de recherche. – Un outil de connaissance, une navigation originale. – C’est d’abord un espace réel et virtuel de découvertes. Selon un design et une navigation qui invitent à avancer par la surprise. La progression proposée est indéterminée, ouverte au hasard. La configuration encourage à choisir des œuvres musicales « masquées » de manière à (re)trouver en quoi elles sont surprenantes. La procédure aléatoire, même pour un initié, devrait conduire à redécouvrir des choses connues. Le déplacement dans le programme d’exploration conduit, par les liens entre îlots, par les mots clés qui caractérisent les musiques (un mélange de termes académiques et de termes intuitifs), à tracer des trajets imprévus et personnalisés par l’intuition de chacun, entre des musiques qui n’ont peut-être jamais été écoutées successivement, qui n’ont jamais bénéficié de cet exercice de comparaison. Et c’est cet exercice de comparaison, de confrontation qui est stimulante pour l’imagination, même chez un auditeur peu averti. En circulant dans Archipel, le curieux va effectuer un montage de différents langages sonores, des extraits de textes lus, des images de pochettes de disques, des termes de classification, et c’est par ce travail de montage inattendu que des images valorisantes, pour l’auditeur et pour les artistes écoutés, vont germer et conduire à de nouvelles formes de connaissance sur les musiques actuelles. Avec Archipel, La Médiathèque dispose d’une plateforme pour s’implanter dans les économies contributives (en profiter et y apporter quelque chose). – L’apport institutionnel. – La Médiathèque peut mettre en route un projet tel qu’Archipel parce qu’elle achète des médias physiques depuis plus de 50 ans, qu’elle classe les musiques enregistrées en collections conventionnelles depuis des décennies et qu’elle a toujours, par ce travail spécifique, prêté attention aux « singuliers », aux émergences irrépressibles des musiques qu’il est impossible de classer dans les formes connues. Elle a très vite identifié que ce sont les musiques dites « difficiles » qui entretiennent le potentiel régénérant des musiques plus connues. C’est de là que né le désir de musique. Tout cela a été possible par le travail de plusieurs personnes, au fil des ans, au sein de l’organisation institutionnelle d’une association culturelle non-marchande (La Médiathèque), et notamment du travail d’Alberto Velho Nogueira. Tout ça pour dire que c’est par là que La Médiathèque a quelque chose d’institutionnel à injecter « de haut en bas » dans la circulation des savoirs et leur remise en cause par l’énergie ascendante des réseaux sociaux, de bas en haut et qui, trop souvent, court-circuite la complémentarité entre bas et haut par leur dérive. – Archipel inauguré physiquement. – En plus d’être un module d’exposition dynamique (musée virtuel et évolutif des musiques actuelles), Archipel sera bientôt un site Internet mais, aussi et surtout, c’est une collection physique (CD, DVD) entourée d’un savoir-faire de médiation dans les médiathèques. Cet aspect a été inauguré dans notre médiathèque de Bruxelles centre, le jeudi 2 décembre. Un espace de veille a été ouvert avec accès aux médias, aux écrans de consultation, à un mobilier où s’installer pour écouter, lire, regarder, dialoguer. – Bauduin Oosterlinck, shaman de l’ouïe. – Cette mise à flot d’Archipel était placée sous le signe de Bauduin Oosterlinck, un des artistes qui nous a donné envie de construire Archipel. Voici comment il organise ses sessions interactives : plusieurs tables, nappées de blanc, sont dressées. Des objets, agencés par l’artiste, y sont exposés. Ils sont hétérogènes, dans les formes, leurs origines, leurs matériaux, on dirait des rébus. Ils ont un point commun : le stéthoscope. L’artiste explique le fonctionnement de chacune de ces sculptures délicates à quelques assistants qui, à leur tout, feront la démonstration aux petits groupes de curieux qui seront dirigés vers les tables durant le vernissage. Après quelques mots d’explications, chaque visiteur est laissé seul avec ses gestes, sa quête du bruit qu’il peut générer. Ce sont ainsi des agencements de choses pour faire de la musique en circuit refermé, par le biais du stéthoscope, les doits auscultant les objets, presque sans les sentir (tout passe par l’oreille). Ainsi, écouter se confond presque avec respirer. Jouer de ces engins poétiques donne l’impression d’entendre des bribes de ses musiques intérieures (ADN sonore). S’entendre résonner, entendre résonner en soi des objets extérieurs, étrangers. S’entendre musiquer. Délicatement. Comme quand on écoute son cœur. L’aspect médical de cette organologie n’est pas fortuit, on est dans la rééducation de l’oreille, on soigne l’écoute. Avec de subtiles constructions de verre, de volumes de silence, des déplacements d’air, des ressorts, des cordes, des mécanismes oniriques pour une musique fragile, éparse. Vous êtes le seul à entendre ce que vous produisez. Ça vous appartient, vous créez en vous de l’inédit. Et ces choses si petites peuvent déclencher des expériences bouleversantes : comme la manipulation de l’ocarina et la révélation du silence. Et chacune des révélations distillées par les instruments d’Oosterlinck libère des ondes oscillantes qui poussent l’ouïe vers les rivages d’Archipel, y instille le désir d’entendre autrement la musique. (PH) – Archipel présenté sur le site de la MédiathèqueAutre texte sur B. Oosterlinck

L’évasion raisonnée

Dans le texte. Ce sont des premières lignes qui hantent. Si je devais décrire le début de texte idéal, pour moi, ça ressemblerait à ça. Quelque chose qui fixe l’attention et retient le souffle, mobilise toutes les capacités de lecture (pas seulement celles dédiées aux signes typographiques). Ça ne donne pas seulement envie de traverser le texte sans discontinuer, ça invite aussi à rester sur ce bord, cette prémisse inépuisable, ce miracle qui circonscrit l’insaisissable en quelques mots précis, sertis sur le vague. Je devrai élucider pourquoi, alors que je cherche à me remémorer ces premières phrases, c’est le contour des propositions qui ouvrent La Recherche qui me vient à l’esprit. Voici : « J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu. Pourtant, rien n’indiquait ni même ne suggérait, à l’instant du choix, qu’il me fallût m’engager sur cette autre route. » Comment, au cours d’une expérience banale – se trouver dans un carrefour -, on flirte avec l’indéfinissable que le poète affronte/construit/déconstruit, ou démonte et remonte, pour évoquer avec Didi-Huberman la technique du montage cinématographique, car L’arrière-pays est bien un texte qui parle d’images, au montage mystéreiux (c’est l’objet du livre L’arrière-pays). Le carrefour comme lieu d’échange entre le connu et l’inconnu, lieu de bascule. En évoquant de longues marches dans le désert, la pierraille, et la rencontre avec des vestiges et des ruines – ou la présence immémoriale d’architectures se fondant dans les paysages de roches -, l’auteur précise de quoi lui parle le carrefour (aux formes multiples) : «(…) Partout où l’on a voulu un surcroît de mur, orner une façade, surélever des terrasses, y paraître, faire entendre au soleil levant, ou couchant, une musique de la dissolution du moi illusoire mais sur des assises de roc, et dans l’architecture qui est la permanence vécue ; en tous ces lieux affirmés, oui, je me sens chez moi, à l’instant même où j’aspire à l’insitué qui les nie. » Yves Bonnefoy écrit son livre pour éclaircir le mystère de l’arrière-pays et en quelque sorte s’en dégager (ou avoir les coudées franches avec ce sentiment, cette mélancolie particulière, ce nevermore à la Poe ?). Il en retrace la généalogie à travers des lectures d’enfance (des aventures dans le désert avec une Rome souterraine), l’apprentissage du latin qui le met en contact avec d’autres temps et l’étranger de la langue, la découverte des campagnes italiennes en lien avec la peinture de la Renaissance (analyse de paysages, réels et représentés), le déménagement et le changement de territoire lors des grandes vacances d’été (à partir de quand est-on ailleurs ? dans l’autre pays ? où est la démarcation ?)… Le texte est illustré de photos (grises, sobres) et de reproductions de peintures (des détails). Toute la relation singulière qu’il entretient avec l’insitué est ainsi démontée, racontée, mais ça ne dissipe jamais, heureusement, l’insitué, ni le sien, ni le mien.  Puisque le désir de relire la première page, d’en revenir au carrefour initial, renaît sans cesse. Et qu’il est indispensable de conserver cette profondeur de l’insitué pour sentir. – Dans la rue. – L’insitué, comme catégorie importante, par où se ressaisir de sa poésie, dans un monde qui aime surtout situer et assigner (ce que démontre encore Wikileads et sa croisade malsaine contre les petits secrets). N’est-ce pas cela que les signes apposés dans l’espace urbain doivent entretenir comme codes de résistance par l’imaginaire et l’implantation de carrefours dans les discours ? Est-ce que, par exemple, ce vaste dessin collé, noir et blanc, d’une ville-usine dont les tentacules fonctionnels sont inséparables du corps d’une pieuvre aux prises avec les mâchoires d’autres machines-animales, insitue quoi que ce soit, au-delà de sa saturation ? Peut-être dans les arrières plans, comme les horizons qu’Yves Bonnefoy va chercher dans certaines peintures pour caractériser l’appel de son pays, faits de fioritures abstraites, de motifs organiques et industriels rendus à leur gratuité de viscères post-modernes ? (Ces fonds paysagers des peintures de la Renaissance, fascinants.) Et les moutons collés en hauteur, sur l’angle des immeubles ou des devantures, comme un signal, un rappel à l’ordre (ne soyez pas moutons) ? Non, faut pas pousser, pas l’apparition d’un mouton, ainsi isolé ! Mais si on en croise beaucoup et qu’on les compte obsessionnellement ? Est-ce que cette image interrogative voire accusatrice  ne décolle pas l’attention vers autre chose, la sépare du soi strictement confiné à ce qu’il convient d’être en rue ? Et l’artiste, colleur acharné de moutons (originaire de Grenoble), cherche-t-il à susciter des penchants d’âmes pour l’insitué, par la répétition, le nombre d’occurrences, l’envahissement : le troupeau égare le jugement, la compréhension d’où ça vient, où ça va, tous ces gestes de collage ? – Dans la galerie. – J’avais vu, d’Eric Poitevin dans une exposition au Portugal (Faro), des surprenantes photos de broussailles, des morceaux de terrains vagues. Le genre de bouts de terrains complexes à saisir en images parce que tellement hirsute, échappant à toute classification et inventaire. Le genre de truc à propos duquel il est malaisé de pouvoir affirmer : « j’ai vu », tellement les directions y sont multiples et mélangées.  Et là, c’était clair. Il présente à la Galerie Nelson-Freeman, notamment quelques grands formats de chemins en forêts. Des trouées entre les arbres. Des coupe-feux. Ces chemins mènent-ils quelque part, ne sont-ils pas envahis, plus loin, par les taillis, les lierres et les ronces à tel point que, en persévérant à y avancer, on n’irait vers nulle part d’autre que le cœur végétal de la forêt, jusqu’à s’y enliser (comme un navire pris dans les algues, hélices immobilisées) ? Un cul-de-sac qui se transforme en matrices absorbantes où la marche se transforme en autre chose. Un autre mouvement, d’essence plus haute ? La perspective d’une ouverture lumineuse n’est-elle pas trompeuse ? Ces échappées m’ont toujours appelé de manière irrépressible comme des couloirs temporels où se soustraire au réel (je lie sans doute trop succinctement mon goût pour l’école buissonnière à l’arrière-pays de Bonnefoy, tant pis, ça m’y fait penser, aussi). On se promène là, on n’est plus sur la carte et, à certains endroits, la tête se libère, elle commence à penser autrement, des pensées se délient. De même, les nus de Poitevin insituent le regard sur le corps, parce qu’il montre des formes, des chairs, des peaux réelles, authentiques, en décalage absolu avec les normes mannequins qui inondent le marketing de la vie marchande. À tel point que, se rendant compte qu’au niveau des représentations, nous n’avons pas l’habitude de regarder ces corporéités ordinaires élevées au rang d’objets d’art, on prend conscience de la manière dont on peut se sentir exclu de tous les référents du beau (appartenant soi-même aux corps ordinaires), être nulle part, transparent, contemplant les corps dignes d’admirés. C’est l’insituation négative que l’on cherche à nous faire subir. (Insituation négative qui nous force à réagir en cherchant des expériences d’insitué positif, via l’esthétique, les paysages.) On ne nous exhibe de la nudité (ou des formes explicites), en général, que pour nous en faire baver. Le décalage est abyssal, mais c’est un choc qui peut être positif, donnant l’impression que tout reste à explorer, à réinventer. – Dans le nulle part. – Une fois, j’ai été nulle part, perdu. J’avais entrepris de traverser une île à pied, sans y être préparé. Disons à pieds nus alors qu’elle était envahie d’orties et de plantes piquantes. Ce qui fait que la progression fut très lente, me frayant un chemin avec un bâton, posant les pieds précautionneusement, m’enfonçant sous les arbres, visitant les vestiges de bâtiments, traversant des clairières sauvages, de moins en moins visible du rivage. Cela dura en fait une éternité angoissée pour ceux qui me cherchaient, et pour moi un éclair heureux. J’échappais, là, à tous les radars, j’étais parfaitement dans l’insitué (de la berge, il était difficile d’imaginer qu’un gamin puisse progresser, en culottes courtes et sandalettes dans ce fouillis végétal). C’est une expérience qui s’apparente à ce que l’on évoque avec les cas de « téléportation », être enlevé par des extraterrestres puis remis à sa place ! C’est probablement la trace heureuse de cette courte vie insulaire qui me fait dresser l’oreille et tourner le regard dans l’inquiétude diffuse de certains carrefours et palpiter aux premiers rivages de L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy – Dans le son. – Je me demande si une musique noise, violente et saturée de feedback, presque sans nuances, comme celle de Jazkamer (à titre d’exemple) dans Musica non Grata, est une manifestation sonore qui tue l’insitué, radicalement, de manière terroriste, ou si, au contraire, elle ne le restituerait pas dans sa densité vierge, de minerais noir brut, assourdissant. J’y reviendrai. (PH) – Colleur de moutonsGalerie Nelson-Freeman. E. Poitevin, entretien d’artisteExpo à Faro, chronique