L’évasion raisonnée

Dans le texte. Ce sont des premières lignes qui hantent. Si je devais décrire le début de texte idéal, pour moi, ça ressemblerait à ça. Quelque chose qui fixe l’attention et retient le souffle, mobilise toutes les capacités de lecture (pas seulement celles dédiées aux signes typographiques). Ça ne donne pas seulement envie de traverser le texte sans discontinuer, ça invite aussi à rester sur ce bord, cette prémisse inépuisable, ce miracle qui circonscrit l’insaisissable en quelques mots précis, sertis sur le vague. Je devrai élucider pourquoi, alors que je cherche à me remémorer ces premières phrases, c’est le contour des propositions qui ouvrent La Recherche qui me vient à l’esprit. Voici : « J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu. Pourtant, rien n’indiquait ni même ne suggérait, à l’instant du choix, qu’il me fallût m’engager sur cette autre route. » Comment, au cours d’une expérience banale – se trouver dans un carrefour -, on flirte avec l’indéfinissable que le poète affronte/construit/déconstruit, ou démonte et remonte, pour évoquer avec Didi-Huberman la technique du montage cinématographique, car L’arrière-pays est bien un texte qui parle d’images, au montage mystéreiux (c’est l’objet du livre L’arrière-pays). Le carrefour comme lieu d’échange entre le connu et l’inconnu, lieu de bascule. En évoquant de longues marches dans le désert, la pierraille, et la rencontre avec des vestiges et des ruines – ou la présence immémoriale d’architectures se fondant dans les paysages de roches -, l’auteur précise de quoi lui parle le carrefour (aux formes multiples) : «(…) Partout où l’on a voulu un surcroît de mur, orner une façade, surélever des terrasses, y paraître, faire entendre au soleil levant, ou couchant, une musique de la dissolution du moi illusoire mais sur des assises de roc, et dans l’architecture qui est la permanence vécue ; en tous ces lieux affirmés, oui, je me sens chez moi, à l’instant même où j’aspire à l’insitué qui les nie. » Yves Bonnefoy écrit son livre pour éclaircir le mystère de l’arrière-pays et en quelque sorte s’en dégager (ou avoir les coudées franches avec ce sentiment, cette mélancolie particulière, ce nevermore à la Poe ?). Il en retrace la généalogie à travers des lectures d’enfance (des aventures dans le désert avec une Rome souterraine), l’apprentissage du latin qui le met en contact avec d’autres temps et l’étranger de la langue, la découverte des campagnes italiennes en lien avec la peinture de la Renaissance (analyse de paysages, réels et représentés), le déménagement et le changement de territoire lors des grandes vacances d’été (à partir de quand est-on ailleurs ? dans l’autre pays ? où est la démarcation ?)… Le texte est illustré de photos (grises, sobres) et de reproductions de peintures (des détails). Toute la relation singulière qu’il entretient avec l’insitué est ainsi démontée, racontée, mais ça ne dissipe jamais, heureusement, l’insitué, ni le sien, ni le mien.  Puisque le désir de relire la première page, d’en revenir au carrefour initial, renaît sans cesse. Et qu’il est indispensable de conserver cette profondeur de l’insitué pour sentir. – Dans la rue. – L’insitué, comme catégorie importante, par où se ressaisir de sa poésie, dans un monde qui aime surtout situer et assigner (ce que démontre encore Wikileads et sa croisade malsaine contre les petits secrets). N’est-ce pas cela que les signes apposés dans l’espace urbain doivent entretenir comme codes de résistance par l’imaginaire et l’implantation de carrefours dans les discours ? Est-ce que, par exemple, ce vaste dessin collé, noir et blanc, d’une ville-usine dont les tentacules fonctionnels sont inséparables du corps d’une pieuvre aux prises avec les mâchoires d’autres machines-animales, insitue quoi que ce soit, au-delà de sa saturation ? Peut-être dans les arrières plans, comme les horizons qu’Yves Bonnefoy va chercher dans certaines peintures pour caractériser l’appel de son pays, faits de fioritures abstraites, de motifs organiques et industriels rendus à leur gratuité de viscères post-modernes ? (Ces fonds paysagers des peintures de la Renaissance, fascinants.) Et les moutons collés en hauteur, sur l’angle des immeubles ou des devantures, comme un signal, un rappel à l’ordre (ne soyez pas moutons) ? Non, faut pas pousser, pas l’apparition d’un mouton, ainsi isolé ! Mais si on en croise beaucoup et qu’on les compte obsessionnellement ? Est-ce que cette image interrogative voire accusatrice  ne décolle pas l’attention vers autre chose, la sépare du soi strictement confiné à ce qu’il convient d’être en rue ? Et l’artiste, colleur acharné de moutons (originaire de Grenoble), cherche-t-il à susciter des penchants d’âmes pour l’insitué, par la répétition, le nombre d’occurrences, l’envahissement : le troupeau égare le jugement, la compréhension d’où ça vient, où ça va, tous ces gestes de collage ? – Dans la galerie. – J’avais vu, d’Eric Poitevin dans une exposition au Portugal (Faro), des surprenantes photos de broussailles, des morceaux de terrains vagues. Le genre de bouts de terrains complexes à saisir en images parce que tellement hirsute, échappant à toute classification et inventaire. Le genre de truc à propos duquel il est malaisé de pouvoir affirmer : « j’ai vu », tellement les directions y sont multiples et mélangées.  Et là, c’était clair. Il présente à la Galerie Nelson-Freeman, notamment quelques grands formats de chemins en forêts. Des trouées entre les arbres. Des coupe-feux. Ces chemins mènent-ils quelque part, ne sont-ils pas envahis, plus loin, par les taillis, les lierres et les ronces à tel point que, en persévérant à y avancer, on n’irait vers nulle part d’autre que le cœur végétal de la forêt, jusqu’à s’y enliser (comme un navire pris dans les algues, hélices immobilisées) ? Un cul-de-sac qui se transforme en matrices absorbantes où la marche se transforme en autre chose. Un autre mouvement, d’essence plus haute ? La perspective d’une ouverture lumineuse n’est-elle pas trompeuse ? Ces échappées m’ont toujours appelé de manière irrépressible comme des couloirs temporels où se soustraire au réel (je lie sans doute trop succinctement mon goût pour l’école buissonnière à l’arrière-pays de Bonnefoy, tant pis, ça m’y fait penser, aussi). On se promène là, on n’est plus sur la carte et, à certains endroits, la tête se libère, elle commence à penser autrement, des pensées se délient. De même, les nus de Poitevin insituent le regard sur le corps, parce qu’il montre des formes, des chairs, des peaux réelles, authentiques, en décalage absolu avec les normes mannequins qui inondent le marketing de la vie marchande. À tel point que, se rendant compte qu’au niveau des représentations, nous n’avons pas l’habitude de regarder ces corporéités ordinaires élevées au rang d’objets d’art, on prend conscience de la manière dont on peut se sentir exclu de tous les référents du beau (appartenant soi-même aux corps ordinaires), être nulle part, transparent, contemplant les corps dignes d’admirés. C’est l’insituation négative que l’on cherche à nous faire subir. (Insituation négative qui nous force à réagir en cherchant des expériences d’insitué positif, via l’esthétique, les paysages.) On ne nous exhibe de la nudité (ou des formes explicites), en général, que pour nous en faire baver. Le décalage est abyssal, mais c’est un choc qui peut être positif, donnant l’impression que tout reste à explorer, à réinventer. – Dans le nulle part. – Une fois, j’ai été nulle part, perdu. J’avais entrepris de traverser une île à pied, sans y être préparé. Disons à pieds nus alors qu’elle était envahie d’orties et de plantes piquantes. Ce qui fait que la progression fut très lente, me frayant un chemin avec un bâton, posant les pieds précautionneusement, m’enfonçant sous les arbres, visitant les vestiges de bâtiments, traversant des clairières sauvages, de moins en moins visible du rivage. Cela dura en fait une éternité angoissée pour ceux qui me cherchaient, et pour moi un éclair heureux. J’échappais, là, à tous les radars, j’étais parfaitement dans l’insitué (de la berge, il était difficile d’imaginer qu’un gamin puisse progresser, en culottes courtes et sandalettes dans ce fouillis végétal). C’est une expérience qui s’apparente à ce que l’on évoque avec les cas de « téléportation », être enlevé par des extraterrestres puis remis à sa place ! C’est probablement la trace heureuse de cette courte vie insulaire qui me fait dresser l’oreille et tourner le regard dans l’inquiétude diffuse de certains carrefours et palpiter aux premiers rivages de L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy – Dans le son. – Je me demande si une musique noise, violente et saturée de feedback, presque sans nuances, comme celle de Jazkamer (à titre d’exemple) dans Musica non Grata, est une manifestation sonore qui tue l’insitué, radicalement, de manière terroriste, ou si, au contraire, elle ne le restituerait pas dans sa densité vierge, de minerais noir brut, assourdissant. J’y reviendrai. (PH) – Colleur de moutonsGalerie Nelson-Freeman. E. Poitevin, entretien d’artisteExpo à Faro, chronique

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