Passage à l’arbre

 

C’était une baguette sauvage plantée dans un petit talus, contre un muret. C’est devenu un saule florissant qui recouvre pommier et potager. Je me résous à le faire élaguer pour donner de l’air au reste du jardin. Une fois l’opération réalisée (ou presque), l’impression de vide dans le ciel est surprenante. Quelque chose d’aérien n’est plus habité. Par contre, l’ampleur de la dépouille au sol rend perplexe, on n’image jamais quel volume représente une ramure abattue et à quel point elle va rendre le chemin impraticable. Le tronc amputé de ses bras, une branche maîtresse couchée, l’image d’une existence provisoirement démâtée. L’arbre n’est pas mort, ce n’est pas le but, dès le printemps, il va recommencer à fabriquer du bois, à remplir le vide. Et il faut dégager l’espace, évacuer les branchages. Sans outil industriel, on s’attaque à ça avec un bon sécateur. Face à l’amas embrouillé des tiges, fabuleux désordre, on se demande par où commencer !? On attaque une tige, n’importe laquelle, il faut bien un début, on coupe à distance égale, et à toutes les intersections pour démonter l’écheveau, diminuer la masse, organiser des tas faciles à évacuer (broyer ou brûler). On est là face au foisonnant et au dru. Les gestes deviennent automatiques, on procède presque à l’aveugle, et il est quasiment impossible de poursuivre son effort au même endroit. Les nœuds, les embranchements, les entrelacs conduisent la main, la détournent. On tourne autour des tas. Une petite sueur agréable s’installe, le travail – un peu absurde – invite à ne pas trop penser, à s’absenter. Ça devient un peu hypnotique comme quand on commence à faire éclater les bulles d’air de certains emballages protecteurs. On rentre dans quelque chose sans fin, de jamais satisfait. À la limite on n’a pas envie d’en finir. On est bien à l’air pur, au soleil froid, dans ces gestes répétitifs. On rentre dans le dru, le foisonnant, l’inextricable. On rentre dans l’arbre. Car même si c’est désormais du bois mort – bien que chaque tige soit prête pour sa renaissance -, ça ne s’apparente pas trop à de l’équarrissage. Au contraire, chaque coup de sécateur qui tranche un nœud, une fourche, reproduit l’image de cette fourche, de cette connexion végétale, dans le mental, le psychique. Il y a captation. Au fur et à mesure que l’organisme produit ce travail de fourmi qui sectionne chaque nœud de la voilure réticulaire de l’arbre, le psychisme comprend l’être de la ramure, comprend comment c’est fait, et absorbe de l’arbre en lui. Ce qui est une manière de chanter ce que subit l’arbre, de le raconter, pour en garder la mémoire, lui rendre hommage. Sans cérémonie ni pathos particulier. Dans les gestes pratiques. Et ce chant ne parviendrait peut-être pas à la conscience si l’image de ce dru, foisonnant et inextricable – dont en découvre l’organisation interne en la détruisant selon le même processus de l’horloge que l’on démonte pour en comprendre le mécanisme et que l’on ne parviendra plus jamais à faire mesurer le temps -, n’éveillait pas le souvenir d’écritures, de dessins, de musiques. Ce sont des images de textes, des densités d’écritures, des partitions en trois dimensions, des anarchies bruitistes en traits élancés. Extraites du vivant où elles se cachaient, détachées de la matière. En avançant dans ce maquis de tige, comme pour se frayer un passage, on perd la notion du temps et du sang qui bat, on rentre dans des traces laissées par des œuvres et dont les structures nerveuses ressemblaient à ça, à ce que l’on est en train de tailler, d’ausculter de l’intérieur. On a alors l’impression d’être enveloppé d’un bruissement, secoué par le souvenir de fulgurances poétiques très pointues, des associations d’idées lumineuses qui, accumulées, rejoignent l’obscur, et traversé d’un ruissellement de fines lances noise, loin dans l’écho des lames qui sectionnent. C’est une manière de penser la musique, l’écriture, les marques culturelles que l’on cherche à lire, comprendre. Un recul, un passage par l’arbre. (PH)

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