Page blanche et cote d’Opale

Dans cet endroit, les éléments se rencontrent, se confondent (ils se déplacent et sédimentent l’un dans l’autre), se métamorphosent mutuellement et donnent l’impression que peut en surgir l’imprévisible, l’incalculable, une nouvelle vie (à force de s’y replier comme en un paysage cocon comme c’est le cas quand on se dirige vers ces régions pour se ressourcer, couper les ponts, respirer autre chose). La terre, la rudesse des champs accidentés, la lourdeur de la glaise caillouteuse, la sécheresse de la craie, le dénivelé qui donne des hauts le cœur, le travail fermier côtoie sans cesse le labour infini de la mer et la cavalcade vaporeuse ou plombée du ciel. Les tracteurs rentrent dans les vagues pour y larguer les barques de pêcheurs. Les falaises et les monts roulent des vagues géantes, nues ou boisées, chiffonnées ou peignées. Pédaler dans cette région, le long de la côte ou en s’éloignant à l’intérieur des terres, c’est avoir l’impression de grimper et dévaler des pentes marines, mouvantes. C’est intérioriser un relief jamais figé, le reproduire en soi, le dédoubler, l’emporter pour s’oublier (c’est par là qu’imperceptiblement, on glisse hors de soi pour s’oublier). Pédaler dans ce milieu campagnard forestier marin, frustre et raffiné à la fois dans le sens où l’on semble y côtoyer des formes de vie élémentaires, à peine ébauchées et d’autres déjà très élaborées, complexes, qui nous dépasse, pédaler là impose de dompter le roulis. Les jambes encaissent autrement que sur d’autres reliefs. On traverse des forêts, des villages pentus, des côtes qui cassent les jambes, des corons carriers, des plaines retournées par le vent qui vient du large et dilate les poumons jusqu’à les rompre. On a toujours l’impression d’avaler des cristaux de mer qui s’écoulent comme dans un sablier. On se retrouve toujours nez à nez avec elle, de près ou de loin, confondue avec le ciel, embusquée près des nuages. Cet envahissement, lentement, par le fait de sillonner et d’épouser la configuration géographique trame la possibilité de se trouver ailleurs en organisant une cassure avec l’air que l’on respire habituellement, il ne suffit pas de s’être déplacé en voiture, avec des bagages qu’on déballe dans une maison provisoire, il faut une autre cassure qui passe par une combustion interne, organique, psychique que doit déclencher l’environnement, sa dynamique éolienne, saline, tellurique. Marcher sur les nombreux chemins tracés par divers métiers et espèces au fil des siècles – braconniers, fraudeurs, douaniers, chasseurs, fermiers, errants, oisifs, marins, pêcheurs, marchands, glaneurs, envahisseurs, résistants -, et qui suivent les crêtes, les falaises, plongent dans des combes, contournent des trous d’obus, traînent sur des coteaux ondoyants, favorise aussi la déconnexion. Le passage vers un ailleurs, en tout cas l’illusion d’échapper aux contraintes de la vie laborieuse. Et quand on s’aventure dans des contextes agités, par exemple si le vent ne cesse de déferler avec force plusieurs jours et nuits d’affilée, uniformément, sans à coup, essorant sans répit les talus, les herbes, les buissons d’arbousiers, les jungles de ronciers, l’impression de glisser dans une faille est encore plus nette. Le sol est comme couvert de végétaux fuyants, en vagues successives, pleines d’écumes et de débris revenus du large, du lointain, des brindilles, des fruits momifiés, des fleurs séchées, des bois éclatés, des gerbes de pailles et des plumes. Si d’aventure le ciel est bas et brumeux, laiteux, charpies bruineuses, rétrécissant la vue, une agréable oppression se propage comme de se faufiler dans une dimension aveugle où l’on ne sait plus ce que l’on va rencontrer. Avec qui quoi va-t-on se trouver nez à nez ? Quel bestiaire affolé par ce vent de plusieurs jours et nuits va surgir du brouillard et se jeter dans vos pieds, voire entrer en vous, se mêler à vos membres, à votre sang ? Car la permanence de cette humidité qui, agitée par le vent, ronge le paysage, rapproche les distances et les matières, estompe les différenciations, faisant qu’à la longue il est difficile de dire là c’est de l’eau, là de la pierre, ici de la boue et une touffe d’herbes, plus loin le vide et le ciel, là sous la main une peau ou un vêtement, la séparation entre l’intérieur et l’extérieur, entre la nature et ce que contient l’enveloppe humaine, se désagrège. On gravit le mont presque plaqué au sol par les éléments, marche course reptation envol. On arrive au sommet et on (s’)éclate. Un sommet, c’est un sommet, un trait d’union souligné entre le plein et le vide, l’ascension exalte et son achèvement est une récompense. Même si la colline n’est qu’une imitation de la montagne et de son altitude majestueuse, à son faîte on touche l’intouchable, l’indéfinissable et ses flots invisibles qui irradient. C’est l’appel d’air, la caisse de résonance des désirs, des fantasmes, sans ce vide céleste qu’il semble possible là de renifler, il n’y aurait pas cette aspiration que produit le fait de désirer. Le fait d’avoir la tête plus près des cieux (quelle illusion, mais c’est un jeu dont il vaut mieux accepter les règles, y croire)) fait communiquer avec ce moteur interne, celui qui infinitise nos souhaits, nos désirs en leur donnant du champ libre qui nous dépasse, nous devance, sans quoi nous ne pourrions avancer. C’est comme quand le silence s’installe et que, soudain, on perçoit le bruit de la machinerie principale, imperturbable. (« L’économie libidinale est l’économie de cette infinitisation et constitue en cela un système de soin intrinsèquement long-termiste parce que intrinsèquement tourné vers l’interminable –  qui longtemps s’appela Dieu » B. Stiegler). L’arrivée au sommet rompt le temps ordinaire, un court instant on communique avec l’interminable, difficile à supporter et c’est pour cela que l’on se met en route assez rapidement vers la vallée.  À certains instants, il y a bien cette sensation d’être ouvert, aspiré et de s’apercevoir à l’extérieur, dans les formes fantomatiques du paysage. Les choses se remettent en place le long des falaises où, même si plage mer et ciel sont relativement indistincts, tissés d’un même voile impalpable, le sentiment qui se dégage est celui d’un certain ordre. Rivage et ligne d’horizon se confondent certes, cul par-dessus tête, envers et endroit indistinct, inversion du repère spatial, mais paisiblement, comme un fondamental. Un point de départ, juste avant une page blanche (qui se fait désirer). Face à un tableau, en écoutant une musique, en lisant un livre, de pareilles sensations peuvent submerger, aux instants où quelque chose d’inédit surgit, un passage s’effectue, c’est bien pourquoi la relation aux œuvres peut se décrire comme une relation au paysage.  (PH)

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