Les herbes et l’enfance

Yves Bonnefoy, Le Lieu d’herbes, Galilée, 2010, 72 pages

Il y a quelques semaines, photos à l’appui, je tentai de cerner la force et la richesse du ressenti face à un carré d’herbe non coupée, entouré de buis, un lieu comme préservé, à l’écart, vivant sans intrusion de tondeuses ou quelque autre outil de l’homme qui sont des instruments imposant un rythme temporel bien précis, celui qu’il convient de respecter pour qu’un jardin garde l’apparence de l’entretien (la tondeuse passe tous les huit jours, par exemple, et la cisaille tous les mois). Et à part exprimer la première couche de ce ressenti, je n’avais pas réussi à exprimer quoi que ce soit de la véritable expérience (banale) qui se jouait là. C’est bien la vocation d’un blog consacré aux tentatives de se cultiver d’afficher aussi l’impuissance à exprimer ce qui, souvent à notre insu, se cultive en nous. Puis, très peu de temps après, j’aperçois en vitrine Le Lieu d’herbes, d’Yves Bonnefoy. Le lien avec mon carré d’herbes en flux, malgré le titre, n’est pas si évident qu’il n’y paraît. Mais la lecture de ce texte permet quelque élucidation, de grappiller un peu de terrain sur ce que ce ressenti conserve d’inexprimable (et le sens même de toute pratique culturelle vise bien à transformer l’inexprimable en exprimable, à interpréter, et non à consommer selon des accès immédiats et se suffisants à eux-mêmes). C’est le texte d’une conférence où l’auteur vient apporter un complément et quelques nuance à un de ses ouvrages de référence, L’arrière-pays. Le travail du texte consiste à expliquer la nature et l’impact précis d’une image, d’un souvenir et, par rebond, de toute une catégorie d’images et de souvenirs qui nous font vivre, penser et ressentir. « Je pense ainsi à une image qui, d’une seconde à l’autre, ressurgit quelquefois en moi de cette mémoire que nous avons par-dessous la plus habituelle : entre deux murs de pierre nue sans fenêtres, et sous un foisonnement de hautes herbes sauvages, c’est une cour étroite et profonde, sous un ciel qui semble d’été. » L’auteur rappelle sa position et précise son angle d’attaque : « Je ne suis pas historien mais quelqu’un soucieux de la poésie – ce déni du rêve – qui demande secours à la recherche historique dans le labyrinthe où entraîne l’imaginaire métaphysique. » – Langage et correspondances. – L’attention se porte sur le fonctionnement du langage, l’outil par lequel on perçoit et désigne, le filtre qui organise la mémoire et les différentes sortes de mémoires. Et, l’acquisition de la langue ayant sa propre histoire répartie en stades différents, successifs ou simultanés, les souvenirs s’établissent à différents endroits, et éveillent des formes d’être au monde fort différentes. Particulièrement, le stade adulte du langage ne cesse d’aller chercher, ou d’être irradié, par le langage enfant et ce qu’il a conservé d’un autre rapport aux choses, nimbé rétrospectivement de « magie ». Les premiers mots désignent, servent à éprouver pleinement les choses et les êtres comme intégrées à soi, avant la césure vers la mise en forme d’un langage conceptuel, analytique. Les choses, le paysage, les proches, les lointains, les animaux sont « vécus et non étudiés ». Puis, il y a le passage progressif vers le langage en tant que tel. « En ce moment du passage entre la pleine présence aux événements et aux choses et l’envahissement du regard par le point de vue analytique, certaines grandes composantes de la réalité jusqu’à cet instant familière, êtres qui vont donc disparaître sous la représentation schématique que l’intellect en proposera, viennent dire « au revoir », si je puis dire, en se montrant comme précisément ces présences que la pensée nouvelle mais aussi en se soumettant déjà aux définitions qui les établissent dans un système de différences : cet arbre, par exemple, auprès ou plutôt au sein duquel on avait grandi, cet arbre demande qui demande à être vécu pleinement un moment encore, étant pourtant maintenant un pêcher, un chêne, une appréhension déjà distinguée de toutes les autres par son concept. » Ce passage conditionne ces impressions où des choses peuvent nous sembler en étroite connivence avec quelque chose de très profond en nous et dont nous avons l’impression de ne plus les entendre nous parler à l’oreille, correspondance rompue. « Le petit jardin des jeux de naguère, avec son arbre, on l’éprouve maintenant à la fois intensément proche et mystérieusement silencieux. » Ce que l’auteur appelle « lieu d’herbes » sont des paysages (des bouts, des morceaux d’horizons proches ou lointains, micro ou macro) qui réactivent, au sein du langage adulte avec son réseau de concepts, une manière de regarder et ressentir correspondant au stade du langage antérieur. « Le « lieu d’herbes » est la préservation, à l’époque du conceptuel, du regard auquel celui-ci a mis fin dans la pratique du monde. Il est donc une part de cette mémoire de la présence qui est la cause en nous de la sensibilité poétique, du projet de la poésie. Et s’il revient, s’il insiste dans la conscience, c’est peut-être aussi, j’en fais d’abord l’hypothèse, parce que ce projet a besoin, pour se maintenir, de se signifier à soi-même, et doit donc s’attacher à des souvenirs de cette sorte fondamentale, qui font de leur récurrence un étai pour sa propre survie au sein d’un discours attaché pour sa part à réifier toutes choses. » Yves Bonnefoy précise au passage sa conception de la poésie : « La poésie est la mémoire d’instants de présence au monde dans les années de l’enfance, puis celle de la perception du non-être par en dessous ces instants et alors celle du doute, celle de cette hésitation que sera la vie, mais c’est aussi une réaffirmation, c’est le vouloir qu’il y ait du sens là où le sens se perdait. Et c’est un travail assurément. » – Carré de poésie. En ce sens, le carré d’herbes redevenues libres, sauvages et encadrées formellement par le buis bien dru, est un carré de poésie. La première étrangeté que j’aurais pu relever étant qu’il ne semble pas borné malgré la présence des haies. Le regard ne peut le fixer à l’intérieur d’un périmètre manifeste. C’est comme un nuage d’herbes changeant sans cesse de formes, de consistance et d’étendue. C’est l’herbe insaisissable, la prairie immense, les vastes coteaux herbeux où l’on se perdait, avec lesquels on faisait corps, herbes parmi les herbes, c’était le devenir herbe, un flux d’herbes qui se substituait par anticipation à tous les mots qui viendrait en tondre l’imaginaire illimité et qui, à l’intérieur du langage plus rationnel, maintient la possibilité de sentir le paysage, de s’y échapper, y disparaître ne serait-ce qu’en clignant les yeux. C’est se reposer du langage qui « réifie toutes choses », le langage exploité par le capitalisme pour accéder à l’inventif de l’être, sa part créative, mettre la main dessus et le rentabiliser au plus vite, comme on le voit actuellement dans la « nouvelle société de la communication ». Un carré d’herbes sauvages, ça ne communique pas, malgré tout ce qu’on éprouve en le contemplant. L’analyse poétique d’Yves Bonnefoy, toujours remarquable dans la description sensible et précise des sens et de l’émotion, éclaire pourquoi et comment ces « lieux d’herbes », ressourcent et alimentent le désir de sentir, d’éprouver de manière irréductible au commerce, au rentable, en vue de préserver les êtres de culture. (PH) – Article sur le carré d’herbes, Herbes pas si folles . – Présentation d’Yves Bonnefoy –  Yves Bonnefoy en Médiathèque.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s