Un peintre en guerre

Bruno Perramant, Les couleurs, la guerre, In Situ/Fabienne Leclerc, 09.09 / 16.10.2010

Bruno Perramant a consacré une série de toiles au thème des « chevaux de l’Apocalypse » dont les modèles équestres sont des statues bien précises comme il s’en explique : « Ces chevaux sont les Pégases qui ornent le pont Alexandre III à Paris et qui représentent, par allégorie, les Arts, le Commerce, les Sciences et l’Industrie. Ce monument a été érigé pour l’exposition universelle de 1900. C’était à l’époque, évidemment, une promesse de progrès universel. Retourner cette promesse en apocalypse avec le recul d’un siècle meurtrier me paraît juste, en accordant l’immunité aux artistes. » L’apocalypse comme promesse menaçante permanente est dans la peinture de Bruno Perramant, elle en travaille les couleurs mêmes. L’exposition à la galerie In situ commence d’ailleurs par deux séries consacrées à ces chevaux apocalyptiques. On peut ne pas voir directement qu’il s’agit de chevaux et penser à des mouvements de cellules, des fibres nerveuses, des mouvements de synapses, une représentation abstraite de ce qui bouge et se représente naturellement au sein de la matière vivante, chair informe obscure traversée de lignes, de formes semblables à des fragments de voie lactée. C’est à scruter ce trou informe de l’être, cette antimatière grouillante à partir de quoi il se constitue, que l’on voit y surgir les fameux chevaux. Ils sont au cœur du vivant, sous forme de chrysalide instable, on les croyait remisés à jamais dans les vieux livres d’images, ils n’ont pas cessé d’agir, quitte à se fondre dans le décor, se cacher dans l’angle mort des particules. Et il y a ainsi une première impression que cette peinture sert à faire revenir une dimension perdue de la vision. Il y a là une imagerie ancienne, désuète dans sa grandiloquence, qui s’actualise via une esthétique inattendue comme si on ne s’attendait pas à ce que cela revienne par ce biais-là, des techniques picturales relativement traditionnelles. L’expérience temporelle se poursuit dans la salle principale, l’œil enregistre le même genre de décalage, en plus grand. Il est devenu tellement évident que seules la photographie et le reportage télévisuel peuvent rendre compte de la guerre, question d’urgence et de volonté de témoigner si possible en temps réel de ce qui se passe réellement, histoire de tenir en haleine le spectateur au risque finalement de déréaliser la guerre, qu’il paraît anachronique de peindre la guerre. La toile, la peinture à l’huile, c’est trop lent, trop subjectif. Le temps que le peintre finisse sa toile, la guerre est ailleurs, elle a peut-être changé de visage. Le reporter suit l’action pour nous. Mais par contre le peintre peut fixer de la guerre ce que le reporter ne verra jamais parce qu’il court trop, le nez sur le théâtre des opérations. Au premier coup d’œil d’ensemble sur les toiles alignées dans la galerie, les sensations sont ambivalentes, à la fois je sens que dans ces couleurs et ses images, la représentation de la guerre saute aux yeux, comme une évidence, c’est bien ainsi qu’elle se cache pour occuper tout le réel, en même temps je la cherche, où est la scène de guerre caractérisée, là, est-ce de la guerre, et ici, encore, ou autre chose ? Ou commence et ou se termine le camouflage ? Il y a les deux têtes couvertes de sac, elles évoquent des prisonniers de Guantanamo, sauf que les papiers sont plus marrants, colorés. Ce sont des autoportraits de l’artiste, le visage escamoté par de la toile peinte par lui en forme de sac de prisonnier, étouffé, bâillonné sous sa couleur, par les ouvertures, l’impression d’un visage aux abois, nié. Entre la farce et la torture. Couvre chef de guérilla. Les cinq toiles rassemblées sous le titre Aurore (2009) baignent dans une lumière légèrement malsaine, indistincte, entre veille et sommeil, cauchemar et réalité, l’heure où des gens sont enlevés, disparaissent, sans explication, sans justification, sans respect du droit. Comme si elles disparaissaient dans une autre dimension, happées par des extraterrestres (la force de l’aurore) ou enrôlées dans une société secrète. On ignore où elles vont, il est impossible de se représenter le lieu où elles vivent ou agonisent, elles sont dans une autre dimension, dans l’irreprésentable, souvent proche de l’insoutenable. Juste à côté, dans La couverture orange (2009), un groupe militaire ou paramilitaire, en treillis dans la nuit – et le vêtement les enveloppe d’une matière semblable à celle de la nuit, insaisissable, presque invisible, fuyant, comme des ombres, comme ces bandits nus qui s’enduisaient de noir et de matière grasse pour n’offrir aucune prise -, se tient debout, bien verticale,  près d’un corps nu menotté, à terre. Et à gauche un des protagonistes apporte le drap qui viendra recouvrir la victime, l’effacer, le retirer de la vue. Tout a l’air bien ordonnancé, comme quand on procède à un constat d’accident. C’est confus et excessivement précis à la fois comme un crime légal bien conduit. Paysage de guerre (2010) est vraiment surprenant. C’est un taillis et, au fond, un point sombre d’où jaillit l’orifice d’un canon. Cela me fat penser aux entrées des anciens camps militaires, près de Namur, auxquelles nous accédions en escaladant des rochers, en traversant des broussailles, pour rôder ensuite dans des kilomètres de tunnels, ressortir à différents endroits de la forêt, par des bunkers abandonnés, éventrés. Dans cette toile, la guerre est tapie au fond des talus, des branches, des buissons, embusquée dans le paysage le plus banal. Mais est-ce un paysage naturel ou un paysage mental ? N’est-ce pas au fond de la forêt neuronale que se cache ce canon, comme un regard borgne (derrière lequel grouille le labyrinthe des pulsions guerrières) ? Cette présence malsaine est précédée d’une déflagration soutenue, toutes les brindilles sont soufflées, ne tiennent plus à rien, suspendues dans le vide, projetées vers l’avant. Fines ramures nerveuses, nervures du vide même. Alors que l’assise, le permanent, ce qui ne bouge pas, demeure dans le fond obscur, inquiétant, retranché derrière une étrange laitance, du rien irradiant, un périmètre initiatique qui reconstitue la virginité de la guerre, au fil des siècles, renouvelle l’attrait de son mystère de manière à pouvoir toujours convaincre une nouvelle génération de s’y engouffrer… Il y a aussi ces autres scènes où des personnages ont la tête couverte d’un Torchon vert, d’un Drap vert ou d’un Torchon rose (2010). Ils sont seuls face au vide, dans l’attente du coup final ? Ils sont seuls ou entourés, on les a couverts pour les subtiliser plus facilement à leur réel,  les perdre (ils n’ont désormais plus besoin de savoir où ils vont) ou pour les protéger et les faire passer d’une zone de danger à à une cache sécurisée (il vaut mieux qu’on ne les reconnaisse pas et que les prédateurs perdent leurs traces). Prisonniers en bout de course ou monnaie d’échange ? La guerre ne s’embarrasse pas des identités. La guerre et ses fantômes, la guerre comme fabrique de fantôme, commerce de fantômes avec souvent le paradoxe que sous ces torchons et draps qui nient la personne, effacent l’histoire personnelle, on devine le contour et l’énergie vitale d’individus résistants, de vrais individus conisistants, alors que les formes autour, en uniforme, agissent comme de vrais fantômes, inconsistants. Bruno Perramant ne peint pas la guerre de face, mais comment, par son omniprésence, elle envahit le travail sur les couleurs, la recherche inlassable du peintre qui cherche le code couleur adapté à une époque envahie par la guerre comme principe généralisé. Comme elle tape sur le système pictural. Le face à face Pasolini et Monroe, Le Dernier Rêve (2010), est aussi une manière de montrer des victimes, frappés en plein vol,  d’une autre sorte de bataille. Sur un autre terrain. La facture est impressionnante, j’ai envie d’utiliser un terme ancien, dire qu’il s’agit d’un travail de maître. Les formats moyens (80 sur 90) sont estimés à 40.000 euros. (PH) – Galerie In SituAutre article sur B. Perramant dans Comment7

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