Forêt à la vie à la mort

Apitchapong Weerasethakul, « Oncle Boonmee », 2010

Il est difficile de comprendre le scandale que ce film a provoqué et la violence des attaques dont il a été l’objet, au moment où Cannes lui décerne la palme d’or, de la part de journaux comme le Figaro ou la Libre Belgique à moins d’admettre que le fond de l’air est devenu bien conservateur, voire réactionnaire. Le film est lent et son scénario peut sembler invertébré mais c’est surtout de s’écarter de ce qui rentre trop facilement dans les scénarios bien articulés. Déjà, toute l’histoire – bien entendu qu’il y en a, de l’histoire, et de quelle étoffe ! -, dénoue nos rapports occidentaux formatés à la mort, à l’attente du néant. Alors, forcément, le récit ne peut correspondre à la fonction « normale » du récit, il suit d’autres logiques. Pour établir la preuve de la richesse du scénario, peut-être faut-il se référer à l’installation que le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris a présentée fin de l’année 2009. En fait d’installation, il s’agissait de films tournés par Apitchapong Weerasethakul dans la région où il projetait de réaliser Oncle Boonmee, avec les paysages, les habitants, leurs histoires, leur imaginaire, leur passé, leur relation à la forêt, aux esprits, à la modernité. Des films d’atmosphères, les lumières, les ombres, les brumes, les mouvements, les sons naturels. Des films sur la vie des adolescents, entre traditions et modernités, un pied dans des tâches quais ancestrales, un autre dans des pratiques qui les rapproche de n’importe quel ado urbain. Des séquences de doux  délires collectifs où un groupe construit une habitation évoquant les tentes d’initiation primitives, version new-look, ou un habitacle pour voyager, partir ailleurs. Des scènes documentaires où des militaires s’entraînent à la guerre. Des promenades où des paysans expliquent leur rapport à la réincarnation. À part quelques photos, placées à l’instant où Oncle Boonmee quitte son enveloppe corporelle, rien ne se retrouve formellement dans le film.et ces photos font références à son passé de « tueur de communistes » qui aurait dérangé, comme il le dit ailleurs, son kharma. Ce sont des réalisations documentaires par lesquelles le cinéaste s’immerge, forge un matériaux imaginaire et visuel dense, chargé de sens et de mystère. Mais tout provient de choses vues et entendues, y compris le rythme qui est probablement la vitesse qui rend possible de pénétrer dans la zone intermédiaire entre deux mondes et au regard de s’adapter à ce que l’on peut y voir. Un long glissement, un lent abandon, un renoncement progressif à toutes les certitudes. Le film n’est qu’un seul tableau, la proximité avec une forêt extraordinaire – on n’en a pas la perception, ici -, primaire, luxuriante, où se dissimule certainement l’origine du monde. Du fait de la mort prochaine de Boonmee, les portes sont grandes ouvertes, dans les deux sens, entre ici et là-bas. Les esprits circulent, les fantômes s’invitent. Les légendes se réactualisent, la princesse défigurée y rejoue l’amour dans l’eau avec le poisson, les frontières entre mondes humain et animal sont à nouveau poreuses et particulièrement les échanges de sang avec les singes-fantômes. La forêt est fantastique, envoûtante, jamais effrayante. Dès les premières images où la vache qui s’échappe,  – dans une formidable lumière crépusculaire où, naturellement, les âmes semblent échanger leurs formes -, ne ressemble plus à un animal mais à un humain en forme de vache et l’être qui la rattrape, à un esprit animal personnifié, déguisé en homme tatoué. L’immense forêt est représentée comme une entité vierge, inaltérée, avec en son centre une vaste matrice magique de mort et de vie, on y meurt et on y renaît, on traverse les parois de vie et de mort dans les deux sens. Ce n’est pas léger, il y a une tension certaine, mais ce n’est pas lourd, pas dramatique. Il n’y a jamais prédominance du sentiment de perte, la narration est construite pour que les choses qui finissent et les êtres qui disparaissent soient toujours remplacés par d’autres, se transforment en autre chose, arbre, lumière, insecte, sons, ombres, tout communique. Rien ne se termine dans ce film, le principe des vies antérieures n’a pas de fin. C’est juste une plongée. D’où cette lenteur hypnotique, magique, apaisante aussi. La coulée du temps est particulière (en tout cas pour nous, avec notre culture de la finitude). L’exposition du mort au temple bouddhique ressemble à la devanture kitsch d’un karaoké et la scène chiche d’un karaoké au bar du coin ressemble aux lumières clignotantes du décor funèbre. On meurt comme on chante pour changer de peau, les yeux fixés sur l’écran et ses paroles qui transportent ailleurs, dans d’autres enveloppes. L’esthétique filmique, incroyable,  donne cette impression que les choses s’interpénètrent, sont transparentes l’une à l’autre. Et par-dessus tout la masse obscure et bruyante de la forêt vierge comme une cantate cosmologique, comme ce qu’on désignait, autrefois, par le terme musique des sphères, des astres, rumeur mêlée des mondes sous terrain et céleste (à quoi s’ajoute, à Mons, la musique d’un ventilateur, très couleur locale!). La forêt encore bien plus importante que comme poumon écologique. Poumon de rêves, de devenirs, de transmutations. Alors, pourquoi ce film a-t-il tellement dérangé ? Ce n’est pas de ne rien raconter ou de reposer sur un scénario soi-disant indigent, tout de même ? Il semble que le plus impardonnable soit d’avoir octroyé la palme à un film dit de cinéphile !  En tout cas, trois spectateurs un samedi soir, quasiment en première semaine, dans une petite ville comme Mons, capitale culturelle…  (PH)

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