Régime sans sucre

Je n’étais pas particulièrement attaché à la sucrerie de Brugelettes. Dans la région, elle était un repère. À l’automne, le charroi de tracteurs et de camions, entre les champs et l’usine, était impressionnant (dangereux parfois). Les véhicules faisaient la queue sur des centaines de mètres pour passer sur la balance, déverser leur cargaison qui partait sur les tapis roulants… Par temps sec, le macadam disparaissait sous des nuages de poussières. Par temps de pluie, les routes étaient glissantes de boue, se différenciant à peine des accotements. La grande tour fumait, son panache était visible de loin. Une odeur fade de pulpe envahissait la campagne. Les camions repartaient avec une pâte fumante pour nourrir le bétail des fermes. C’était un site industriel greffé dans la vie rurale. À une époque, c’était un petit moteur économique, ça faisait vivre des gens. Puis un lent déclin et, il y a deux ans, la fermeture définitive. L’usine restait là, exposée, une mémoire. Pas très belle, elle n’avait pas été construite pour ça. Mais un vestige tout de même, du patrimoine industriel. Je traverse ce site régulièrement à vélo, ça fait un drôle d’effet après avoir roulé dans les champs pendant des heures, de débouler là, sur une route qui semble faire partie de cette ancienne exploitation sucrière, avec sa gueule d’usine à gaz rapiécée, dépassée et qui était une excroissance industrielle de ce que produisent les cultures alentour. Quand elle était en activité, on pouvait avoir l’impression de s’être trompé, d’avoir emprunté une route qui rentrait vraiment dans les hangars et les machines, menacé d’être happé par les processus de transformation de matières premières. Il n’y avait pas de séparation nette entre le dedans et le dehors, au passage, le pédalage se trouvait connecté, par ondes, à toutes sortes de tensions, tractions, machineries, brièvement incorporé à l’usine en tant que pièce intruse que la sucrerie allait convertir à ses desseins. On sortait de ce passage avec l’impression d’avoir échappé à un danger (bien réel celui-là, sorties de camions, dérapage dans la pulpe grasse), d’avoir enfreint une propriété interdite (sortie de route, espionnage industriel). Bizarre. Il y a quelques semaines, j’ai aperçu les signes des premières démolitions. Ça va très vite, de semaine en semaine, l’usine s’efface, silencieusement (parce que je ne passe que le week-end, jours de repos, je ne vois l’évolution qu’en dehors des bruits et poussières).  Le site devient fantomatique, semble s’automutiler dans l’indifférence,  se défonctionnalise, se désincarne, se dépollue, se désintéresse, migre ailleurs, dans les souvenirs, les archives. Et tout cela selon une force aspirante qui s’exerce aussi sur les passants, via une nostalgie paradoxale, la mélancolie devant toute disparition marquant symboliquement un avant et un après. On roule sur une route dont le décor disparaît, une route sans rien. C’est tout le paysage qui change de même que les échanges entre le village et ses environs et probablement la manière dont une part importante de la population se sent ancrée dans ce terroir. Dans ce processus d’effacement, de quelque chose qui s’éclipse, retourne au néant, la séparation entre la zone industrielle réduite en tas de grabats et graviers et la zone civile n’est pas plus tranchée qu’avant. La force de démantèlement est délétère. Des « voisins » viennent regarder la progression de la destruction, prennent des photos. Pour le moment c’est surtout un manque qui s’installe, un vide, une absence. Au fur et à mesure que les pièces sont dissociées de l’ensemble, détachées, soustraites, des éboulements se déclenchent dans la manière dont les habitants ont enregistré, photographié et subi l’empreinte des lieux depuis des décennies. Il faut adapter les représentations mentales à la transformation du lieu. Ça deviendra autre chose. (PH)

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