Cirques, montagnes & coup de fouet

36 vues du Pic Saint-Loup, Jacques Rivette, 2009

Quand ce film de Rivette est sorti en salle, je me souviens avoir lu dans les comptes-rendus que, finalement, contrairement à ce que peut laisser entendre le titre, le Pic Saint-Loup n’était pas très présent, on ne le voyait pas beaucoup (je me trompe peut-être, mais j’ai la conviction d’avoir lu ça). En regardant le film aujourd’hui, je trouve le Pic Saint-Loup omniprésent. Tout le film est probablement construit à partir du charme que dégage cet endroit pas banal. C’est profondément un film paysage. Peut-être faut-il y avoir été physiquement pour le percevoir ? Il faut être resté là, entre les vignobles, par exemple sur les bords de la D1, à contempler le face à face singulier entre la montagne de l’Hortus (512 mètres) et le Pic Saint-Loup (658 mètres).  Deux faces de géant qui, il y a longtemps, ne devaient en faire qu’une. L’imagination ne peut s’empêcher de construire des représentations de ce qui les a séparés, violence tellurique ou lente érosion et de ce qui pourrait les réunir, mais là, cela relève de la magie. La forte individualité de ces deux promontoires incline à les personnaliser et à raconter l’origine de leur forme et de leur position sur le mode des contes et légendes. Quelque chose, déjà, continue à les unir. Par le biais du microclimat que leurs masses induisent en protégeant les coteaux des vents en écartant une partie du nuage et en retenant un peu plus qu’ailleurs la chaleur du soleil, les vignobles fournissent une appellation contrôlée qui a du caractère et dont l’aire géographique est relativement limitée. Elle ne dépasse pas la zone d’influence qu’exercent les deux montagnes. C’est un paysage saisissant comme toujours quand la nature développe des formes que l’on dirait appartenir à des géants pétrifiés par leurs secrets, mais à présent rassérénés, sans blessures vives, et à l’ombre desquels de petits villages et des vignerons vivent paisiblement mais habités, hantés. Forcément, vivre à l’ombre d’une montagne aussi remarquable, ça laisse des traces, ça singularise, on devient une parcelle du Pic Saint-Loup et de son vis-à-vis plus ordinaire, l’Hortus, on les incarne. Au cœur du film de Rivette, il y a deux êtres qui ont été irrémédiablement séparés, par un coup de fouet cinglant, l’un est mort et erre à l’état de fantôme et l’autre, la femme, (Kate), est vivante mais immobilisée à l’instant du coup fatal. Ils sont eux aussi pétrifiés, ils ont été enchantés. L’action se déroule dans un petit cirque où Kate revient après un long exile forcé, se rapprochant ainsi du lieu du drame qui la foudroya. Le cirque tourne autour du site du Pic Saint-Loup et, quand on ne le voit pas se profiler à l’horizon, on le sent, le terroir est présent ainsi que les villages qui l’ont toujours en point de mire (Saint-Martin-de-Londres, Notre-Dame-de-Londres, Valflaunès Le Rey, Saint-Mathieu de Tréviers…). Un riche Italien, Vittorio, tout le contraire des montagnes statiques, plutôt du genre toujours mobile, s’arrête un jour pour démarrer la voiture en panne de Kate. Sans doute a-t-il été frappé par l’air éprouvé de la femme, emprisonnée dans son secret, interdite, là et pourtant retenue dans le passé. Il devient un fidèle suiveur du cirque, se familiarise avec tous ses acteurs. Il cherche à comprendre ce qui s’est passé, qu’est-ce qui rend Kate inaccessible. Le secret, à proprement parlé est vite révélé, ce n’est pas cela qui fait la trame du film. Mais comment, en se pénétrant de tout le contexte sensible qui a fait et continue à alimenter la trame de vie de la femme, comment déclencher un geste magique pour la ramener au présent, rompre la malédiction, dissiper le charme, faire en sorte que les deux entités, la vive et le fantôme, accepte leur séparation et se libèrent mutuellement. Vittorio y parviendra, subtilement, sans user de psychologie, dieu nous en préserve, mais en pénétrant l’âme du cirque, son histoire, ses savoir-faire, son rythme de vie, ses clowneries et acrobaties. Ce processus de délivrance est probablement scandé par 36 vues différentes du Pic Saint-Loup, je devrais revoir le film et les compter… Jusqu’au tableau final, un peu irréel, où la pleine lune irradie entre les deux montagnes, donnant l’impression que l’âme qui contemple ce spectacle se sent en harmonie apaisée avec le paysage et le spectacle qu’il offre d’une séparation rocheuse, rocailleuse, broussailleuse enfin comprise. Jusque-là, faute d’un accord intérieur, les deux promontoires excitaient le tumulte, étaient perçus comme le signe fatal de deux parties qui pleurent leur unité perdue, chiffonnées, chagrines, closes dans leur masse muette. Kate sourit, Vittorio reprend la route léger, le cirque vivote, des couples changent, des promesses s’échangent, la vie circule. – Le Pic Saint-Loup est très visible, on ne le rate pas dans le décor. Mais cet été, je suis passé à vélo dans le coin, notamment à Saint-Martin-de-Londres, où j’ai pris un petit-déjeuner et attendu que passe l’orage matinal, et ce qui était encore plus surprenant était l’escamotage du Pic dans les nuages. Il n’était pas là, simplement, absent. Il manquait, c’était bizarre. Le paysage était atrophiée, comme une statue qui aurait perdu son nez. De Saint-Martin, je partis par la D122, quittai la région du Pic vers la vallée de l’Hérault, jusque Causse-de-la-Selle d’où le plongeai dans une autre vallée, celle de Buèges qui prend sa source là, et continuai à suivre la D122 qui, après avoir dépassé Pégairolles-de-Buèges, village bien placé sur une colline ronde et pointue, grimpe en lacets à flanc de montagnes, étroites, en plein désert. Tout en haut, la route serpente dans des causses, un désert de roches parsemées, quelques arbres. Le ciel était gris et les montagnes proches, comme le Pic, cachées dans les nuages. C’était sans fin. Jusqu’à ce que l’horizon s’éclaircisse et indique la voix pour échapper à cette aridité, descendre à toute vitesse vers Montpeyroux et les vignobles du Languedoc. (PH) – Filmographie J. Rivette en médiathèque 36 vues du Pic Saint-Loup, fiche signalétique

Sur les hauteurs de Saint-Martin, en basculant vers l’Hérault, on quitte le Pic Saint-Loup. Mais il y a continuité de paysage, évidemment : ce qui paraît long à vélo est infime pour les montagnes et les forêts et ce que le cycliste perçoit comme l’articulation de paysages différents n’en forme souvent qu’un seul.

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