L’abject

Dans son livre Ce qui fait une vie, Judith Butler s’interroge sur la manière dont les représentations de la guerre, circulant dans les médias, construisent des cadres et des normes selon lesquels des vies valent la peine d’être pleurées et d’autres non. Comment des hiérarchies de ce qu’est l’humain circulent et se banalisent dans le corps social. Ces représentations sont de plus en plus contrôlées par les Etats en guerre qui organisent la présence des journalistes au sein des conflits et dirigent ce qui peut être montré et comment, les perspectives du reportage et du témoignage sont régulées. Dans sa réflexion, Judith Butler analyse des écrits de Susan Sontag qui s’est beaucoup penchée sur la nature et les effets des documents relatant la réalité de la guerre, leur faculté à émouvoir, indigner et pousser à l’action. Selon Susan Sontag, la photographie est nécessaire mais l’écriture, la description narrative par des mots est indispensable à bien comprendre la portée des événements rapportés. « Si une photographie peut avoir comme effet de nous informer ou de nous émouvoir politiquement, ce n’est, d’après elle, que parce que l’image est reçue dans un contexte de conscience politique adéquate. Pour Sontag, les photographies ne restituent la vérité que dans un temps dissocié ; elles « éclairent » au sens benjaminien, et ne procurent ainsi que des empreintes fragmentées ou dissociées de la réalité. Il en résulte qu’elles ne sont jamais qu’atomiques, ponctuelles et singulières. Il leur manque la cohérence narrative. Or seule cette cohérence, d’après elle, peut satisfaire aux besoins de la compréhension. » L’examen de cette question est habilement mené sur plusieurs pages, mais mon intention n’est pas d’établir une synthèse de ce débat. Je lisais ces pages le matin dans le train et, le soir, au trajet retour, je lisais – comme on se fait happer par la cohérence narrative de l’atroce -, le compte-rendu explicite, très cohérent, d’une atrocité sans nom. L’occasion en est donnée par l’ouverture d’un procès, à Aix-En-Provence, d’une bande de marginaux ayant, dans un premier temps, adopté un jeune solitaire souffrant d’obésité qui trouve dans cette adoption un remède à son malaise, enfin il a des amis. Petit à petit il est transformé en souffre-douleur et cela se termine par une mise à mort avec humiliations, acharnement, tortures, dont la description est insoutenable et la réalité des faits, non contestée par les auteurs, au-delà du vraisemblable. Littéralement : comment est-ce possible ? Je me suis dit (contexte, historique, description des protagonistes, déclarations et citation des faits) que les mots venaient beaucoup plus sûrement implanter ce qu’ils évoquent, là où ça fait mal, dans la langue, dans ce sens du symbolique qui nous différencie, en principe de l’animal. Ça vient se loger de manière structurée, en phrases construites, et susciter le début de nausée qui s’amplifie au fur et à mesure que l’imagination, à partir des mots, génère des images, des « photos » imaginaires. Haut-le-cœur. Dans son livre, Judith Butler analyse la production de normes qui répartissent les êtres humains entre ceux qui comptent et ceux dont il ne vaut pas la peine de mentionner l’anéantissement. Ces normes sont construites à partir du principe de la guerre et désignent les ennemis, ces humains dont il faut se convaincre qu’ils valent moins que nous, que l’on peut donc exterminer par armées interposées. Mais, en permanence, dans la société, il  a des êtres qui ne se sentent pas appartenir à des catégories valorisées. Des marginaux, des drogués, des obèses… Que se passe-t-il quand ces humains qui n’en sont pas vraiment ne parviennent plus à gérer la violence qui s’exerce sur eux, qu’il ont besoin à leur tour d’ennemis à leur portée, de sous humains à exterminer pour se convaincre d’appartenir à leur tout à une armée qui dicte ses normes ? Que se passe-t-il quand on tombe, de par son apparence ou selon la particularité de son fonctionnement mental, dans une zone de vie sans humains ? Face au surgissement d’un tel déchaînement abject d’humains sur un autre humain, on se dit que la répression ne sert à rien. Elle ne peut anticiper et prévoir ce genre d’explosion irrationnelle, la libération imprévue de l’abject enfoui dans l’humain. Seule une politique qui soit tout le contraire de la répression, une politique patiente d’attention et de soins pourrait limiter la remontée de l’atroce. Parce que cette politique sait que de l’abject est enfoui dans l’humain et qu’il faut y veiller, être vigilant, prendre les dispositions pour éviter les circonstances qui réveillent les démons. Les exclusions, les mises à l’écart, les images de soi qui font mal. « Là où il a de l’humain, il y a de l’inhumain ; en proclamant à présent comme humain un groupe d’êtres qui n’étaient pas jusqu’alors considérés, en fait, comme des humains, on admet que la revendication d’humanité est une prérogative mobile. Certains humains prennent leur humanité pour acquise tandis que d’autres luttent pour y avoir accès. Le terme « humain » est constamment doublé, ce qui expose l’idéalité et le caractère coercitif de la norme : certains humains se qualifient comme humains, d’autres non. » La notion d’humain est mobile, elle est distribuée selon des cadres que la culture doit aider à identifier, elle fonctionne comme un différentiel. « Je dirais que cette norme n’est pas quelque chose que nous devrions chercher à incarner, mais un différentiel de pouvoir qu’il nous faut apprendre à lire, à évaluer culturellement et politiquement, et dont il nous faut contrarier les opérations différentielles. » (Judith Butler, Ce qui fait une vie.) Le calvaire du jeune homme dont il est question dans cet article est une explosion sataniste. Impossible à prévoir. Sauf dans une société qui serait soucieuse de ne pas nier que l’inhumain est dans l’humain et qu’il faut le prévoir, créer un contexte socioculturel de dépistage, et notamment en combattant le profil d’humains de moindre valeur (moins grave à persécuter, à faire disparaître). PH

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