Précarité, merditude et écriture

Le film La Merditude des Choses est beaucoup plus qu’un film burlesque, avec du tragique et du cœur, comme je me l’imaginais en survolant la promotion et liant en diagonale quelques articles de presse (voilà, manque d’attention). C’est un film étonnement juste sur la précarité fondamentale de l’existence, plus exactement qui rappelle cette condition précarité que l’on n’a de cesse d’oublier ou de ne pas voir. Elle est mise en scène sans grandiloquence dans le destin sans gloire d’une famille atypique, soudée par un esprit de clan viscéral, primal. Une bande de grands garçons attardés, inadaptés, squattant la petite maison de leur mère. Ils ont le souci d’affirmer des personnalités fortes, de se montrer vraiment différents (encore l’esprit de clan) et cela les conduit vers des comportements marginaux et de défis à l’égard des bonnes manières. Que ce soit le langage, la manière de passer son temps, les fréquentations, les façons de s’adresser aux autres (elle a du cran l’assistance sociale dans la cage aux fauves). Bidouillages et Cie avec la vie. Le folklore constitue toujours un point d’ancrage social important et d’inspiration, avec ses licences, ses transgressions. Et l’alcool est le référent suprême, plutôt l’ivresse qui procure ce sentiment de vivre autrement, de n’avoir pas peur de l’instabilité euphorique, de libérer une folie qui facilite la vie. Surtout quand le corps encaisse bien et tient debout. Le bistrot est le centre de la sociabilité et centre de créativité débordante : les inventions pour boire toujours plus et donner du sens au fait de boire sont stupéfiantes. De véritables exploits sportifs avec encouragement de la foule, hauts-faits qui sont racontés et augmentent la gloire des buveurs. L’ivresse exalte le courage de vivre autrement et puis ronge et détruit, le corps ne résiste pas, le cerveau s’abîme, avec des sursauts magnifiques. Dans cette famille, les sursauts sont sidérants, truculents, ubuesques, crades et beaux à la fois. Cette saga est racontée par l’adolescent Gunther Strobbe qui vit là près de sa grand-mère, son père facteur alcoolo et ses trois oncles ! C’est ce témoignage du gamin, attaché à restituer ce passé avec lucidité et tendresse, faisant la part des choses entre ce que lui appris cette existence déphasée et ce qu’elle a mis en péril en lui, qui fait prendre conscience de la précarité cruciale de ces êtres et que tout ce qu’ils peuvent faire pour l’oublier, ne pas souffrir de cette précarité (en étant acculé de la regarder dans les yeux, sans issue), ne peut que les conduire à l’augmenter.  Il n’est pas inutile de rappeler comment Judith Butler définit la condition ordinaire de précarité : « Les corps viennent à être et cessent d’être : en tant qu’organismes doués de persistance physique, ils sont soumis à des intrusions et à des maladies qui compromettent leur possibilité même de persister. Il s’agit de traits nécessaires des corps – ceux-ci ne peuvent « être » pensés sans finitude, et ils dépendent de ce qui « hors d’eux » pour se maintenir-, des traits qui relèvent de la structure phénoménologique de la vie corporelle. Vivre, c’est toujours vivre une vie qui d’emblée court un risque et peut être mise en danger ou effacée soudainement du dehors et pour des raisons qu’elle ne contrôle pas toujours elle-même. » Dans cette merditude que montre le film, la finitude et le dehors qui déterminent une perte de contrôle sont dans la bière et sa célébration entre soûlots. Plus loin, Judith Butler évoque la condition sociale du corps et le mécanisme d’individuation qui fait que l’on dépend des autres, de ceux qui nous entourent, directement ou au-delà, connus ou inconnus. « En tant qu’il est quelque chose qui, par définition, cède à la force et au façonnement sociaux, le corps est vulnérable. Il n’est cependant pas une simple surface sur laquelle sont inscrites des significations sociales, mais ce qui souffre et jouit de l’extériorité du monde tout en y répondant, une extériorité qui définit la disposition, la passivité et l’activité du monde. Bien sûr, la blessure est l’une des choses qui peuvent arriver à un corps vulnérable et qui lui arrivent parfois (et il n’y a pas de corps invulnérables), mais cela ne veut pas dire que la vulnérabilité du corps soit réductible à ce qui le rend sujet à la blessure. Que le corps se heurte invariablement au monde du dehors est un signe de l’inconvénient général que constitue une proximité non désirée par rapport à autrui et à des circonstances que l’on ne contrôle pas. Ce « se heurter à » est l’une des modalités qui définissent le corps. Et, pourtant, cette altérité importune à laquelle se heurte le corps est souvent ce qui anime la capacité à répondre au monde. Cette capacité à répondre peut comprendre une vaste palette d’affects : plaisir, colère, douleur, espoir, pour n’en nommer que quelques-uns. » (Ce qui fait une vie). Les capacités de réponse à ce qui de l’extérieur vient les mettre en difficulté, sont relativement limitées chez le père et les oncles de Gunther Strobbe, et les orientent dans des conduites à risques. Mais quand ça devient la dynamique collective du clan, cela revient à se détruire mutuellement, en n’étant plus capable de s’accorder du soin, on ne soigne plus les autres (le père envoyé en désintoxication, jugé incapable de s’occuper de son fils, celui-ci sera placé en internat où il retrouve une scolarité normale). « La raison pour laquelle je ne suis pas libre de détruire autrui – et même les nations ne sont pas, en fin de compte, libres de se détruire l’une l’autre – n’est pas seulement que cela aura des conséquences encore plus destructrices. C’est vrai, sans aucun doute. Mais ce qui est finalement peut-être encore plus vrai, c’est que le sujet que je suis est lié au sujet que je ne suis pas, que nous avons chacun le pouvoir de détruire et d’être détruits et que nous sommes liés l’un à l’autre par ce pouvoir et cette précarité. Dans ce sens, nous sommes tous des vies précaires ». (J. Butler. Ce qui fait une vie). Sans philosopher, la saga de la famille Strobbe illustre le fonctionnement de cette interdépendance destructrice et constructrice. Le fils raconte comment il s’en est sorti, en désirant aller à l’internat pour devenir un écolier ordinaire, et surtout en écrivant, en voulant devenir écrivain et réussissant à le devenir. Sans happy end exagéré et, surtout, sans rejeter d’où il vient. S’il a dû se protéger et rompre d’une certaine manière avec sa famille, il ne la renie pas, il en a beaucoup appris, beaucoup reçu. Et, comme dans le film Precious, histoire d’une jeune fille obèse abusée, c’est le langage et le désir d’écrire, incluant une discipline contraignante, structurante, qui tracent la voie pour traverser une situation destructrice, étouffante. L’occasion de relire Le mot et les choses de Michel Foucault, de mesurer une fois de plus en profondeur comment cette activité de l’imagination qu’est écrire, qui revient à décrire ce que l’on voit et ressent, à nommer des analogies et des ressemblances entre ce qui se trouve en des points différents de l’univers, dedans et dehors, à organiser des nomenclatures de ce qui attire notre attention et de classer, répertorier ce qu’engendre cette imagination, toute cette activité peut se transformer en savoir qui donne la force de résister, se transformer, de faire prévaloir le constructif sur le destructeur, envers et contre la merditude des choses. Vivre, c’est bien de trouver le moyen de l’inverser, cette merditude. Le film réussit à montrer ça, avec justesse. (PH) – La merditude des choses, film de Félix Van Groenigen – Judtih Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Zones, 2010

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