Archives mensuelles : août 2010

Garrigues vs oasis

On explore peu la manière dont on se fait prendre par un paysage. Ça se dit et s’explique difficilement, cette force qui nous laisse imprimés dans quelques paysages types qui nous ont fait forte impression. On y reste, on en devient partie intégrante, virtuellement certes, mais on y vit, on vit avec eux dans la mesure où ils nous aident à penser en images, en formes, en lumières, ils alimentent un mode de formulation et de conceptualisation qui échappent aux mots, tout en l’alimentant (les mots ont besoin des non mots). Je suis passé là à vélo en 2008, un peu par hasard, dans la chaleur parfumée d’une heure matinale, en m’écartant de la route principale, l’objectif étant d’aller voir le Pic Saint Loup. La route serpente et je vais suffisamment vite pour ne pas pouvoir détailler de quoi est fait le paysage. Il semble aride, limite monotone, mais poussant ses caractéristiques à l’excès, il fait l’effet d’une enclave éveillant le désir d’y rester. C’est en effet une plaine protégée par des hauteurs boisées et promontoires rocheux. Après quelques kilomètres on traverse le village ombragé de Pompignan qui distribue l’accès vers Saint-Hippolyte-du-Fort ou Ferrières-les-Verreriess, chaque fois en imposant le passage d’une colline ou une grimpette à flanc de coteau, la plus belle échappée étant celle vers Montpellier, tracée par une belle route platanée, droite vers le Causse de l’Hortus au sommet duquel on accède par un beau casse-pattes, un col en miniature, une belle route en lacets comme celle que l’on trace de la main dans les buttes de sable, à la plage. Une fois en haut, c’est tout droit dans le causse, petite forêt, prairies sèches, caillasses, à droite la vue sur les Cévennes s’élargit, on aperçoit l’Aigoual. Au bout du causse, on redescend en zigzag et l’on déboule dans le florissant et épicé vignoble du Pic Saint Loup. Mais l’enchantement particulier du vignoble Pic Saint Loup ne faut pas oublier la traversée de cette garrigue exemplaire, cet espace désertique bordé par les contreforts cévenols marque l’imagination. Dans le mécanisme de cet attrait, il est forcément question de vitesse et d’inertie. Dans un monde où les moyens d’aller toujours plus vite sont légion, faire du vélo en cherchant, selon ses capacités naturelles, à atteindre les meilleurs vitesses, a quelque chose d’archaïque. Même si les machines sont sophistiquées et les costumes de la plupart des pratiquants criards, l’attirail reste rudimentaire l’organologie corps-vélo-route, sommaire. C’est déjà, de toute façon, se mettre en vacances du rythme social effréné. C’est le genre de panorama étendu, faussement plat, rapidement embrassé du regard – on croit n’en avoir qu’une vision générale mais je suis certain que le cerveau enregistre beaucoup plus de détails, prend l’empreinte du paysage -, qui crée cette sensation de nous retenir en formulant, à la manière des chants de sirène, une incitation à l’anachronisme que tout le corps entend et ressent. Car vivre au rythme de la vie qui est en phase avec ce type de nature, vivre en phase avec ce qui se passe là, c’est forcément rompre avec la vitesse quotidienne de la vie moderne laborieuse, c’est épouser l’anachronisme, abandonner, se reposer, bifurquer, renoncer à être actuel (« langage, vêtements, carnet d’adresses, connaissance du monde et de la société »). Ce sont des « oasis de décélération » pour utiliser l’expression de Hartmut Rosa dans « Accélération. Une critique sociale du temps ». Comparant l’effet de l’instabilité sociale due aux changements incessants à une situation d’éboulement géologique : « Comme à l’occasion d’un tremblement de terre, toutes les couches (du sol) ne se déplacent pas ici au même rythme : on assiste à des phénomènes de désynchronisation par lesquels différents domaines se déplacent à des rythmes divers ; des « oasis de décélération » isolées se recréent en permanence qui, comme des blocs de granit qui restent immobiles durant un tremblement de terre, promettent une stabilité limitée dans un environnement qui se transforme à un rythme vertigineux. » Voilà, on pénètre dans certains lieux – idéalement à pied lors d’une randonnée assez longue ou à vélo – en y sentant cette possibilité de désynchronisation stable, comme une chance, la retrouvaille avec un élément perdu, l’hypothèse d’un ressourcement (mais ce n’est jamais, pour autant, acquis !). On sait que pour creuser l’impression première que dépose ce paysage en nous, soit pour comprendre et jouir de son empreinte déjà installée dans notre imaginaire, il serait nécessaire d’en établir une topographie détaillée, de vivre à son rythme. Celui des gens qui y habitent, en partageant leurs récits, leurs connaissances orales du lieu, en répertoriant faune et flore (pas formellement, mais en immersion sur le terrain, en observatoire), épouser et éprouver les reliefs, s’imprégner des jeux d’ombre au fil des heures… Bref, freiner, descendre de bécane, passer d’un état à un autre. L’aspect aride de cette inattendue plaine de Pompignan tient à la saison : au printemps, l’impression est sans aucun doute très différente. La zone est protégée, classée Natura 2000, cela peut expliquer une fécondité peu courante : à l’orée des bocages de petits chênes, je n’ai jamais vu voler autant de lucanes, ces grands et splendides longicornes noirs, intrigants. Dès la nuit tombée, une multitude de chants de petits hiboux forme une polyphonie techno douce et bucolique, envoûtante. Le sol est brûlé, mais la diversité de plantes est impressionnante, réduite à l’état de trames filées. Les vols irréguliers et le chant rigolo des guêpiers, l’apparition de huppes, achèvent le tableau d’une vie empruntant des formes moins connues, rares, disparues ailleurs, d’un écosystème préservé (illusion). La diversité florale comme spectrale du fait d’être séchée sur place, en bout de vie, est certainement perceptible par les sens seconds du randonneur ou du pédaleur, dès le premier passage. En été, ce sont les épines de Jésus, buissons couverts de fleurs jaunes, qui attirent le regard, foisonnant. Ils étaient autrefois mangés par les moutons. Les troupeaux sont moins nombreux, les bergeries camouflées dans le paysage sont recyclées en maisons ou gîtes de tourisme, mais il en reste, actuellement en alpage. Sur les collines basses, il y a quelques hameaux dissimulés. La carotte sauvage se retrouve du nord au sud, mais elle est particulièrement belle quand elle recouvre des champs entiers comme ici, bordée de chardons bleu ciel, pas loin de quelques parcelles de céréales dorées. Il y a bien entendu des vignes, Pompignan possède sa coopérative et, là et plus loin, de jeunes vignerons cherchent à donner une identité à des cuvées du « piémont cévenol », façon bio. Mais il y a aussi, quotas obligent, des vignes arrachées, pas mal. Dans le village, une boulangerie épicerie, un bar brasserie irrégulier. Vie sociale ténue, perspective économique fragile. C’est pourtant en traçant sa route, entre sport, nature et médiation culturelle, dans ce genre d’élément rayonnant, entre vitesse et point mort, que l’on imagine brièvement d’autres vies, d’autres organisations, d’autres possibles. Un bar, un vigneron, une halte à l’ombre, ça suffit. (PH)

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Du noir et du rien dans l’été

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 273 pages, 2010

Les Rencontres d’Arles, Photographie 2010, « Du lourd et du piquant ».

Une lecture de vacances idéale qui secoue l’esprit et les sens par sa transversalité saisissante, tranchante, entre les genres, entre les auteurs et les objets appréhendés, par ses formules expertes qui débusquent les contresens et les lâchetés des constructions intellectuelles dominantes, font jaillir la nuit ou l’aveuglement, selon une technique éprouvée pour voir les choses autrement, s’extirper des consensus. Bref, une respiration mentale. A l’heure où l’on cherche le soleil, un précis pour renouer avec la fulgurance du noir! On ne partage pas forcément les points de vue l’auteur, non dépourvue de partis pris et agie par d’autres sortes de conventions, mais au moins elle ouvre les yeux, fait sentir autrement, dénonce quelques trompe-l’œil notoires, en passant d’une écriture poétique qui fait office d’attaque à un style philosophique rigoureux et limpide dans son argumentaire, pour terminer par des estocades critiques raffinées autant qu’imparables. Elle fait réfléchir, par le style et les idées, et du coup, par comparaison, on se rend compte qu’on avale, tout au long de l’année, beaucoup d’écritures qui ne font pas réfléchir, précisément. – Rien et Hugo, la lune et le réseau informatique. – Le titre est une phrase de Victor Hugo regardant le ciel et la lune à travers un télescope, en 1834. Le télescope littéraire d’Annie Le Brun est braqué sur notre réalité – sociale, technologique, intellectuelle, culturelle – et elle s’attache à en décrire le rien. Avec la même précision qu’Hugo décrivant ce qui restait pour l’entendement humain une contrée inconnue, irreprésentable, fantasmatique. Non pas pour dire que ce qui agite et préoccupe principalement le quotidien de notre modernité ne vaut pas grand-chose, mais qu’est en train de s’éclipser le rien, le lien au rien, à l’informe, au noir et au gouffre. La perte du négatif. « Epuisées d’être sans cesse recyclées, les idées et les formes ne semblent même plus pouvoir t changer quoi que ce soit. Un acquiescement général à ce qui est s’impose comme la marque de ce temps. Au début du XXe siècle, Georges Darien remarquait que les bourgeois aiment tant regarder la mer, parce qu’elle n’arrête pas de travailler. Aujourd’hui nantis et déshérités de tous pays font preuve de la même tendresse pour le réseau informatique. Son agitation continuelle fascine jusqu’à ceux qui n’y ont même pas accès. » – Des ruines au noir profond. – En évoquant l’importance croissante des ruines constituant un genre précis dès le XVIIème siècle, avec tout ce que cela exaltait comme expérience esthétique et philosophique, comme preuve que la sensibilité et l’imaginaire ouvraient de nouvelles régions cruciales de l’âme où descendre dans une mise en question radicale de l’humain, Annie Le Brun rappelle ce qui se passe réellement dans cette aventure artistique : « La nouveauté est dans ce mouvement de descente soudain amorcé par la découverte d’une obscurité fascinante d’apparaître sous la pression d’une clarté qui, paradoxalement, menace toute lumière. Comme si, entre cette « énorme profondeur obscure » et la « nuit du monde » dont Hegel va se réclamer, une quarantaine d’années après, quelque chose devait se passer dont la ruine aura été à la fois l’étrange révélateur et l’improbable conducteur. Comme si la ruine avait fait passerelle, au-dessus d’un abîme qui, à mesure que l’idée de l’au-delà disparaît, ne va plus cesser de se creuser et d’attirer l’individu vers les souterrains du monde intérieur. » Elle rappelle ensuite le rôle de Sade qui, au niveau du désir, confronte le lecteur avec un inconscient en forme de monstre sans nom, inexploré, pour souligner que ce qui s’éprouvait alors, par ce biais défricheur de la littérature, n’est toujours pas terminé. Il importe de le penser, d’y revenir, de s’en inquiéter, de s’enquérir de ce patrimoine de l’imaginaire. Car, « ce qui advient là, voilà plus de deux siècles que tout concourt à l’occulter. Il s’agit de la découverte du noir comme énergie qui fait scandaleusement lien entre l’organique et l’imaginaire. » Et ce noir est énergie à condition d’accepter sa valeur et sa signification, à savoir que « le noir serait en l’homme le sens de l’inhumain dont il participe. » – Nuit effroyable. – Les gouffres et les tourbillons intérieurs que sonde et révèle l’imaginaire (peinture, poésie, littérature) auront été clairement vus et identifiés par Hegel comme le spectacle d’une «nuit effroyable » dans le regard de chaque être humain. « Sans cette fulgurance, jamais il n’aurait pu envisager à quelle profondeur s’enracine le négatif, et, par là même, y trouver la justification physique, la raison sensible, de le conceptualiser en contradiction nécessaire agissant à l’intérieur de tout phénomène, comme il y parvient deux ans plus tard dans La Phénomènologie de l’esprit. » Les premiers chapitres du livre d’Annie Le Brun retracent ainsi la manière dont Hegel à neutraliser le noir, le gouffre, la nuit, en élaborant un système philosophie pour rendre acceptable la cohabitation avec les formes démesurées, extravagantes de ce rien traumatisant, en conceptualisant ce que l’imaginaire montrait sans entraves. Dans la manière dont Hegel « réussit à conjurer l’émergence du noir », elle voit un moment fondateur de la raison occidentale qui va dorénavant se fermer à l’animal, au primitif, et tirer de ce renoncement raisonné à la nuit la preuve de la supériorité de sa pensée. Avec instauration de la césure entre sensible et pensé. « Il y parvient au prix du coup de force qui consiste à ramener le sujet dans l’univers du Logos. Moment décisif d’une violence inouïe, au cours duquel Hegel fait tout pour se dégager de la « nuit de l’esprit », en prenant le risque d’en passer cette fois par une autre folie, celle inverse de nier la totalité du monde sensible : « Ce n’est d’abord que dans le nom que, à proprement parler, l’acte d’intuitionner, ce qui est animal ainsi que le temps et l’espace sont surmontés. » Rien de moins. » Et c’est la construction de la solution hégélienne, la négation de la négation : « Toute la violence, d’abord exercée par l’esprit pour s’approprier l’image, est ici retournée contre elle-même en négation de la négation qui, apparaissant sans doute comme telle pour la première fois dans la démarche de Hegel, inaugure une dynamique d’ordre, indissociable du langage : « Le monde, la nature n’est plus un royaume d’images, supprimées intérieurement qui n’ont aucun être, mais un royaume de noms. » Et pour qu’aucun doute ne soit possible, après avoir rappelé « qu’Adam a donné un nom à toutes choses », Hegel souligne à quel point « ce travail est le premier agir intérieur sur soi-même, une occupation entièrement non sensible et le commencement de la libre élévation de l’esprit, car celui-ci est devenu lui-même son objet. Un travail bien supérieur à l’occupation puérile portant sur les images extérieures, sensibles ou peintes, sur les plantes, sur les animaux : avoir une grande gueule, une crinière blonde, une longue queue, etc. » La dialectique comme œuvre d’occultation, comme travail pour substituer la faculté de dire et de nommer à celle de voir et d’entendre, pour que les mots et la possession des noms définissant els choses supplantent les images et l’imagination. Sans doute mesure-t-on mal les conséquences de ce revirement ou tour de vis conceptuel : « Opération d’occultation magistrale qui, jusqu’à aujourd’hui, continue d’induire une orientation majeure de la pensée occidentale. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, l’une de ses plus inquiétantes conséquences réside non pas tant dans l’affirmation d’une définitive suprématie de la raison sur la sensibilité que dans l’impossibilité supposée de représenter ce qui n’est pas réductible à son ordre. Car si la négativité est à juste titre tenue pour l’énergie motrice de la dialectique hégélienne, celle-ci n’en résulte pas moins de la dissociation du négatif d’avec sa nuit originaire, qui, chaque fois, réaffirme la nécessité conceptuelle de cet arrachement de la négation à l’imagination. Ce qui revient aussi à réitérer, à travers le rejet de l’image, celui de la nature. Et vraisemblablement moins de la nature qui nous entoure que de celle qui nous hante. » – Flux d’images aux Rencontres photographiques. – Le flot d’images exposées en 60 expositions aux Rencontres d’Arles tue l’image. La manifestation créée pour défendre la dimension artistique de la photographie doit aujourd’hui faire face à un défi particulier : le tout image, la prolifération de productions photographiques, la photo accessible à tous, le témoignage photographique du quotidien pratiqué par tout et un chacun. Et même si tout le monde est conscient quant à la fragilité qualitative de cette multiplication, l’accumulation extravagante fascine, l’abondance d’images même banales excite le voyeurisme, l’envie de voir comment c’est, ailleurs, dans un autre environnement, une autre rue, un cercle fermé de personnalités, une chambre inconnue, un train…  À simplement vouloir rendre compte de cet éparpillement prolifique, saturé, les Rencontres ne diront plus rien sur la photographie. La gestion de la manifestation culturelle, du reste, ne donne pas l’impression de porter un « message » critique particulier. Même si, bien entendu, il y a des thèmes, des débats, des rencontres. La politique tarifaire est excessive : au prétexte qu’il y a 60 expos à visiter, le pass à la journée est de 23 euros. Mais qui va s’enfiler 60 expositions sur une journée ? En faire 5, 6, voire 7 en s’abrutissant un peu, est déjà pas mal. Le personnel à l’entrée des différentes expositions ou au bar des anciens ateliers semble s’en foutre royalement (évidemment, ça peut dépendre d’un jour à l’autre). Ça sent la grande machine qui glisse vers le sans âme, perdant le contrôle de son sujet ? Ça sent surtout la difficulté du culturel à maintenir ses financements autour d’objectifs ambitieux, ceux de rétablir le contact avec la nuit, les gouffres, l’innommable, la nature qui nous hante. – Des brèches vers le noir –  Travailler le flux d’images qui nous imposent un regard autoritaire et entendent objectiver la réalité, c’est ce que fait Leon Ferrari (1920, Buenos Aires). Il crée de nouvelles images à partir des scènes officielles que déroulent la production médiatique et l’imagerie historique. Rien de fracassant en soi, mais sur la longueur, comme relecture infatigable et interventionnisme éclairé et ludique, quelque chose s’ouvre. Rien d’autre que le rappel obstiné de tout ce que l’appareil au pouvoir occulte, tient éloigné de ses représentations : le noir, le négatif, la nuit. L’horreur contenue sous le pouvoir, le désir bafoué obsessionnellement par l’église. Collage associant l’Ange de la Fuite en Egypte de Giotto avec l’image d’Hitler donnant à manger à des animaux inoffensifs dans son auberge de montagne. Montage installant un groupe d’apôtres devant une femme qui montre son cul. Des paroles de Jésus imprimées en braille, « toute plainte que mon Père céleste n’a point plantée sera déracinée », sur une photographie historique de femmes dans un camp de concentration nazi en Pologne. Ou, autre manière de représenter le désir comme l’œuvre du noir, de la force de représentation excitée par l’énergie de la nuit, ce poème en braille de Borgès sur un nu de Man Ray (ou le poème « Union libre » de Breton sur un nu de Ferdinando Scianna) : « Heures précises de charme et monstrueux comme un ange noir (après-midi qui détruisit notre amour) ». – La chambre noire. –  Images qui font naître la mélancolie en représentant comment les images se fabriquaient, du moins comment elles émergeaient, techniquement et rituellement, dans le noir. Une épaisseur de savoir-faire, de pratiques, de manipulation que le numérique a fait disparaître. Comme si, dorénavant, chaque image, quoi qu’elle fasse, était privée de ce passage dans l’obscurité. Une série de photos sur les agencements de photographes dans leur chambre noire. Leurs outils, leurs dispositifs, leurs procédés, leurs marottes, leurs fétiches, leurs trucs, leurs bricolages. Agencements qui revêtent une dimension métaphorique comme autant de petits protocoles pour que de la nuit et de sa chimie se révèlent les images imaginées avec d’autres appareils… Une archéologie onirique due à Michel Campeau (1948, Montréal). – le site de Michel CampeauAnnie Le Brunêtre une femme, Annie Le Brun

Danser Ventoux

Certaines photos aériennes du sommet du Mont Ventoux, reproduites en carte postale, sont d’une beauté fascinante, entre le paysage naturel et le site culturel. Si on y reconnaît sans ambages le vaste crâne d’une montagne, cela ressemble aussi à une gigantesque poterie primitive, usée, patinée, altérée, forme énigmatique façonnée par une civilisation, échouée. Les chemins et les routes, gravés au fil des siècles selon l’usage, dessinent des arabesques difficiles à déchiffrer, traces d’une langue ancienne qu’on ne peut deviner, « entendre », qu’en les parcourant en pèlerin. Un vestige majestueux qui porte témoignage, dans son érosion même, de l’empreinte des climats, des nuages, des vents, des cieux et du passage laborieux des hommes. Au pied du Ventoux, à Bédoin par exemple, c’est du Ventoux qu’il est question, le village est occupé non-stop par le commerce du pédalage. Location de vélos, ventes de matériels et de doses énergétiques, voitures belges et hollandaises qui débarquent des cyclistes, cyclistes qui marchent en faisant clac clac, concours de mécaniques et de maillots tous plus bariolés les uns que les autres, il n’y a que ça, dans tous les sens, toutes les terrasses, toutes les boutiques, toute l’économie touristique enfle avec le vélo, c’est plusieurs milliers tous les jours qui partent à l’assaut du Mont et la majorité de Bédouin. C’est presque écoeurant même pour un cycliste ! C’est un col rendu mythique par le Tour de France et les souffrances infligées au peloton. Il y a comme une obsession de « faire le Ventoux ». Cela donne aussi chaque année un nombre important de sauvetages, voire en hélicoptère pour évacuer des imprudents dont le cœur lâche près du sommet. La montagne attire, sa masse énorme, sombre (on voit peu de choses de ce qui se passe dedans) et son sommet dégagé, désert, brillant. Par Bédoin, c’est direct, une rampe de lancement à flanc de coteaux et puis l’attaque est frontale jusqu’au Chalet, le nez contre la montagne, arbres et rochers. Les lacets sont brefs, serrés, sans fioriture, la masse montagneuse se développe étouffante, absorbante, il faut s’accrocher. Personnellement, il a fallu une demi-heure avant que le cœur trouve son rythme, parvienne à respirer sans se laisser étouffer par la pression de la forêt et de la pente rocailleuse. Ensuite, il y un déclic, l’organisme trouve son allure, son balancement dansé, il est en équilibre et a l’impression de pouvoir continuer ainsi durant des heures (douce illusion, ivresse). Au fameux Chalet, tout se dégage, plus de végétations devant soi, on entre dans une sorte de sanctuaire dépouillé, cette fascinante calotte de roche et céramique, l’immense os crânien de la montagne saillant contre le ciel, on s’élance avec un frisson provoqué par la beauté impressionnante du site naturel et par son importance dans l’histoire de la saga cycliste. On progresse minuscule et lent – forcément, à l’échelle de ce paysage – dans les lacets élégants de la route runique où l’on entend de lointaines sonnailles. Il fait froid au sommet et venteux, un jeune cycliste cherche à se débarrasser de ses crampes, un autre place du journal sous son maillot avant de redescendre… Deux jours après, je me rends à Sault pour faire connaissance avec cet autre accès au Mont. Un peu après Bédoin, dans les vignobles, le jour et les premiers rayons de soleil, décochés de l’autre côté du Ventoux, atteignent le sommet, délicatement, on dirait une apparition, une manifestation irréelle. Pour atteindre Sault, y arriver, à partir de Flassan, je sinue dans le massif montagneux, Les Holières, Combe de Ripert, La Peyrière, jusque 900 mètres. La route n’est pas facile, mais elle se laisse avaler, on respire, et elle permet de sentir autrement la montagne que lors de l’attaque frontale. Après, on rejoint la route venant de Mormoiron, on grimpe presque à mille mètres et on descend dans la vallée de la Nesque avec une vue magnifique sur les champs, les cultures d’épeautres dorés et les champs de lavande violette très sombre. À Sault, le bar du Progrès est idéal avant d’entamer l’ascension. Et on se lance vers le Ventoux en pente douce, avec des cultures, des fermes, des pâtures. On rentre lentement dans les bois, il y a régulièrement des espaces ouverts avec des petits champs, un hameau, une chapelle. La pente varie, quelques assauts raides, mais aussi de longues périodes très roulantes, voire des faux plats qui laisse le temps de respirer, regarder. On zigzague d’un versant à l’autre, on traverse de nombreux lieux dits, Les Avens, Les Porchiés, le Ventouret, Les Reynards, avec un paysage qui se ferme sur ses arbres ou ouvre ses rideaux vers la vallée. On se dit que le Ventoux, ce n’est pas uniquement trois routes pour que des cyclistes se fassent un sommet hors catégories mais un massif gigantesque traversé de chemins et de lieux nommés. Ce que confirme la lecture d’une carte détaillée : incroyable comme elle parle cette montagne, quelle constellation de sites baptisés, de sentiers tracés, de croisements, de combes, de jas, de plaines, de vallons, d’adrets, de roches, de collets… Je me dis que j’aimerais la connaître plus de l’intérieur, y marcher des heures, que cela changerait l’esprit et la manière de danser sur le vélo au moment de l’attaquer de face, yeux dans les yeux, par ses côtes goudronnées. Et l’on finit tout de même par se retrouver au Chalet Reynard pour les six derniers kilomètres les plus mythiques. Il est presque onze heures et c’est la ruée. Des groupes qui se disloquent, des solitaires qui flambent, des couples qui luttent pour rester côte à côte, des éclopés qui s’accrochent, des frimeurs qui flambent, des fortiches qui filent, des crâneurs qui se font mal, des respirations douloureuses, des grimaces, des défaillances, des abandons. Des familles qui encouragent, des photographes opportunistes qui filent leur carte. Garder son rythme, monter au train. Un original qui monte sur des skis à roulettes. Au sommet, il y a du monde et on y rejoue les marchands du temple ! La température est bonne, on reste, la vue est splendide. On boit, on mange, on reprend son souffle, on compare ses impressions, ses moyennes, ses souvenirs. Quelques-uns qui semblaient finir le plus à l’aise s’effondrent assis derrière le parapet, peinent à se reconstituer. Sans arrêt, il en arrive de nouveaux. Deux jours plus tard, je reviendrai par Malaucène et, alors que ce versant est réputé moins exigeant que celui de Bédoin, je souffrirai le martyre dans certains passages (les trois kilomètres du milieu à plus de 10%). Sans doute que l’organisme n’était pas prêt pour se voir infliger trois fois ce genre de grimpette, mais le parcours est plus plaisant, diversifié, avec de belles vues sur la plaine, d’autres montagnes au loin et, heureusement, il y a des portions plus reposantes où l’on peut rajouter quelques dents, action des doigts, déclic, jeu de chaîne, changement de déhanchement et de balancier, nuances de la danse. Au sommet les poubelles débordaient, mais il faisait encore calme, à peine neuf heures. En descendant, à hauteur de la stèle, je m’arrêtai pour admirer un très grand troupeau de moutons dérivant dans la caillasse, suivi par deux chiens. Bien plus intéressant à regarder. – Ventoux, infos pratiques –  (PH)

Filmé au GSM/ – Première arrivée au sommet, atmosphère générale, le vide, la pente, le repos, le vent et tentative d’autoportrait! – // Deuxième arrivée, atmosphère générale, les arrivés, la route, ceux qui grimpent encore – Le dernier kilomètre, la caillasse, le sanctuaire, le vent enregistré fait un bruit de cailloux frottés l’un contre l’autre, le même bruit, dans l’effort musculaire, que font les musiques, les mots accumulés dans la mémoire, matière mentale à laquelle on s’accroche : – Aperçu du troupeau de moutons :


Pédaler sauvage

Il fait frais quand on part très tôt, dans une lumière presque rose baignant les garrigues, le vent frisquet est bien accueilli par la peau au passage du calvaire, à la sortie du hameau Tourres. Cette lumière vive et rasante du petit matin est dynamique en ce qu’elle cohabite avec une présence accentuée de la nuit, du noir, les ombres en effet sont longues, profondes, chaque forme se découpe nettement. Ce qui est ressourçant n’est pas tellement de pédaler seul en montagne mais c’est de pédaler à travers les différentes facettes d’un large paysage et de sentir comment ces étapes distinctes du paysage fonctionnent ensemble, forment un tout. A coup de pédales et de souffle travaillé, respiration absorbant les aspects de la nature tout au long du déroulé de la route – en pédalant, il semble que l’on regarde et absorbe ce qu’il y a à voir par la respiration, par le passage du souffle et la circulation de l’air, ou que l’on respire par les yeux -, on traverse, on sent ce qui relie les garrigues au sommet aride des cols, en passant par les versants en pente douce, les lacets le long des rivières, les bourgades des contreforts, les vallées plus profondes, les forêts, les alpages… Le lacis de petites routes dans les Cévennes réactive chez moi toujours la même impression d’être un labyrinthe textuel le long duquel chuintent les pneus fins du vélo comme le doigt du lecteur néophyte qui suit mot à mot le cheminement des phrases. On ne sent jamais qu’un petit bout microscopique du texte-paysage, là où l’on se trouve fugacement et selon des caractéristiques très locales, tel aperçu sur la vallée, tel hameau, ici des jardins en terrasse, là des cris d’enfants et des sonnailles de chèvres. On pressent bien la totalité, on sent qu’elle existe, on croit l’embrasser quand on débouche à un sommet, mais c’est une impression très passagère, trompeuse, une illusion, très vite la vision d’ensemble se referme, se protège, continue à émerveiller certes, mais la vue que l’on croyait globale sur le texte-paysage reste hermétique, ne laisse embrasser que la couche extérieure, tout le sombre, toute la nuit et tous les dégradés de lumière à travers les couches de végétaux, toutes les strates langagières restent occultées, protégées. Pédaler le long des routes, monter, descendre, tourner, plonger, remonter en lacets, ne pas voir où l’on va, juste un mur végétal, cette activité de dépense consiste bien à sentir le paysage, pas le penser, ni le lire, encore moins l’élucider, surtout si l’on y met du temps, la durée, la traversée d’éléments variés du paysage, qu’on laisse venir la fatigue jusqu’à ce que ça devienne une sorte d’épreuve car c’est alors que l’on a l’impression que le corps dialogue avec le relief que présente et impose le paysage. Il faut faire avec, s’adapter, produire les efforts appropriés pour avancer, grimper et sinuer sur le chemin revient à épouser le paysage, à danser avec lui et à faire corps avec lui, à se fondre dedans. Pédaler est une sorte de danse qui se substitue à une relation rationnelle avec l’environnement. Au même titre que ce que découvre Warburg chez les Indiens et que nous rappelle Annie Le Brun : « Ce qu’il voit chez les Indiens en est d’abord la confirmation violente, amplifiée par le lointain. Avant tout, parce qu’il en acquiert la certitude physique lors des cérémonies rituelles qui lui permettent de ressentir la complexité, l’intensité et la profondeur de ce qui lie la représentation et son objet, mais aussi de le voir à travers la « représentation de la cause (qui) se déplace entre l’homme et l’animal », dans la mesure où, « au caractère incompréhensible des phénomènes naturels, l’Indien oppose sa volonté de comprendre en se transformant personnellement, en devenant lui-même cette cause des choses », Telle est pour Warburg « la plus grande conquête scientifique des Sauvages, comme on dit », résidant dans le pouvoir d’objectivation de cette métamorphose qu’il voit à la clef de toute représentation. Et c’est bien ce qui le fascine : « la danse des masques est une causalité dansée ». » Chercher une manière de pédaler qui soit équivalente à cela, dans la manière de vivre une relation momentanée avec la montagne et les routes que les hommes y ont tracé (et pas simplement « faire l’Aigoual », « faire le Ventoux »). De Pont D’Hérault jusqu’à l’observatoire de Mont Aigoual, l’ascension est progressive. La vie de la vallée se transforme petit à petit. Au début il y a de nombreuses cultures potagères où s’activent les jardiniers, oignons des Cévennes en terrasses, beaucoup d’ombres agréables. Le village de Valleraugue tout en longueur sur la rivière, un bon endroit pour ravitailler. Après, on continue sur le faux plat, la végétation se durcit et un peu plus loin les lacets commencent. La déclivité n’est pas mortelle, autour de 6%, quelques lacets un peu plus raides. Tout d’un coup on voit l’observatoire, tout là-haut, où l’on va. On se hisse lentement, on passe des feuillus aux résineux. L’air est de plus en plus vif. On passe du soleil à l’ombre. A l’Espérou, ça sent la station de ski au chômage, il y a du dégagement, des prairies. Il reste 9 kilomètres pas très durs. La forêt est superbe, pas loin il y a l’Arboretum de l’Hort-de-Dieu. Des sentiers de traverses parfois surgissent de lents randonneurs qui éveillent toujours un peu de regret : je profiterais encore mieux de cette danse pédalée sur le macadam montagneux – elle aurait plus de sens et m’emplirait de plus de significations- si je connaissais mieux, plus intimement les sentiers et les pentes de l’Aigoual, de l’intérieur. Ainsi, ça reste superficiel, un survol. L’arrivée sur le sommet pelé, à 1567, est toujours lumineuse, herbe rase, pauvre, quelques cailloux, des vaches et leurs sonnailles, peu de touristes, et des vues époustouflantes sur l’enchevêtrement textuel des cimes des Cévennes. La descente est une douce ivresse, on se laisse aller, on s’enfonce. Pour éviter de me retrouver trop vite sur des routes fréquentées, plus bas que Valleraugue, à Peyregrosse, j’ai piqué vers l’intérieur, le col de la Triballe (612), le magnifique hameau de Saint-Martial, redescente sinueuse, remontée au col de la pierre penchée (623), redescente en zigzag, passage dans un autre hameau secret, superbe, Saint-Roman-de-Codières. Il fait chaud, le goudron fond et ses émanations se mélangent avec des senteurs de pins, de lavande, de thym, de réglisse. À certains moments, des nuages de papillons se détachent de la roche et entourent la tête du promeneur. Dans chaque hameau, il est possible de remplir sa gourde, de se rafraîchir dans une fontaine. Il vaut mieux, la danse tape dans les tempes. Les volets s’entrouvrent, un vieux, une vieille dévisage l’étranger assez fou pour circuler au soleil. La descente vers Saint-Hippolyte-du-Fort, à l’ombre sous les arbres, pentes douces faciles à négocier, croisant souvent le Vidourle, l’eau vive qui chante, des potagers bien verts dans les angles de la vallée, des maisons haut perchées, d’anciennes magnaneries austères, le hameau de Cros et l’arrivée dans la ville où attendre la voiture balais. Il faut un sas de décompression quand on descend de la selle, comme si on sortait d’une bulle, on n’entend plus bien ce qui se dit, les oreilles sont couvertes d’un filtre, l’élocution est difficile, les mots sortent difficilement, les phrases s’articulent maladroitement. En faisant corps avec le texte du paysage, on s’est déshabitué du langage des hommes. (PH) – Petite route dans les Cévennes – – Une idée du panorama en haut de l’Aigoual : – Dans un village des Cévennes, cimetière et cigales : – L’ombre du cycliste sur les routes cévenoles –

La nouvelle arrogance culturelle

Mehdi Belhaj Kacem, « Inesthétique et mimésis. Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l’art ». Lignes, 2010

Le cadre. « Alain Badiou, esthétique et politique », première des deux conférences réunies dans ce volume, se veut un texte décisif (quatrième de couverture) sur les questions de l’art actuel. L’auteur s’attaque à une réelle faiblesse du discours actuel sur l’art et les rôles qu’il devrait jouer dans la cité. Une thématique traitée régulièrement dans ce blog (Comment7) au registre de la « politique culturelle » ou comment, ce que découvre et secoue l’art, devrait stimuler une réflexion sur l’organisation politique de la vie sociale, sur notre devenir. La nature de la difficulté est identifiée, dans cette conférence, comme le résultat de la disparition d’une hiérarchie en tant que vision d’ensemble philosophique des formes d’expression, organisant les valeurs artistiques (et donc leur « utilisation »). Il y a, et de manière exponentielle avec les nouveaux moyens de propagande des industries culturelles, une nette tendance à prétendre que tout se vaut, tout est au même niveau et qu’il suffit de choisir selon ses envies. Mais, en même temps, tout est fait pour capter et orienter les pulsions vers ce qui se peut se vendre selon le principe du vite consommable, forcément appelé à être rapidement remplacé. Ce qui brouille le tableau est la prédominance, y compris dans les arts contemporains « savants », du régime de la singularité où nous serions condamnés à passer d’une expérience à l’autre, sans qu’elle puisse être reliées ni alimenté une politique de l’art. Cette apparente déconnexion avec l’histoire justifie, du côté des industries, la mise en place des mythes de la starification. Inesthétique. Le terme « inesthétique », relayant les tentatives d’Alain Badiou pour se ressaisir philosophiquement de la question artistique, se réfère à la fin de la beauté. Tout l’art contemporain se serait érigé contre le beau. Et effectivement, c’est ce se dit le plus généralement. Incontestablement, il a fallu intégrer de la laideur, du non-beau. Mais personnellement, je suis de plus en plus convaincu qu’il s’agit d’un mauvais angle d’attaque : la beauté régit, avec le temps, précisément et tout autant que dans les œuvres classiques, les formes qui ont cherché, par la provocation, à en terminer avec elle. La transgression ne vaut pas comme jugement final. La beauté s’est considérablement élargie, diversifiée, complexifiée, mais elle reste la qualité principale au centre de l’expérience esthétique. Il y a de la beauté dans les œuvres de Duchamp, souvent pris, y compris par Mehdi Belhaj Kacem, comme un des artistes phares qui en termina délibérément avec le beau. Beauté du raisonnement, de la construction et musique conceptuelles, de sa réalisation. « Là où l’esthétique, qui culmine avec Hegel, est en effet toujours une architecture de placement hiérarchique des arts sous le paradigme du beau, l’art, au moins depuis Duchamp, est une maligne déconstruction des hiérarchies instituées par l’autorité philosophique comme esthétique. Les leçons esthétiques de Hegel commencent d’ailleurs par l’art égyptien : et l’esthétique, qui s’accomplit en lui, c’est précisément le placement hiérarchique pyramidal des arts. » Dada aussi est souvent cité comme mouvement fossoyeur de la beauté. Et pourtant, en parcourant aujourd’hui les archives Dada, en livre ou en exposition rétrospective, l’ensemble, n’est-ce pas d’une excitante et exaltante beauté ? Ce qui coince. La tentative de Mehdi Belhaj Kacem pour ouvrir, en invoquant entre autres Badiou et Lacoue-Labarthe, l’accès à une nouvelle vision globale de l’esthétique est intéressante mais, dans son processus, elle met en avant des prises de position qui me semblent complètement biaiser les chances de réussite – mais pourront sembler secondaires à d’autres. Des partis pris basés sur des acquis philosophiques qui me donnent l’impression que l’art actuel n’est pas pensé, pas pris en compte, surtout s’agissant de la musique. Même si je ne peux qu’être d’accord avec la manière d’identifier la cible : « En effet, la musique est ce qui joue, sans le moindre conteste, le rôle primordial à la fois de « l’organisation mentalement disciplinaire » des masses, c’est-à-dire qu’il est désormais presque impossible de pénétrer dans un lieu public sans avoir les oreilles immédiatement envahies de « musiques », mais qu’évidemment par là l’espace privé, avec notamment la télévision, la radio, Internet, les Ipods, etc., est lui aussi envahi par l’imposition et donc par l’intériorisation subjective de l’anti-esthétique de l’indistinction, appareil d’Etat crucial de ce que, dans mon dispositif, j’appelle « nihilisme démocratique » ». Il y a bien un problème à traiter, avec cette omniprésence d’images et de fictions sonores qui colonisent la vie mentale, et c’est bien ce problème dont doivent se saisir les médiathèques qui ont la possibilité d’apporter une autre approche des répertoires musicaux et une autre manière de les fréquenter, de les pratiquer. Parce qu’une fois qu’il a désigné la cible, Mehdi Belhaj Kacem, face à la puissance énorme ainsi levée, semble perdre son sang-froid et réinjecter du hiérarchique à la va vite. Il y a d’abord des retours surprenants de l’autoritaire sous la forme d’affirmations pour le moins osées. Ainsi : « Si Kubrick a choisi « Ludwig van », au début des années 1970, plutôt que Mick Jagger, je vous assure qu’il y a des raisons très profondes, qui concernent aussi le champ des dits « beaux-arts » ». Probablement oui, c’est un choix incluant des raisons profondes mais certainement de moins profondes aussi. Dans la foulée, l’auteur réinstaure sans vergogne, sans apercevoir qu’il ne peut que s’agir d’une régression, l’opposition primaire entre arts savant et non savants : « Musicalement, une fois qu’on a laissé la mode porter aux nues des « musiques » qu’elle brûle quelques mois plus tard, on s’aperçoit que les musiques les plus grandes, les plus novatrices du vingtième siècle ne se sont pas « universalisées », au sens quantitatif, comme le style classique dans un temps beaucoup moindre – mais lui seul dans toute l’Histoire de la musique, il ne faut pas le perdre de vue. Sinon, nous avons bien sûr l’universalisme marchand, qui change toutes les semaines de contenu. Et qui, fabrique, on le sait, du « mythe » à n’en plus finir, alors que, de Schönberg à Boulez, la musique en a fini radicalement avec toute forme de mythologie. Les « mythes » de la circulation marchande, de la presse people, nous le savons, sont des mythes kitsch, des mythes parodiques. » Tout ce qui s’exprime ainsi n’est pas dénué de sens ni d’utilité, mais ça ne dépasse pas le « coup de gueule ». Ce qui par contre peut fausser toute possibilité de penser de manière neuve et dynamique les musiques actuelles est l’opposition caricaturale que l’auteur instaure, soit Schönberg et Boulez contre la musique commerciale. Sacré retour en arrière sur des lignes conservatrices. Revoici le duel entre musique classique savante et industries culturelles. Or, entre les deux, le champ est immense, les musiques ont brisé ce dualisme. Les formes de savantisation se sont diversifiées, la musique savante n’appartient plus aux seuls compositeurs « homologués ». On ne peut plus penser les musiques avec un tel schéma directeur (ou schéma mental). On ne peut plus postuler des écarts qualitatifs, comme le fait plus loin l’auteur, Richard Strauss (Elecktra) et Albert Ayler. Mais Kacem, qui n’a peur de rien dans sa volonté d’affronter le nihilisme, va encore plus loin et c’est l’arrogance aveugle des valeurs occidentales qui resurgit, dans la nostalgique de sa superbe. Non seulement, il faut relire que le style classique « est le style de musique le plus universel qui soit jamais apparu dans l’histoire », mais la révolution musicale occidentale (Ecole de Vienne) est qualifiée de « plus grande révolution musicale de toute l’histoire de l’humanité ». Et Beethoven, bien entendu, aura aussi composé la musique que « n’importe quelle oreille humaine aime sans aucun besoin de présentation culturelle ». Sur quoi se fonde cette certitude ? Voilà ce que j’appelle donc de l’arrogance inutile, venant probablement masquer une incapacité à réellement penser ce qui se joue dans les arts aujourd’hui, en activant des antinomies indignes pour refonder un peu de hiérarchie, « si du moins l’on considère que notre temps, c’est Schönberg ou Ligeti, pas les Bee-Gees ou Star Academy… ». Origine de l’arrogance, un faux départ. Mais ça va, à mon avis, encore plus loin, et parfois de manière un peu trouble. Cela émerge dans la production de tics de formulations très désagréables : l’emploi de superlatif laudatif. Les références citées à l’appui de la position de l’auteur sont toujours précédées ou suivies de qualificatifs très appuyés, au cas où vous ne le sauriez pas : un tel est un grand philosophe, celui-ci un immense musicien, cet autre un très grand philosophe et un très grand musicologue, ou voici un très grand hériter de la musique atonale… Un vrai bombardement de « valeurs sûres ». Et puis, ceci qui met tout de même la puce à l’oreille : Wagner est cité d’emblée comme celui qui a rendu possible le nazisme (par création d’une mythologie) tandis que Heidegger est « simplement » caractérisé comme immense philosophe incontournable. Ce n’est pas qu’il faille prendre la défense de Wagner (la question wagnérienne est nuancée à d’autres endroits du texte) mais il y a, pour le moins, disparité. Et cela, cette disparité aveugle, débouche sur une autre assertion importante qui me semble être un fondement erroné pour penser l’art aujourd’hui, fondement qui a été pensé en tant que tel par Heidegger : c’est de considérer que notre culture, notre art prend son origine dans l’art grec. Tout ce qui précède cette époque grecque, d’un coup, est balayé. Et c’est ignorer toute une pensée qui permet, précisément, selon moi, de construire une politique de l’esthétique et une politique de la pratique des amateurs d’art, notamment toute la réflexion d’Aby Warburg qui est allé recherché l’art primitif, qui a repoussé les origines telles qu’elles étaient pensées en termes de berceau valorisant pour aller au-delà de cette nostalgie grecque empoisonnante. Ce qui est reproché à Wagner, la mise en musique mythologique du nazisme à venir, ressemble bien à ce qu’a produit Heidegger comme pensée : une mythologie culturelle pour fonder l’excellence occidentale et sa suprématie sur les autres cultures. … Concernant cette affaire, bien que je sois un ignorant (je lis peu Heidegger dans le texte), je suis plus enclin à fonctionner avec les outils que fabrique Annie Le Brun. Elle cite le philosophe allemand à propos d’Histoire et d’origine : « … La connaissance de l’histoire à ses origines ne consiste pas à déterrer le primitif et à rassembler des ossements. Elle n’est pas une science de la nature totalement ni même à moitié ; si elle est quelque chose, c’est une mythologie ». Et autant qu’elle soit à la mesure du destin rêvé, ce que rappelle Annie Le Brun : « Il s’agit là d’une précision essentielle qui fonde d’abord esthétiquement le sinistre engagement de Heidegger, dont la haute habileté consiste ici à discerner le « primitif » comme ce dont il faut se détourner au plus vite, afin de mieux confondre pensée et Occident dans une même aura mythologique. Et le flou de celle-ci aidant à précipiter la liquidation de ce « primitif », est enfin possible le seul et unique commencement, qui est l’irruption de la techné grecque, où savoir et art sot encore indissociés. » Et plus loin : « En fait, par ce coup de force, grâce auquel il aura réussi à substituer au « primitif » le commencement grec, Heidegger a su acquérir l’incomparable prestige de faire apparaître et aussitôt disparaître quel affrontement occulte aura hanté la modernité. À savoir qu’à partir de la découverte de Nouveau Monde et, partant, des Sauvages, le destin de la pensée occidentale aura sans doute moins dépendu de son rapport aux Anciens, comme il est coutume de le croire, que de sa reconnaissance ou non des Sauvages dont, par la suite, l’idée est périodiquement revenue inquiéter un équilibre auparavant assuré par la bipolarité classique. »(Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 2010). On peut décider que l’art contemporain a déboulonné le beau et ouvert un boulevard au nihilisme, on peut tout autant lui faire crédit d’avoir ramené le primitif et élargi les conceptions du beau, différencié les expériences esthétiques. Déconstruire la mystification du beau dans l’art occidental est un travail de sape politique qui disjoint le coup de force de type heideggérien associant pensée et occident (comme si, ailleurs, on ne pensait pas) et aucunement un enterrement de la beauté ni du besoin de beauté. Marche à suivre. Le régime de singularité ne rime pas (forcément) avec indistinction. Les singuliers ne sont pas des entités isolées, autistes, sans lien entre eux. Ils sont liés entre eux et connectés à tout le préalable qui les a rendus possible et ouvre des futurs. C’est le travail de commentaire, d’élucidation, de critique, c’est le style de pratiques d’amateurs, de « consommation culturelle » qui, à partir de ce que créent les artistes, peut injecter des valeurs et des repères esthétiques et politiques dans la société, par la confrontation et le débat. C’est tout ce travail des « amateurs » qui est le véritable enjeu et qui consiste en attitudes et comportements qui s’apprennent. Et je me méfie comme de la peste des méthodes heideggériennes qui consistent à exalter les valeurs incluses dans quelques rares et grands créateurs. Ça ne peut plus marcher, surtout aujourd’hui, avec la quantité de créations diverses, avec la distance installée avec les « grands héros » artistiques qui sont des mythes aussi, que l’on ne peut faire vivre, à la longue, qu’avec un peu de dérision, de parodie (il faut bien se donner de l’air). Mehdi Belhaj Kacem, ceci dit, n’est pas loin de penser quelque chose d’approchant : « … ni une singularité n’en vaut une autre, ni elle n’est spécialement « supérieure » à une autre. Nous devons apprendre à penser autrement, à ne pas comparer de cette manière, à ne pas faire de box-office – qui est la classification marchande typique et préférée des faux arts du moment. (…) Il faut décrire d’abord l’architectonique de l’événement, sa syntaxe artistique interne, et décrire ensuite ce que chaque singularité a apporté au processus. » Et de fil en aiguille on se construit un horizon où les singularités émergent et circulent en réseau échangiste, à travers les époques et les géographies. Et cet horizon personnel se communique, devient un héritage mental collectif pour les pratiques contributives. C’est la meilleure manière, je pense, de lutter contre l’emprise du commerce sur la créativité artistique. C’est bien plus « porteur » que de la ramener avec un Top 5 des compositeurs les plus « profonds ». Enfin, si en 2010, pour penser l’art, il faut en passer, en priorité, par un philosophe (Badiou) qui fonde sa réflexion sur Mallarmé ou anime un débat sur Wagner, merde, n’est-ce pas le signe d’un grand désarroi de nos penseurs (ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas continuer à « travailler » les héritages de Mallarmé et autres artistes significatifs) ? (PH)