Du noir et du rien dans l’été

Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 273 pages, 2010

Les Rencontres d’Arles, Photographie 2010, « Du lourd et du piquant ».

Une lecture de vacances idéale qui secoue l’esprit et les sens par sa transversalité saisissante, tranchante, entre les genres, entre les auteurs et les objets appréhendés, par ses formules expertes qui débusquent les contresens et les lâchetés des constructions intellectuelles dominantes, font jaillir la nuit ou l’aveuglement, selon une technique éprouvée pour voir les choses autrement, s’extirper des consensus. Bref, une respiration mentale. A l’heure où l’on cherche le soleil, un précis pour renouer avec la fulgurance du noir! On ne partage pas forcément les points de vue l’auteur, non dépourvue de partis pris et agie par d’autres sortes de conventions, mais au moins elle ouvre les yeux, fait sentir autrement, dénonce quelques trompe-l’œil notoires, en passant d’une écriture poétique qui fait office d’attaque à un style philosophique rigoureux et limpide dans son argumentaire, pour terminer par des estocades critiques raffinées autant qu’imparables. Elle fait réfléchir, par le style et les idées, et du coup, par comparaison, on se rend compte qu’on avale, tout au long de l’année, beaucoup d’écritures qui ne font pas réfléchir, précisément. – Rien et Hugo, la lune et le réseau informatique. – Le titre est une phrase de Victor Hugo regardant le ciel et la lune à travers un télescope, en 1834. Le télescope littéraire d’Annie Le Brun est braqué sur notre réalité – sociale, technologique, intellectuelle, culturelle – et elle s’attache à en décrire le rien. Avec la même précision qu’Hugo décrivant ce qui restait pour l’entendement humain une contrée inconnue, irreprésentable, fantasmatique. Non pas pour dire que ce qui agite et préoccupe principalement le quotidien de notre modernité ne vaut pas grand-chose, mais qu’est en train de s’éclipser le rien, le lien au rien, à l’informe, au noir et au gouffre. La perte du négatif. « Epuisées d’être sans cesse recyclées, les idées et les formes ne semblent même plus pouvoir t changer quoi que ce soit. Un acquiescement général à ce qui est s’impose comme la marque de ce temps. Au début du XXe siècle, Georges Darien remarquait que les bourgeois aiment tant regarder la mer, parce qu’elle n’arrête pas de travailler. Aujourd’hui nantis et déshérités de tous pays font preuve de la même tendresse pour le réseau informatique. Son agitation continuelle fascine jusqu’à ceux qui n’y ont même pas accès. » – Des ruines au noir profond. – En évoquant l’importance croissante des ruines constituant un genre précis dès le XVIIème siècle, avec tout ce que cela exaltait comme expérience esthétique et philosophique, comme preuve que la sensibilité et l’imaginaire ouvraient de nouvelles régions cruciales de l’âme où descendre dans une mise en question radicale de l’humain, Annie Le Brun rappelle ce qui se passe réellement dans cette aventure artistique : « La nouveauté est dans ce mouvement de descente soudain amorcé par la découverte d’une obscurité fascinante d’apparaître sous la pression d’une clarté qui, paradoxalement, menace toute lumière. Comme si, entre cette « énorme profondeur obscure » et la « nuit du monde » dont Hegel va se réclamer, une quarantaine d’années après, quelque chose devait se passer dont la ruine aura été à la fois l’étrange révélateur et l’improbable conducteur. Comme si la ruine avait fait passerelle, au-dessus d’un abîme qui, à mesure que l’idée de l’au-delà disparaît, ne va plus cesser de se creuser et d’attirer l’individu vers les souterrains du monde intérieur. » Elle rappelle ensuite le rôle de Sade qui, au niveau du désir, confronte le lecteur avec un inconscient en forme de monstre sans nom, inexploré, pour souligner que ce qui s’éprouvait alors, par ce biais défricheur de la littérature, n’est toujours pas terminé. Il importe de le penser, d’y revenir, de s’en inquiéter, de s’enquérir de ce patrimoine de l’imaginaire. Car, « ce qui advient là, voilà plus de deux siècles que tout concourt à l’occulter. Il s’agit de la découverte du noir comme énergie qui fait scandaleusement lien entre l’organique et l’imaginaire. » Et ce noir est énergie à condition d’accepter sa valeur et sa signification, à savoir que « le noir serait en l’homme le sens de l’inhumain dont il participe. » – Nuit effroyable. – Les gouffres et les tourbillons intérieurs que sonde et révèle l’imaginaire (peinture, poésie, littérature) auront été clairement vus et identifiés par Hegel comme le spectacle d’une «nuit effroyable » dans le regard de chaque être humain. « Sans cette fulgurance, jamais il n’aurait pu envisager à quelle profondeur s’enracine le négatif, et, par là même, y trouver la justification physique, la raison sensible, de le conceptualiser en contradiction nécessaire agissant à l’intérieur de tout phénomène, comme il y parvient deux ans plus tard dans La Phénomènologie de l’esprit. » Les premiers chapitres du livre d’Annie Le Brun retracent ainsi la manière dont Hegel à neutraliser le noir, le gouffre, la nuit, en élaborant un système philosophie pour rendre acceptable la cohabitation avec les formes démesurées, extravagantes de ce rien traumatisant, en conceptualisant ce que l’imaginaire montrait sans entraves. Dans la manière dont Hegel « réussit à conjurer l’émergence du noir », elle voit un moment fondateur de la raison occidentale qui va dorénavant se fermer à l’animal, au primitif, et tirer de ce renoncement raisonné à la nuit la preuve de la supériorité de sa pensée. Avec instauration de la césure entre sensible et pensé. « Il y parvient au prix du coup de force qui consiste à ramener le sujet dans l’univers du Logos. Moment décisif d’une violence inouïe, au cours duquel Hegel fait tout pour se dégager de la « nuit de l’esprit », en prenant le risque d’en passer cette fois par une autre folie, celle inverse de nier la totalité du monde sensible : « Ce n’est d’abord que dans le nom que, à proprement parler, l’acte d’intuitionner, ce qui est animal ainsi que le temps et l’espace sont surmontés. » Rien de moins. » Et c’est la construction de la solution hégélienne, la négation de la négation : « Toute la violence, d’abord exercée par l’esprit pour s’approprier l’image, est ici retournée contre elle-même en négation de la négation qui, apparaissant sans doute comme telle pour la première fois dans la démarche de Hegel, inaugure une dynamique d’ordre, indissociable du langage : « Le monde, la nature n’est plus un royaume d’images, supprimées intérieurement qui n’ont aucun être, mais un royaume de noms. » Et pour qu’aucun doute ne soit possible, après avoir rappelé « qu’Adam a donné un nom à toutes choses », Hegel souligne à quel point « ce travail est le premier agir intérieur sur soi-même, une occupation entièrement non sensible et le commencement de la libre élévation de l’esprit, car celui-ci est devenu lui-même son objet. Un travail bien supérieur à l’occupation puérile portant sur les images extérieures, sensibles ou peintes, sur les plantes, sur les animaux : avoir une grande gueule, une crinière blonde, une longue queue, etc. » La dialectique comme œuvre d’occultation, comme travail pour substituer la faculté de dire et de nommer à celle de voir et d’entendre, pour que les mots et la possession des noms définissant els choses supplantent les images et l’imagination. Sans doute mesure-t-on mal les conséquences de ce revirement ou tour de vis conceptuel : « Opération d’occultation magistrale qui, jusqu’à aujourd’hui, continue d’induire une orientation majeure de la pensée occidentale. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, l’une de ses plus inquiétantes conséquences réside non pas tant dans l’affirmation d’une définitive suprématie de la raison sur la sensibilité que dans l’impossibilité supposée de représenter ce qui n’est pas réductible à son ordre. Car si la négativité est à juste titre tenue pour l’énergie motrice de la dialectique hégélienne, celle-ci n’en résulte pas moins de la dissociation du négatif d’avec sa nuit originaire, qui, chaque fois, réaffirme la nécessité conceptuelle de cet arrachement de la négation à l’imagination. Ce qui revient aussi à réitérer, à travers le rejet de l’image, celui de la nature. Et vraisemblablement moins de la nature qui nous entoure que de celle qui nous hante. » – Flux d’images aux Rencontres photographiques. – Le flot d’images exposées en 60 expositions aux Rencontres d’Arles tue l’image. La manifestation créée pour défendre la dimension artistique de la photographie doit aujourd’hui faire face à un défi particulier : le tout image, la prolifération de productions photographiques, la photo accessible à tous, le témoignage photographique du quotidien pratiqué par tout et un chacun. Et même si tout le monde est conscient quant à la fragilité qualitative de cette multiplication, l’accumulation extravagante fascine, l’abondance d’images même banales excite le voyeurisme, l’envie de voir comment c’est, ailleurs, dans un autre environnement, une autre rue, un cercle fermé de personnalités, une chambre inconnue, un train…  À simplement vouloir rendre compte de cet éparpillement prolifique, saturé, les Rencontres ne diront plus rien sur la photographie. La gestion de la manifestation culturelle, du reste, ne donne pas l’impression de porter un « message » critique particulier. Même si, bien entendu, il y a des thèmes, des débats, des rencontres. La politique tarifaire est excessive : au prétexte qu’il y a 60 expos à visiter, le pass à la journée est de 23 euros. Mais qui va s’enfiler 60 expositions sur une journée ? En faire 5, 6, voire 7 en s’abrutissant un peu, est déjà pas mal. Le personnel à l’entrée des différentes expositions ou au bar des anciens ateliers semble s’en foutre royalement (évidemment, ça peut dépendre d’un jour à l’autre). Ça sent la grande machine qui glisse vers le sans âme, perdant le contrôle de son sujet ? Ça sent surtout la difficulté du culturel à maintenir ses financements autour d’objectifs ambitieux, ceux de rétablir le contact avec la nuit, les gouffres, l’innommable, la nature qui nous hante. – Des brèches vers le noir –  Travailler le flux d’images qui nous imposent un regard autoritaire et entendent objectiver la réalité, c’est ce que fait Leon Ferrari (1920, Buenos Aires). Il crée de nouvelles images à partir des scènes officielles que déroulent la production médiatique et l’imagerie historique. Rien de fracassant en soi, mais sur la longueur, comme relecture infatigable et interventionnisme éclairé et ludique, quelque chose s’ouvre. Rien d’autre que le rappel obstiné de tout ce que l’appareil au pouvoir occulte, tient éloigné de ses représentations : le noir, le négatif, la nuit. L’horreur contenue sous le pouvoir, le désir bafoué obsessionnellement par l’église. Collage associant l’Ange de la Fuite en Egypte de Giotto avec l’image d’Hitler donnant à manger à des animaux inoffensifs dans son auberge de montagne. Montage installant un groupe d’apôtres devant une femme qui montre son cul. Des paroles de Jésus imprimées en braille, « toute plainte que mon Père céleste n’a point plantée sera déracinée », sur une photographie historique de femmes dans un camp de concentration nazi en Pologne. Ou, autre manière de représenter le désir comme l’œuvre du noir, de la force de représentation excitée par l’énergie de la nuit, ce poème en braille de Borgès sur un nu de Man Ray (ou le poème « Union libre » de Breton sur un nu de Ferdinando Scianna) : « Heures précises de charme et monstrueux comme un ange noir (après-midi qui détruisit notre amour) ». – La chambre noire. –  Images qui font naître la mélancolie en représentant comment les images se fabriquaient, du moins comment elles émergeaient, techniquement et rituellement, dans le noir. Une épaisseur de savoir-faire, de pratiques, de manipulation que le numérique a fait disparaître. Comme si, dorénavant, chaque image, quoi qu’elle fasse, était privée de ce passage dans l’obscurité. Une série de photos sur les agencements de photographes dans leur chambre noire. Leurs outils, leurs dispositifs, leurs procédés, leurs marottes, leurs fétiches, leurs trucs, leurs bricolages. Agencements qui revêtent une dimension métaphorique comme autant de petits protocoles pour que de la nuit et de sa chimie se révèlent les images imaginées avec d’autres appareils… Une archéologie onirique due à Michel Campeau (1948, Montréal). – le site de Michel CampeauAnnie Le Brunêtre une femme, Annie Le Brun

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