Danser Ventoux

Certaines photos aériennes du sommet du Mont Ventoux, reproduites en carte postale, sont d’une beauté fascinante, entre le paysage naturel et le site culturel. Si on y reconnaît sans ambages le vaste crâne d’une montagne, cela ressemble aussi à une gigantesque poterie primitive, usée, patinée, altérée, forme énigmatique façonnée par une civilisation, échouée. Les chemins et les routes, gravés au fil des siècles selon l’usage, dessinent des arabesques difficiles à déchiffrer, traces d’une langue ancienne qu’on ne peut deviner, « entendre », qu’en les parcourant en pèlerin. Un vestige majestueux qui porte témoignage, dans son érosion même, de l’empreinte des climats, des nuages, des vents, des cieux et du passage laborieux des hommes. Au pied du Ventoux, à Bédoin par exemple, c’est du Ventoux qu’il est question, le village est occupé non-stop par le commerce du pédalage. Location de vélos, ventes de matériels et de doses énergétiques, voitures belges et hollandaises qui débarquent des cyclistes, cyclistes qui marchent en faisant clac clac, concours de mécaniques et de maillots tous plus bariolés les uns que les autres, il n’y a que ça, dans tous les sens, toutes les terrasses, toutes les boutiques, toute l’économie touristique enfle avec le vélo, c’est plusieurs milliers tous les jours qui partent à l’assaut du Mont et la majorité de Bédouin. C’est presque écoeurant même pour un cycliste ! C’est un col rendu mythique par le Tour de France et les souffrances infligées au peloton. Il y a comme une obsession de « faire le Ventoux ». Cela donne aussi chaque année un nombre important de sauvetages, voire en hélicoptère pour évacuer des imprudents dont le cœur lâche près du sommet. La montagne attire, sa masse énorme, sombre (on voit peu de choses de ce qui se passe dedans) et son sommet dégagé, désert, brillant. Par Bédoin, c’est direct, une rampe de lancement à flanc de coteaux et puis l’attaque est frontale jusqu’au Chalet, le nez contre la montagne, arbres et rochers. Les lacets sont brefs, serrés, sans fioriture, la masse montagneuse se développe étouffante, absorbante, il faut s’accrocher. Personnellement, il a fallu une demi-heure avant que le cœur trouve son rythme, parvienne à respirer sans se laisser étouffer par la pression de la forêt et de la pente rocailleuse. Ensuite, il y un déclic, l’organisme trouve son allure, son balancement dansé, il est en équilibre et a l’impression de pouvoir continuer ainsi durant des heures (douce illusion, ivresse). Au fameux Chalet, tout se dégage, plus de végétations devant soi, on entre dans une sorte de sanctuaire dépouillé, cette fascinante calotte de roche et céramique, l’immense os crânien de la montagne saillant contre le ciel, on s’élance avec un frisson provoqué par la beauté impressionnante du site naturel et par son importance dans l’histoire de la saga cycliste. On progresse minuscule et lent – forcément, à l’échelle de ce paysage – dans les lacets élégants de la route runique où l’on entend de lointaines sonnailles. Il fait froid au sommet et venteux, un jeune cycliste cherche à se débarrasser de ses crampes, un autre place du journal sous son maillot avant de redescendre… Deux jours après, je me rends à Sault pour faire connaissance avec cet autre accès au Mont. Un peu après Bédoin, dans les vignobles, le jour et les premiers rayons de soleil, décochés de l’autre côté du Ventoux, atteignent le sommet, délicatement, on dirait une apparition, une manifestation irréelle. Pour atteindre Sault, y arriver, à partir de Flassan, je sinue dans le massif montagneux, Les Holières, Combe de Ripert, La Peyrière, jusque 900 mètres. La route n’est pas facile, mais elle se laisse avaler, on respire, et elle permet de sentir autrement la montagne que lors de l’attaque frontale. Après, on rejoint la route venant de Mormoiron, on grimpe presque à mille mètres et on descend dans la vallée de la Nesque avec une vue magnifique sur les champs, les cultures d’épeautres dorés et les champs de lavande violette très sombre. À Sault, le bar du Progrès est idéal avant d’entamer l’ascension. Et on se lance vers le Ventoux en pente douce, avec des cultures, des fermes, des pâtures. On rentre lentement dans les bois, il y a régulièrement des espaces ouverts avec des petits champs, un hameau, une chapelle. La pente varie, quelques assauts raides, mais aussi de longues périodes très roulantes, voire des faux plats qui laisse le temps de respirer, regarder. On zigzague d’un versant à l’autre, on traverse de nombreux lieux dits, Les Avens, Les Porchiés, le Ventouret, Les Reynards, avec un paysage qui se ferme sur ses arbres ou ouvre ses rideaux vers la vallée. On se dit que le Ventoux, ce n’est pas uniquement trois routes pour que des cyclistes se fassent un sommet hors catégories mais un massif gigantesque traversé de chemins et de lieux nommés. Ce que confirme la lecture d’une carte détaillée : incroyable comme elle parle cette montagne, quelle constellation de sites baptisés, de sentiers tracés, de croisements, de combes, de jas, de plaines, de vallons, d’adrets, de roches, de collets… Je me dis que j’aimerais la connaître plus de l’intérieur, y marcher des heures, que cela changerait l’esprit et la manière de danser sur le vélo au moment de l’attaquer de face, yeux dans les yeux, par ses côtes goudronnées. Et l’on finit tout de même par se retrouver au Chalet Reynard pour les six derniers kilomètres les plus mythiques. Il est presque onze heures et c’est la ruée. Des groupes qui se disloquent, des solitaires qui flambent, des couples qui luttent pour rester côte à côte, des éclopés qui s’accrochent, des frimeurs qui flambent, des fortiches qui filent, des crâneurs qui se font mal, des respirations douloureuses, des grimaces, des défaillances, des abandons. Des familles qui encouragent, des photographes opportunistes qui filent leur carte. Garder son rythme, monter au train. Un original qui monte sur des skis à roulettes. Au sommet, il y a du monde et on y rejoue les marchands du temple ! La température est bonne, on reste, la vue est splendide. On boit, on mange, on reprend son souffle, on compare ses impressions, ses moyennes, ses souvenirs. Quelques-uns qui semblaient finir le plus à l’aise s’effondrent assis derrière le parapet, peinent à se reconstituer. Sans arrêt, il en arrive de nouveaux. Deux jours plus tard, je reviendrai par Malaucène et, alors que ce versant est réputé moins exigeant que celui de Bédoin, je souffrirai le martyre dans certains passages (les trois kilomètres du milieu à plus de 10%). Sans doute que l’organisme n’était pas prêt pour se voir infliger trois fois ce genre de grimpette, mais le parcours est plus plaisant, diversifié, avec de belles vues sur la plaine, d’autres montagnes au loin et, heureusement, il y a des portions plus reposantes où l’on peut rajouter quelques dents, action des doigts, déclic, jeu de chaîne, changement de déhanchement et de balancier, nuances de la danse. Au sommet les poubelles débordaient, mais il faisait encore calme, à peine neuf heures. En descendant, à hauteur de la stèle, je m’arrêtai pour admirer un très grand troupeau de moutons dérivant dans la caillasse, suivi par deux chiens. Bien plus intéressant à regarder. – Ventoux, infos pratiques –  (PH)

Filmé au GSM/ – Première arrivée au sommet, atmosphère générale, le vide, la pente, le repos, le vent et tentative d’autoportrait! – // Deuxième arrivée, atmosphère générale, les arrivés, la route, ceux qui grimpent encore – Le dernier kilomètre, la caillasse, le sanctuaire, le vent enregistré fait un bruit de cailloux frottés l’un contre l’autre, le même bruit, dans l’effort musculaire, que font les musiques, les mots accumulés dans la mémoire, matière mentale à laquelle on s’accroche : – Aperçu du troupeau de moutons :


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3 réponses à “Danser Ventoux

  1. il est sympa le Ventoux par très beau temps, mais il ne se laisse pas apprivoiser, il peut être terrible

    joli blog

    • c’est clair, il tolère, surtout dans le cas des cyclistes qui, d’une certaine manière, s’en servent pour l’épreuve, l’exploit personnel… à force, on semble parfaitement intégré au paysage mais suffit de voir nos équipements pour apparaître en sorte d’intrus!! … sans doute est-ce différent quand on vit « dedans », que l’on connaît ses sentiers, ses GR, plus en phase avec sa nature, plus en immersion… avez-vous randonné?

  2. Beau récit, bravo!!!

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