Pédaler sauvage

Il fait frais quand on part très tôt, dans une lumière presque rose baignant les garrigues, le vent frisquet est bien accueilli par la peau au passage du calvaire, à la sortie du hameau Tourres. Cette lumière vive et rasante du petit matin est dynamique en ce qu’elle cohabite avec une présence accentuée de la nuit, du noir, les ombres en effet sont longues, profondes, chaque forme se découpe nettement. Ce qui est ressourçant n’est pas tellement de pédaler seul en montagne mais c’est de pédaler à travers les différentes facettes d’un large paysage et de sentir comment ces étapes distinctes du paysage fonctionnent ensemble, forment un tout. A coup de pédales et de souffle travaillé, respiration absorbant les aspects de la nature tout au long du déroulé de la route – en pédalant, il semble que l’on regarde et absorbe ce qu’il y a à voir par la respiration, par le passage du souffle et la circulation de l’air, ou que l’on respire par les yeux -, on traverse, on sent ce qui relie les garrigues au sommet aride des cols, en passant par les versants en pente douce, les lacets le long des rivières, les bourgades des contreforts, les vallées plus profondes, les forêts, les alpages… Le lacis de petites routes dans les Cévennes réactive chez moi toujours la même impression d’être un labyrinthe textuel le long duquel chuintent les pneus fins du vélo comme le doigt du lecteur néophyte qui suit mot à mot le cheminement des phrases. On ne sent jamais qu’un petit bout microscopique du texte-paysage, là où l’on se trouve fugacement et selon des caractéristiques très locales, tel aperçu sur la vallée, tel hameau, ici des jardins en terrasse, là des cris d’enfants et des sonnailles de chèvres. On pressent bien la totalité, on sent qu’elle existe, on croit l’embrasser quand on débouche à un sommet, mais c’est une impression très passagère, trompeuse, une illusion, très vite la vision d’ensemble se referme, se protège, continue à émerveiller certes, mais la vue que l’on croyait globale sur le texte-paysage reste hermétique, ne laisse embrasser que la couche extérieure, tout le sombre, toute la nuit et tous les dégradés de lumière à travers les couches de végétaux, toutes les strates langagières restent occultées, protégées. Pédaler le long des routes, monter, descendre, tourner, plonger, remonter en lacets, ne pas voir où l’on va, juste un mur végétal, cette activité de dépense consiste bien à sentir le paysage, pas le penser, ni le lire, encore moins l’élucider, surtout si l’on y met du temps, la durée, la traversée d’éléments variés du paysage, qu’on laisse venir la fatigue jusqu’à ce que ça devienne une sorte d’épreuve car c’est alors que l’on a l’impression que le corps dialogue avec le relief que présente et impose le paysage. Il faut faire avec, s’adapter, produire les efforts appropriés pour avancer, grimper et sinuer sur le chemin revient à épouser le paysage, à danser avec lui et à faire corps avec lui, à se fondre dedans. Pédaler est une sorte de danse qui se substitue à une relation rationnelle avec l’environnement. Au même titre que ce que découvre Warburg chez les Indiens et que nous rappelle Annie Le Brun : « Ce qu’il voit chez les Indiens en est d’abord la confirmation violente, amplifiée par le lointain. Avant tout, parce qu’il en acquiert la certitude physique lors des cérémonies rituelles qui lui permettent de ressentir la complexité, l’intensité et la profondeur de ce qui lie la représentation et son objet, mais aussi de le voir à travers la « représentation de la cause (qui) se déplace entre l’homme et l’animal », dans la mesure où, « au caractère incompréhensible des phénomènes naturels, l’Indien oppose sa volonté de comprendre en se transformant personnellement, en devenant lui-même cette cause des choses », Telle est pour Warburg « la plus grande conquête scientifique des Sauvages, comme on dit », résidant dans le pouvoir d’objectivation de cette métamorphose qu’il voit à la clef de toute représentation. Et c’est bien ce qui le fascine : « la danse des masques est une causalité dansée ». » Chercher une manière de pédaler qui soit équivalente à cela, dans la manière de vivre une relation momentanée avec la montagne et les routes que les hommes y ont tracé (et pas simplement « faire l’Aigoual », « faire le Ventoux »). De Pont D’Hérault jusqu’à l’observatoire de Mont Aigoual, l’ascension est progressive. La vie de la vallée se transforme petit à petit. Au début il y a de nombreuses cultures potagères où s’activent les jardiniers, oignons des Cévennes en terrasses, beaucoup d’ombres agréables. Le village de Valleraugue tout en longueur sur la rivière, un bon endroit pour ravitailler. Après, on continue sur le faux plat, la végétation se durcit et un peu plus loin les lacets commencent. La déclivité n’est pas mortelle, autour de 6%, quelques lacets un peu plus raides. Tout d’un coup on voit l’observatoire, tout là-haut, où l’on va. On se hisse lentement, on passe des feuillus aux résineux. L’air est de plus en plus vif. On passe du soleil à l’ombre. A l’Espérou, ça sent la station de ski au chômage, il y a du dégagement, des prairies. Il reste 9 kilomètres pas très durs. La forêt est superbe, pas loin il y a l’Arboretum de l’Hort-de-Dieu. Des sentiers de traverses parfois surgissent de lents randonneurs qui éveillent toujours un peu de regret : je profiterais encore mieux de cette danse pédalée sur le macadam montagneux – elle aurait plus de sens et m’emplirait de plus de significations- si je connaissais mieux, plus intimement les sentiers et les pentes de l’Aigoual, de l’intérieur. Ainsi, ça reste superficiel, un survol. L’arrivée sur le sommet pelé, à 1567, est toujours lumineuse, herbe rase, pauvre, quelques cailloux, des vaches et leurs sonnailles, peu de touristes, et des vues époustouflantes sur l’enchevêtrement textuel des cimes des Cévennes. La descente est une douce ivresse, on se laisse aller, on s’enfonce. Pour éviter de me retrouver trop vite sur des routes fréquentées, plus bas que Valleraugue, à Peyregrosse, j’ai piqué vers l’intérieur, le col de la Triballe (612), le magnifique hameau de Saint-Martial, redescente sinueuse, remontée au col de la pierre penchée (623), redescente en zigzag, passage dans un autre hameau secret, superbe, Saint-Roman-de-Codières. Il fait chaud, le goudron fond et ses émanations se mélangent avec des senteurs de pins, de lavande, de thym, de réglisse. À certains moments, des nuages de papillons se détachent de la roche et entourent la tête du promeneur. Dans chaque hameau, il est possible de remplir sa gourde, de se rafraîchir dans une fontaine. Il vaut mieux, la danse tape dans les tempes. Les volets s’entrouvrent, un vieux, une vieille dévisage l’étranger assez fou pour circuler au soleil. La descente vers Saint-Hippolyte-du-Fort, à l’ombre sous les arbres, pentes douces faciles à négocier, croisant souvent le Vidourle, l’eau vive qui chante, des potagers bien verts dans les angles de la vallée, des maisons haut perchées, d’anciennes magnaneries austères, le hameau de Cros et l’arrivée dans la ville où attendre la voiture balais. Il faut un sas de décompression quand on descend de la selle, comme si on sortait d’une bulle, on n’entend plus bien ce qui se dit, les oreilles sont couvertes d’un filtre, l’élocution est difficile, les mots sortent difficilement, les phrases s’articulent maladroitement. En faisant corps avec le texte du paysage, on s’est déshabitué du langage des hommes. (PH) – Petite route dans les Cévennes – – Une idée du panorama en haut de l’Aigoual : – Dans un village des Cévennes, cimetière et cigales : – L’ombre du cycliste sur les routes cévenoles –

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