La nouvelle arrogance culturelle

Mehdi Belhaj Kacem, « Inesthétique et mimésis. Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l’art ». Lignes, 2010

Le cadre. « Alain Badiou, esthétique et politique », première des deux conférences réunies dans ce volume, se veut un texte décisif (quatrième de couverture) sur les questions de l’art actuel. L’auteur s’attaque à une réelle faiblesse du discours actuel sur l’art et les rôles qu’il devrait jouer dans la cité. Une thématique traitée régulièrement dans ce blog (Comment7) au registre de la « politique culturelle » ou comment, ce que découvre et secoue l’art, devrait stimuler une réflexion sur l’organisation politique de la vie sociale, sur notre devenir. La nature de la difficulté est identifiée, dans cette conférence, comme le résultat de la disparition d’une hiérarchie en tant que vision d’ensemble philosophique des formes d’expression, organisant les valeurs artistiques (et donc leur « utilisation »). Il y a, et de manière exponentielle avec les nouveaux moyens de propagande des industries culturelles, une nette tendance à prétendre que tout se vaut, tout est au même niveau et qu’il suffit de choisir selon ses envies. Mais, en même temps, tout est fait pour capter et orienter les pulsions vers ce qui se peut se vendre selon le principe du vite consommable, forcément appelé à être rapidement remplacé. Ce qui brouille le tableau est la prédominance, y compris dans les arts contemporains « savants », du régime de la singularité où nous serions condamnés à passer d’une expérience à l’autre, sans qu’elle puisse être reliées ni alimenté une politique de l’art. Cette apparente déconnexion avec l’histoire justifie, du côté des industries, la mise en place des mythes de la starification. Inesthétique. Le terme « inesthétique », relayant les tentatives d’Alain Badiou pour se ressaisir philosophiquement de la question artistique, se réfère à la fin de la beauté. Tout l’art contemporain se serait érigé contre le beau. Et effectivement, c’est ce se dit le plus généralement. Incontestablement, il a fallu intégrer de la laideur, du non-beau. Mais personnellement, je suis de plus en plus convaincu qu’il s’agit d’un mauvais angle d’attaque : la beauté régit, avec le temps, précisément et tout autant que dans les œuvres classiques, les formes qui ont cherché, par la provocation, à en terminer avec elle. La transgression ne vaut pas comme jugement final. La beauté s’est considérablement élargie, diversifiée, complexifiée, mais elle reste la qualité principale au centre de l’expérience esthétique. Il y a de la beauté dans les œuvres de Duchamp, souvent pris, y compris par Mehdi Belhaj Kacem, comme un des artistes phares qui en termina délibérément avec le beau. Beauté du raisonnement, de la construction et musique conceptuelles, de sa réalisation. « Là où l’esthétique, qui culmine avec Hegel, est en effet toujours une architecture de placement hiérarchique des arts sous le paradigme du beau, l’art, au moins depuis Duchamp, est une maligne déconstruction des hiérarchies instituées par l’autorité philosophique comme esthétique. Les leçons esthétiques de Hegel commencent d’ailleurs par l’art égyptien : et l’esthétique, qui s’accomplit en lui, c’est précisément le placement hiérarchique pyramidal des arts. » Dada aussi est souvent cité comme mouvement fossoyeur de la beauté. Et pourtant, en parcourant aujourd’hui les archives Dada, en livre ou en exposition rétrospective, l’ensemble, n’est-ce pas d’une excitante et exaltante beauté ? Ce qui coince. La tentative de Mehdi Belhaj Kacem pour ouvrir, en invoquant entre autres Badiou et Lacoue-Labarthe, l’accès à une nouvelle vision globale de l’esthétique est intéressante mais, dans son processus, elle met en avant des prises de position qui me semblent complètement biaiser les chances de réussite – mais pourront sembler secondaires à d’autres. Des partis pris basés sur des acquis philosophiques qui me donnent l’impression que l’art actuel n’est pas pensé, pas pris en compte, surtout s’agissant de la musique. Même si je ne peux qu’être d’accord avec la manière d’identifier la cible : « En effet, la musique est ce qui joue, sans le moindre conteste, le rôle primordial à la fois de « l’organisation mentalement disciplinaire » des masses, c’est-à-dire qu’il est désormais presque impossible de pénétrer dans un lieu public sans avoir les oreilles immédiatement envahies de « musiques », mais qu’évidemment par là l’espace privé, avec notamment la télévision, la radio, Internet, les Ipods, etc., est lui aussi envahi par l’imposition et donc par l’intériorisation subjective de l’anti-esthétique de l’indistinction, appareil d’Etat crucial de ce que, dans mon dispositif, j’appelle « nihilisme démocratique » ». Il y a bien un problème à traiter, avec cette omniprésence d’images et de fictions sonores qui colonisent la vie mentale, et c’est bien ce problème dont doivent se saisir les médiathèques qui ont la possibilité d’apporter une autre approche des répertoires musicaux et une autre manière de les fréquenter, de les pratiquer. Parce qu’une fois qu’il a désigné la cible, Mehdi Belhaj Kacem, face à la puissance énorme ainsi levée, semble perdre son sang-froid et réinjecter du hiérarchique à la va vite. Il y a d’abord des retours surprenants de l’autoritaire sous la forme d’affirmations pour le moins osées. Ainsi : « Si Kubrick a choisi « Ludwig van », au début des années 1970, plutôt que Mick Jagger, je vous assure qu’il y a des raisons très profondes, qui concernent aussi le champ des dits « beaux-arts » ». Probablement oui, c’est un choix incluant des raisons profondes mais certainement de moins profondes aussi. Dans la foulée, l’auteur réinstaure sans vergogne, sans apercevoir qu’il ne peut que s’agir d’une régression, l’opposition primaire entre arts savant et non savants : « Musicalement, une fois qu’on a laissé la mode porter aux nues des « musiques » qu’elle brûle quelques mois plus tard, on s’aperçoit que les musiques les plus grandes, les plus novatrices du vingtième siècle ne se sont pas « universalisées », au sens quantitatif, comme le style classique dans un temps beaucoup moindre – mais lui seul dans toute l’Histoire de la musique, il ne faut pas le perdre de vue. Sinon, nous avons bien sûr l’universalisme marchand, qui change toutes les semaines de contenu. Et qui, fabrique, on le sait, du « mythe » à n’en plus finir, alors que, de Schönberg à Boulez, la musique en a fini radicalement avec toute forme de mythologie. Les « mythes » de la circulation marchande, de la presse people, nous le savons, sont des mythes kitsch, des mythes parodiques. » Tout ce qui s’exprime ainsi n’est pas dénué de sens ni d’utilité, mais ça ne dépasse pas le « coup de gueule ». Ce qui par contre peut fausser toute possibilité de penser de manière neuve et dynamique les musiques actuelles est l’opposition caricaturale que l’auteur instaure, soit Schönberg et Boulez contre la musique commerciale. Sacré retour en arrière sur des lignes conservatrices. Revoici le duel entre musique classique savante et industries culturelles. Or, entre les deux, le champ est immense, les musiques ont brisé ce dualisme. Les formes de savantisation se sont diversifiées, la musique savante n’appartient plus aux seuls compositeurs « homologués ». On ne peut plus penser les musiques avec un tel schéma directeur (ou schéma mental). On ne peut plus postuler des écarts qualitatifs, comme le fait plus loin l’auteur, Richard Strauss (Elecktra) et Albert Ayler. Mais Kacem, qui n’a peur de rien dans sa volonté d’affronter le nihilisme, va encore plus loin et c’est l’arrogance aveugle des valeurs occidentales qui resurgit, dans la nostalgique de sa superbe. Non seulement, il faut relire que le style classique « est le style de musique le plus universel qui soit jamais apparu dans l’histoire », mais la révolution musicale occidentale (Ecole de Vienne) est qualifiée de « plus grande révolution musicale de toute l’histoire de l’humanité ». Et Beethoven, bien entendu, aura aussi composé la musique que « n’importe quelle oreille humaine aime sans aucun besoin de présentation culturelle ». Sur quoi se fonde cette certitude ? Voilà ce que j’appelle donc de l’arrogance inutile, venant probablement masquer une incapacité à réellement penser ce qui se joue dans les arts aujourd’hui, en activant des antinomies indignes pour refonder un peu de hiérarchie, « si du moins l’on considère que notre temps, c’est Schönberg ou Ligeti, pas les Bee-Gees ou Star Academy… ». Origine de l’arrogance, un faux départ. Mais ça va, à mon avis, encore plus loin, et parfois de manière un peu trouble. Cela émerge dans la production de tics de formulations très désagréables : l’emploi de superlatif laudatif. Les références citées à l’appui de la position de l’auteur sont toujours précédées ou suivies de qualificatifs très appuyés, au cas où vous ne le sauriez pas : un tel est un grand philosophe, celui-ci un immense musicien, cet autre un très grand philosophe et un très grand musicologue, ou voici un très grand hériter de la musique atonale… Un vrai bombardement de « valeurs sûres ». Et puis, ceci qui met tout de même la puce à l’oreille : Wagner est cité d’emblée comme celui qui a rendu possible le nazisme (par création d’une mythologie) tandis que Heidegger est « simplement » caractérisé comme immense philosophe incontournable. Ce n’est pas qu’il faille prendre la défense de Wagner (la question wagnérienne est nuancée à d’autres endroits du texte) mais il y a, pour le moins, disparité. Et cela, cette disparité aveugle, débouche sur une autre assertion importante qui me semble être un fondement erroné pour penser l’art aujourd’hui, fondement qui a été pensé en tant que tel par Heidegger : c’est de considérer que notre culture, notre art prend son origine dans l’art grec. Tout ce qui précède cette époque grecque, d’un coup, est balayé. Et c’est ignorer toute une pensée qui permet, précisément, selon moi, de construire une politique de l’esthétique et une politique de la pratique des amateurs d’art, notamment toute la réflexion d’Aby Warburg qui est allé recherché l’art primitif, qui a repoussé les origines telles qu’elles étaient pensées en termes de berceau valorisant pour aller au-delà de cette nostalgie grecque empoisonnante. Ce qui est reproché à Wagner, la mise en musique mythologique du nazisme à venir, ressemble bien à ce qu’a produit Heidegger comme pensée : une mythologie culturelle pour fonder l’excellence occidentale et sa suprématie sur les autres cultures. … Concernant cette affaire, bien que je sois un ignorant (je lis peu Heidegger dans le texte), je suis plus enclin à fonctionner avec les outils que fabrique Annie Le Brun. Elle cite le philosophe allemand à propos d’Histoire et d’origine : « … La connaissance de l’histoire à ses origines ne consiste pas à déterrer le primitif et à rassembler des ossements. Elle n’est pas une science de la nature totalement ni même à moitié ; si elle est quelque chose, c’est une mythologie ». Et autant qu’elle soit à la mesure du destin rêvé, ce que rappelle Annie Le Brun : « Il s’agit là d’une précision essentielle qui fonde d’abord esthétiquement le sinistre engagement de Heidegger, dont la haute habileté consiste ici à discerner le « primitif » comme ce dont il faut se détourner au plus vite, afin de mieux confondre pensée et Occident dans une même aura mythologique. Et le flou de celle-ci aidant à précipiter la liquidation de ce « primitif », est enfin possible le seul et unique commencement, qui est l’irruption de la techné grecque, où savoir et art sot encore indissociés. » Et plus loin : « En fait, par ce coup de force, grâce auquel il aura réussi à substituer au « primitif » le commencement grec, Heidegger a su acquérir l’incomparable prestige de faire apparaître et aussitôt disparaître quel affrontement occulte aura hanté la modernité. À savoir qu’à partir de la découverte de Nouveau Monde et, partant, des Sauvages, le destin de la pensée occidentale aura sans doute moins dépendu de son rapport aux Anciens, comme il est coutume de le croire, que de sa reconnaissance ou non des Sauvages dont, par la suite, l’idée est périodiquement revenue inquiéter un équilibre auparavant assuré par la bipolarité classique. »(Annie Le Brun, « Si rien avait une forme, ce serait cela », Gallimard, 2010). On peut décider que l’art contemporain a déboulonné le beau et ouvert un boulevard au nihilisme, on peut tout autant lui faire crédit d’avoir ramené le primitif et élargi les conceptions du beau, différencié les expériences esthétiques. Déconstruire la mystification du beau dans l’art occidental est un travail de sape politique qui disjoint le coup de force de type heideggérien associant pensée et occident (comme si, ailleurs, on ne pensait pas) et aucunement un enterrement de la beauté ni du besoin de beauté. Marche à suivre. Le régime de singularité ne rime pas (forcément) avec indistinction. Les singuliers ne sont pas des entités isolées, autistes, sans lien entre eux. Ils sont liés entre eux et connectés à tout le préalable qui les a rendus possible et ouvre des futurs. C’est le travail de commentaire, d’élucidation, de critique, c’est le style de pratiques d’amateurs, de « consommation culturelle » qui, à partir de ce que créent les artistes, peut injecter des valeurs et des repères esthétiques et politiques dans la société, par la confrontation et le débat. C’est tout ce travail des « amateurs » qui est le véritable enjeu et qui consiste en attitudes et comportements qui s’apprennent. Et je me méfie comme de la peste des méthodes heideggériennes qui consistent à exalter les valeurs incluses dans quelques rares et grands créateurs. Ça ne peut plus marcher, surtout aujourd’hui, avec la quantité de créations diverses, avec la distance installée avec les « grands héros » artistiques qui sont des mythes aussi, que l’on ne peut faire vivre, à la longue, qu’avec un peu de dérision, de parodie (il faut bien se donner de l’air). Mehdi Belhaj Kacem, ceci dit, n’est pas loin de penser quelque chose d’approchant : « … ni une singularité n’en vaut une autre, ni elle n’est spécialement « supérieure » à une autre. Nous devons apprendre à penser autrement, à ne pas comparer de cette manière, à ne pas faire de box-office – qui est la classification marchande typique et préférée des faux arts du moment. (…) Il faut décrire d’abord l’architectonique de l’événement, sa syntaxe artistique interne, et décrire ensuite ce que chaque singularité a apporté au processus. » Et de fil en aiguille on se construit un horizon où les singularités émergent et circulent en réseau échangiste, à travers les époques et les géographies. Et cet horizon personnel se communique, devient un héritage mental collectif pour les pratiques contributives. C’est la meilleure manière, je pense, de lutter contre l’emprise du commerce sur la créativité artistique. C’est bien plus « porteur » que de la ramener avec un Top 5 des compositeurs les plus « profonds ». Enfin, si en 2010, pour penser l’art, il faut en passer, en priorité, par un philosophe (Badiou) qui fonde sa réflexion sur Mallarmé ou anime un débat sur Wagner, merde, n’est-ce pas le signe d’un grand désarroi de nos penseurs (ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas continuer à « travailler » les héritages de Mallarmé et autres artistes significatifs) ? (PH)

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2 réponses à “La nouvelle arrogance culturelle

  1. Je ne suis pas vraiment d’accord mais l’article est néanmoins très intéressant. En revanche, il gagnerait un peu en lisibilité s’il était aéré avec des paragraphes. 🙂

    • bonjour, ça m’intéresserait de savoir en quoi vous n’êtes pas tout à fait d’accord (c’est bien normal, je ne cherche pas à faire des accords!!), par contre, oui, je suis relativement fâché avec les paragraphes!
      merci pour votre message.

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