Queue leu leu fraîcheur

(Méli-mélo, 2)

Bitume fœtus. L’air chaud et lourd joue le retour de flammes dans les rues. À même le bitume du trottoir, la silhouette d’un fœtus bien à l’abri dans ses membranes maternelles se met à trembler comme un mirage, un signe qui s’évapore, contours qui s’effacent. On ne cesse de piétiner la vie. Où aller pour ne plus penser en langage thermomètre et oublier la sueur ? Essayons cette galerie d’art dans l’arrière-cour, il y a de l’ombre. – Carrousel de vie et de mort – Selon la petite annonce, l’artiste Saint Clair Cemin y expose « Splendeur et misère », d’après Balzac. Tout un programme, et il fonctionne, le programme. À défaut de réelle fraîcheur physique (ni clim’, ni atmosphère de vieille maison qui ne laisse pas entrer la canicule), il y a une allure générale entraînante, un courant d’air visuel qui charme par sa simplicité et une profusion désuète. Le regard embrasse d’emblée une sorte de procession aux formes multiples, l’œuvre épouse des courbes linéaires et brasse de nombreux épisodes, (chaque silhouette évoquant des familles d’événements, des avatars en cascade), c’est la roue de la vie qui tourne. Une foule bigarrée à la queue leu leu où tous les âges et plusieurs styles de statuaires sont représentés, abstraits, symboliques, figuratifs, artisanaux (comme tous les âges aussi de la représentation artistique). Des formes solitaires, des groupes, des pèlerins, des scènes de la vie quotidienne, métiers ruraux disparus, des évocations de fable, des fanfarons, des âmes en peine, des luxurieux, l’humain et l’animal dans le même cortège, des silhouettes informes, en évolution ou en décomposition, des éléphants à la parade, et vers la fin, quelques oiseaux stylisés, superbe envol migratoire vers la mort… – Mater du nu pour transpirer moins? –  Le Centre Culturel Suisse présente une exposition conçue par Jean-Christophe Ammann qui, en 1985, présentait au même endroit les créations de Fischli & Weiss. Aujourd’hui il rassemble des œuvres de quatre artistes qui « abordent frontalement les questions du corps et de la sexualité ». Le titre de l’exposition c’est « A Rebours », mouvement de régression, retour vers les poches fœtales. Ce n’est pas inintéressant même si on peut avoir l’impression au vu du contenu, du titre et du discours, que c’est un peu gonflé. Aborder frontalement les questions du corps et de la sexualité, avouons que ça fait un peu bateau, ça peut vouloir dire tout et son contraire et ne pas sembler très original. Mais peut-être que quelque chose d’original s’inscrit dans ce frontal : il y a chaque fois, au cœur même du ton direct, une esquive, parfois subtile (parfois moins). Dans les grands formats d’Elly Strik (huile, laque, crayon sur papier), il y a effectivement des sujets corporels et sexuels « affrontés » mais dans leur état fantomatique, obsédants, êtres presque immatériels, des ombres, des hantises. Dans The Same, la longue silhouette enrobée de bleu clair de pois blancs soulève son scalp, son identité est constituée d’une série de masques simiesques (on en voit deux, on peut en supposer des couches à l’infini empêchant d’atteindre le vrai visage. La Castration est un jeu de nervures et membrures, cherchez la blessure… Du même artiste il y a de petits formats noir et blanc (huile, laque, graphite sur papier) tout à fait saisissants. Cette main et ces doigts complètement tatoués, comme une cosmogonie personnelle, indéchiffrable, à même la peau et s’enfonçant dans la naissance d’une touffeur intime. Le même dessine la dispersion reproductive, des tourbillons comme des nœuds d’arbre à la surface des désirs, des intrications de visages renversés, d’œufs, de pilosités rituelles… De Martin Eder il y a des aquarelles : l’esquive se glisse dans l’archétype du genre, l’aquarelle étant traditionnellement (par convention) réservée à des sujets « poétiques » et non à des modèles pornographiques pris tels quels dans des magazines, sans doute, et presque tous tenant un appareil photo à la main. Et puis, au centre du dispositif, des photographies couleurs, grand format. Quelques nus. La dimension, le contraste entre la peau nue et les fonds noirs soulignent l’intention d’exhiber « frontalement » le nu et le trouble érotique qu’il est censé engendrer (tout en reposant sur un universel du nu féminin, les postures, attitudes, regards et accessoires disent assez que les standards changent, que les corps ne sont plus les mêmes et qu’ils sont le lieu d’écritures, de formatages, de plasticités érotiques perturbantes). Pas si simple en effet : sur ce visage en gros plan, des gouttes de sueur ou des larmes retiennent surtout l’attention et détournent la sensualité des lèvres. Là, le corps sans pudeur conserve un mystère, un voile de par la présence des piercings qui « escamotent » quelques zones érogènes (les transforme en autre « marques » d’autre chose, une clôture). Un hématome sur la cuisse, une position de replis des jambes ou cette maternité absorbée par la transformation de son corps, les mains supportant le fœtus et scellant l’accès à l’intime, détournent le regard vers des significations moins frontales, moins nettes. Avec Caro Suerkemper, il peut s’agir d’esquive par le matériau et l’objet (le modèle détourné) : des œuvres de porcelaine, imitation de chinoiseries et scènes orientalisantes mièvres pour décorer les vitrines de salons rococos, représentent des groupes de hardeuses pratiquant des jeux sans équivoques. Ou des statuaires dont l’ingénuité artisanale cache mal les intentions perverses : mélange des genres qui laisse affleurer le malsain. Avec Christoph Wachter, l’esquive est dans la manifestation même de son œuvre. De loin, des cadres blancs avec au centre des taches noires, de format identique. On dirait un alignement de boîtes postales ou d’urnes funéraires. Un alignement géométrique de carrés noirs. En s’approchant, le noir ne semble pas compact, des traits et du gris s’y distingue, on pense à une collection de timbres, il faut avoir le nez dessus pour identifier autant de scènes SM gravées. Dans les alignements, certains rectangles sont d’authentiques monochromes noirs. Face à la monotonie de la perversion, il est recommandé de fois fermer les yeux, au moins de les cligner… – Recevoir un signe d’amour pour planer au-dessus de la chaleur ? . – Le Mur, espace réservé à la création d’œuvres de street art (intersection Saint-Maur et Oberkampf), accueille une vaste signature, une magnifique calligraphie sismographe, colorée et feuilletée, faite de failles et de crêtes fulgurantes, une écriture comme un labyrinthe effrayé. C’est créé par A1one, artiste iranien, ça s’intitule « ISHQ », ce qui veut dire « Amour » au sens spirituel. Voilà, un signe qui appelle à développer les « techniques de soi ». Juste dessus, il y a un papier collé, signé Kony (assez « célèbre », que l’on peut voir à d’autres endroits de la ville et un « hommage » à Ben, ben voyons). Justement, là se trouve une terrasse ombragée, agréable, avec des mojitos bien foutus et des appareils brumisateurs. Mais il faut reprendre la marche, le long des boulevards irrespirables du fait de la circulation, puis de plus petites routes, tiens, « le palais des glaces », c’est pas là qu’on serait bien ? Plus bas on arrive sur le canal Saint-Martin, il commence là où s’enfonce sous la ville, et tant pour l’œil que pour la respiration, c’est plus fluide. Sans nier le côté historique du canal, là en pleine ville, avec ses petits ponts et ses minuscules maisons d’éclusier, pour un ancien mosan, cela sent le jouet, la réduction, le décor de train Marklin et miroir à souvenirs. Sauf qu’au bord, il n’y a pas que des pécheurs, mais aussi des téméraires assis à côté de leur bécane branchée, affiliée aux pratiques du fixing. Ce n’est pas grand-chose, mais une écriture plus loin, témoigne de l’appropriation des paroles de chansons pour exprimer le désir de partir voir ailleurs, de changer d’horizon (« nous nous en allerons »)… (PH) – Méli-mélo 1Saint Clair CeminA1One

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Une réponse à “Queue leu leu fraîcheur

  1. UN grand merci pour cet excellent article et ces superbes impages
    amicalement
    Gilles

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