L’archéologie des ruminations chimériques

Je me suis retrouvé nez à nez pour la première fois avec une œuvre de Peter Buggenhout (Dendermonde, 1963) à la Galerie Saint-Hubert qui exposait de petits formats, dont un enfermé dans une cage transparente, et posé à l’étroit, sur les livres. En plein milieu du jeu de quille. Il y avait un contraste puissant entre cette image de chaos exténué et l’univers ordonné des ouvrages sur l’art. Ceci à l’occasion de la publication d’une monographie en anglais sur l’artiste au titre cinéphile : « It’s a strange, strange world, Sally » (D. Lynch). J’étais désireux d’en voir un peu plus, ce qui est possible actuellement à la Maison Rouge. L’effet est assez étrange. Il y a un certain plaisir à aller vers ces œuvres, elles, elles correspondent à une attente : c’est peut-être exactement ça que l’on attend d’une sculpture (monumentale ou non) agrégeant des déchets, des objets au rebut, des déjections, des matériaux de constructions disparates, de l’hétérogène merdique. Dans l’aboutissement d’une telle démarche, il y a évidemment de la beauté : dans le raisonnement, dans la logique, dans la démarche menée rigoureusement à terme, dans la réussite de l’intention et l’adéquation entre idée et résultat. (C’est pour cela que j’ai tendance à prendre mes distances avec une théorisation esthétique qui prétend que l’art moderne met « en déroute la catégorie de beauté » (M.B.Kacem) ; il présente souvent d’autres facettes de la beauté, Duchamp, quand on y pense, c’est très beau, très fort …) Mais j’avoue que, peut-être parce que je me suis mal comporté face aux œuvres, les commentaires que je peux lire à leur propos suffisent à décrire ce que j’ai vu et senti. Comme s’il n’était pas nécessaire de faire l’effort de trouver ses propres mots pour rapporter une expérience personnelle. L’artiste travaille des séries à l’intérieur desquelles chaque nouvelle pièce reçoit son numéro. Il y a la série Gorgo, crins et sang séché, variation sur le thème de la Gorgone, cette créature mythologique qui pétrifie quiconque regarde ses yeux surmontés d’une chevelure grouillante de serpents (relire Didi-Huberman à propos de Aby Warburg et les serpents dans certains rites indiens). Ici, objets rituels pour habituer le regard à scruter l’informe comme il doit s’accoutumer à l’obscurité pour y distinguer autre chose que néant et désastre. Avec The Blind Leading the Blind, on dirait trois énormes moteurs cassés disposés pour autopsie dans une salle à l’éclairage clinique. Pourquoi ont-ils cessé de respirer ? Des moteurs archaïques qui évoquent des blocs compressés d’entrailles recouverts d’une épaisse mousse brune, verdâtre, poisseuse à force d’avoir séjourné dans les profondeurs. Ce sont des magmas de poussières étouffant et brisant des structures de différents matériaux. Venus des profondeurs abyssales ou parties détachées de vaisseaux jusqu’ici exilés dans l’espace ? Des blocs spongieux séchés, durcis. Comme on le dit systématiquement, ce sont des objets dédiés à l’archéologie sans que l’on sache s’ils témoignent du passé, du présent ou de l’avenir. Des rêves de vaisseaux spatiaux construits de bric et de broc envoyés dans le futur et qui reviennent s’échouer en morceaux éreintés, rongés par le temps. L’imaginaire construit bien ses moteurs fantasques – ce qui l’alimente – en assemblant virtuellement de la sorte des planches, des vis, des grilles en fer, des fils de fer, de la mousse d’isolation, tout ce qu’elle trouve et qu’elle réunit en organismes chimériques compactés. Dont gisent ici quelques pièces. What the Fuck, est une grande pièce dont la genèse débute en 2004 et que l’artiste finalise sur place à la Maison Rouge.  Là aussi elle évoque une embarcation chimérique échouée ou écrasée, explosée et retombée au sol, le corps d’un engin loufoque conçu pour s’échapper, changer de monde et de dimension (comme ces machines dérisoires que l’on crée en jouant ou qui sont au centre de fictions pathétiques et qui sont censées rendre possibles le voyage à travers le temps et la matière) qui ne pourra plus jamais servir. Désastre qui nous cloue au sol. Enfin il y a la série consacrée au Mont Ventoux que le petit guide d’exposition nous dit être faites « à partir d’estomac et d’intestins de vaches » et « en référence au texte de Pétrarque ». Si les petits guides de la Maison Rouge sont en général bien foutus, en l’occurrence il faut beaucoup chercher le lien entre ce Mont Ventoux et Pétrarque. Sauf à considérer qu’il effectue l’ascension du Ventoux en ruminant, littéralement absorbé par la rumination de lectures sur la meilleure orientation à donner à sa vie. Il marche, il escalade, et il semble surtout pétrir, se débattre avec une matière intérieure, malaxer la forme de son être. Il porte son destin comme s’il s’agissait d’un énorme caillou fait de ses tripes, ses entrailles enveloppées de membranes parcheminées, rigidifiées. Ces pierres froissées, concrétions intestinales de ses pensées du haut desquelles il s’offre les plus belles vues sur la civilisation. A-t-il seulement réellement fait l’ascension de la montagne ? N’est-ce pas qu’une posture pour dénoncer la bêtise de se rapprocher de la sorte du ciel au lieu de se consacrer à l’étude des textes ? Ces drôles de rochers sont l’empreinte de son désir tourmenté de montagne, désir d’épouser l’ascension spirituelle la plus glorieuse (détachée). Le moulage de ses pensées ruminées sous la pression du devenir montagne qui les ensevelit. Relations troubles entre intérieur et extérieur. Ces formes sont fichées sur des piquets et des drapeaux qui servent à marquer les chemins même quand ils disparaissent sous une épaisse couche de neige et évitent de s’égarer vers le vide (à quoi sert aussi partiellement la rumination). (PH) – Maison Rouge

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