L’art jardinier (1)

Introduction. Aux confluences de la vie ordinaire et de la nature, de nouvelles pratiques horticoles, croisant le courant philosophique très ancien des « techniques de soi » – aux origines grecques et redéfinies pour la modernité par Foucault -, frôlent le statut de « démarches artistiques » éphémères prônant l’éparpillement réticulaire, plus radicales que Fluxus puisque ne s’énonçant même pas en courant d’art ou même par rapport à l’art mais s’inscrivant dans l’acte grégaire et futile sans lendemain et sans autre reflet que l’anonymat.Rien ne filtre de ces jardins où d’improbables et invisibles « installations », dans une gratuité totale du concept et du geste, construisent leur « exposition » qui, toutes, s’estompent et rejoignent le compost qui régénère le jardin, celui-ci devenant de la sorte un mixte entre jardin nourricier (potager), jardin d’embellissement (fleurs) et jardin d’esprit. Approche exclusive d’une de ces « expositions », avec propos (anonymes) de l’artiste, en plusieurs épisodes.

« Oracle ». Cette installation de buis, fougères et lumière matinale, crée un saisissant effet de tourbillon votif, évoquant ces lieux magiques, ces « passages » où « ça » disparaît tout autant que « ça » disparaît. Un effet de miroir où se mirent les forces sombres, les matières invisibles qui structurent le réel. Cela pourrait être une sorte de miroir noir. Pour l’artiste, il s’agissait d’installer dans son jardin un hommage au passé, aux forces de la rémanence, à l’incontrôlable d’où jaillissent, en désordre, les forces hétérogènes de l’inspiration. « Les fougères et leurs gerbes hiératiques, m’évoquent autant la préhistoire que la sophistication des feuilles d’acanthe que l’on retrouve dans les chapiteaux antiques. De grandes périodes de la civilisation s’éventent dans ces palmes. Plus subtilement, c’est un hommage, par cette métonymie végétale avec l’Antiquité et les savoirs perdus de la préhistoire, à mon pauvre esprit qui s’est formé en-dehors de l’école, avec une assimilation très approximative du passé, une interprétation plutôt qu’une assimilation raisonnée et structurée, si vous voyez ce que je veux dire. Dès lors, hommage autant que déploration. Il y a du regret. Plus subjectivement, ces gerbes végétales formant couronne exubérante, me donnent toujours l’impression, surtout au crépuscule du soir, que va y surgir une tête de Gorgone, enfin quelque chose qui parle, avec des yeux exorbitants, peau de marbre livide et bave aux lèvres. Tant il est vrai que l’on s’absorbe en son jardin pour y entendre des voix. » Et l’artiste de retourner à sa houe meublant le sol. – Bûcher. – C’est une œuvre spontanée, un jeté et puis voilà, dans la grande tradition du mikado ou autres techniques propitiatoires. Le geste se découpe en plusieurs étapes et sa temporalité peut être plus ou moins longue, disons que ce geste direct n’est pas exempt d’épisodes (clin d’œil aux séries télévisées qui peuvent autant coloniser que décoloniser l’esprit). D’abord, la taille de certains arbres, le découpage des branches séparées du tronc. On est là dans un processus où l’on retire du vivant, on le tranche de sa condition de vivant. Ensuite les rondins sont saisis en une brassée, rassemblés, et jetés à terre pour former un tas aléatoire. C’est là, précisément que l’œuvre commence : car ce qui résulte des étapes précédentes prend la forme d’un bûcher. Une œuvre pour prendre conscience que dès que l’on rassemble du bois en tas, cela peut se transformer en bûcher, l’œuvre, ainsi, engage toujours une responsabilité. Une forme pour immoler, consumer, réduire rituellement en cendres des dépouilles mortelles. Mais aussi, dans une autre direction, feu de joie, de révolution, grands feux de la Saint-Jean, feu de camp, barbecue, ce simple tas de bois ouvre la réflexion sur la relation polysémique que nous entretenons avec la flamme. De plus, l’œuvre s’installe dans le jardin et elle vit sa vie, elle se transforme. L’herbe, les fleurs, les végétaux de toutes sortes s’y entrelacent, se substituent au feu latent. Des insectes s’y réfugient, y construisent des refuges, des rongeurs y font des haltes pour observer voire narguer le chat, des batraciens s’y enfouissent pour trouver la fraîcheur, l’humidité qui se développe près du sol, entre les écorces. Cette structure sauvage de troncs retient des traces des différentes averses. Ainsi, ce qui semblait destiné aux actes de purification et transformation par le feu devient un îlot de vies microscopiques, indispensables à l’équilibre du jardin. – « Parure et parade. »  Loin des exploitations où les branches taillées sont aussitôt précipitées dans les broyeurs ou entassées sans ménagement dans un coin où elles vont pourrir, chaque buisson ou arbre taillé est ensuite « salué » par les feuillages qu’on lui ôte. Sous la forme d’une couronne, ou d’un coussin composé de toutes les feuilles soigneusement superposées et emmêlées, entre le tissage et la marqueterie sauvage. Une sorte de rite pour saluer la séparation du vivant et du mort, l’éloignement des résidus, du corporel tranché et soustrait à l’homogénéité de l’être (ici l’être de l’arbre, des arbustes, des bambous…). On peut évoquer les manies obsessionnelles qui consistent à collectionner tous ses ongles ou cheveux coupés, à la ranger dans des boîtes, les archiver pour ne jamais complètement les perdre et donc conjurer la perte. Sauf qu’ici la séparation est célébrée, pacifiée et « chantée ». Chantée, parce que ces assemblages de feuilles et enlacement de jeunes branches souples ont quelque chose de musical. L’artiste nous raconte : « Ca vient de loin, d’un texte lu, une histoire qui m’a profondément marquée. Elle raconte certaines pratiques de l’oiseau-moqueur en pleine parade nuptiale, par exemple la manière qu’il a de détacher les feuilles d’un certain arbre pour dessiner au sol la splendeur de l’avenir qu’il propose, une mosaïque végétale. Je crois que c’est dans Lévi-Strauss mais impossible de retrouver le passage ! L’ais-je rêvé ? J’ai alors commencé à réaliser ces aubades en feuilles couchées et entrelacées comme exercice de mémoire : en me concentrant de cette manière, en jouant à l’oiseau-moqueur – le bec en moins – , j’espérais et j’espère atteindre le souvenir précis du titre de l’ouvrage et du numéro de la page. Comme vous voyez, c’est aussi une œuvre qui traite de la relation au textuel, au livre qui laisse des traces difficiles à reconstituer, le livre comme labyrinthe où retrouver l’origine de ses connaissances. Ce n’est pas pour rien qu’elles sont constituées de feuilles : feuilles d’arbre et page de livres. En même temps, c’est une ode à la plasticité cérébrale puisque je cherche à la stimuler pour que le cerveau régurgite une information qu’il détient ! » De manière plus générale, il confessera qu’entourer l’arbre de sa dépouille, de sa touffeur élaguée, c’est l’inviter à se reconstituer au plus vite, à redevenir touffu pour que les oiseaux reviennent nombreux y chanter en. Ces sortes de partitions graphiques évoquent bien ces chants d’oiseaux qui s’y cachent pour entonner leurs chansons. Les installations feuillues réunissent l’être de l’arbre et l’être du chant d’oiseau, affilié à tel ou tel feuillage, bref, une organologie naturelle, végétale et ornithologique. « Le tapis de feuilles correspond plus ou moins à la tapisserie de chants qui s’en échappent, surtout au printemps, et tels buissons hébergent plus facilement des mésanges, tels autres sont favorables aux merles, ceux-ci sont visités par des pouillots… La texture même de ces œuvres souligne qu’il n’y a pas de nid sans arbre, sans feuille, sans fines branches pour les tisser, et, une fois de plus, de cette manière, l’intérieur de l’arbre est exposée, comme lieu de vie, de reproduction. » Et l’artiste retourne au travail de sa cisaille. – Fin du premier épisode – (PH)

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