Pain de viande du cycliste

Les berges du canal ont été fauchées, elles sont nettes et couleur paille, très claires avec des zones plus sombres sous le feuillage des arbres, et se reflètent dans l’eau sombre. Ça sent l’été et pourtant la saison est indéfinissable. En partant de Fauquez, je remonte les petites routes qui traversent le bois de la Houssière. Mais d’abord les champs qui montent jusqu’aux fourrés qui masquent les premiers troncs. On dirait presque un chemin de crête. Un énorme nuage d’encre, à droite, vient à ma rencontre. À droite, le regard plonge sur les coteaux, les champs verts striés, peignés à la diable par les pluies et le vent, avec la trace des roues de tracteur, la vallée, le dénivelé et au loin la colonne de Ronquières. Quelques gouttes, heureusement la route glisse à couvert sous les arbres, le sous-bois sent la fumée refroidie, des forestiers ont sans doute fait des feux et, en s’élevant, il y a aussi des odeurs de pin. On peut faire comme si on était en montagne, dans un col boisé, on peut s’y croire. D’ailleurs voici un panneau officiel « col de la Houssière, 151 m ». Les gouttes frappent toujours les feuilles là-haut, autant s’arrêter pour croquer sa pomme. Puis c’est la descente, je dévale de l’autre côté, il fait sombre sous les branches, là-bas le trou lumineux de la lisière, le passage vers le plein jour est enivrant, on se sent happé par la lumière, aspiré. On débouche sur le large, une petite ville au loin, sinon la route et ses lacets entre pâtures et cultures de froment, des parcelles presque mûres avec leur émulsion de jaunes et vert virant à l’ocre. Coup d’œil en arrière, la masse nuageuse noire a été retenue par la colline, elle reste là-bas. Comme dans un vrai paysage de montagne. Et sur le filet sinueux de macadam, avec la pente, ça file sans devoir forcer, comme mû par l’esprit du paysage. Des instants irréalistes où l’on se sent le personnage provisoire d’un petit paysage qui imite de grands paysages, jeu et illusion comme quand, enfant, on s’amuse à déplacer des engins, voitures, camions ou petits cyclistes dans des paysages imaginaires, sur des routes de fortune tracées dans le sable ou les dessins d’un tapis. Il fait gris, il vente, et au loin il y a des éclaircies, des clairières circonscrites où le soleil tape, sans que l’on comprenne d’où jaillissent ses rayons, éclatantes, en contraste biblique avec le ciel. Passer d’un versant à l’autre d’une petite colline et ça suffit pour basculer dans un imaginaire du paysage, s’échapper, trouver un bel entrain, prendre goût à la course et devenir poreux aux couleurs, textures, climats et atmosphères. Les jambes tournent et l’on va par monts et par vaux (quelle expression magique !) jusqu’à retrouver, quelques heures plus tard, après un dernier plateau céréalier, une « longue » descente où l’on passe d’une frange boisée à un village de type Borinage, et la traversée d’un petit zoning industriel, un autre canal à suivre pour rentrer chez soi. Après une bonne centaine de kilomètres dans le gris luminescent d’un jour d’été frisquet, battu par le vent du Nord et quelques crachins succincts, le repas idéal, goûteux et reconstituant est bien ce pain de veau rôti dont le hachis se mélange avec des abricots séchés en petits morceaux, de la sarriette et de l’oignon, se sert arrosée par une sauce fond de veau, jus de cerise et d’orange, garnie de cerises du Nord et accompagnée d’une purée de haricots verts. Un plat où la présence des fruits, le salé et le sucré, mélangent subtilement les saisons. Ça sent l’automne, l’arrière hiver et il y a des promesses d’éclaircies, de chaleur. C’est léger et ça tient au corps, sans façon ! (PH)

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