Quand l’insipide tire les ficelles

Jacques Davila, « La campagne de Cicéron », 110’, 1990 (VC1239)

Il campe ce qui passe d’abord pour un personnage effacé, un second rôle sympathique, un pâle compagnon. Quelqu’un qui se désengage volontiers, de l’amour, de l‘activité professionnelle. Formellement il peut être une victime, comme quand il perd son boulot, sauf qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il y trouve son compte, qu’il aime glisser comme une anguille entre les liens qui attachent, fixent à un endroit, à une fonction. Un second rôle qui a quelque chose d’ambigu. Il se détache de sa jolie copine qui pourtant lui mord à belles dents ses parties charnues, il se fait éjecter d’un plateau d’acteurs pour cause d’insipidité qu’après coup on jaugera calculée, expression de sa personnalité. C’est le brave garçon qui rend service et se dévoue pour ses amies, toujours attentif et bricoleur, et qui peut tomber d’un étage sans dommage, à peine égratigné, indestructible. Il est à la fois transparent (absent, nié) et indispensable (objet, soutien) quand une amie, transie avant un rendez-vous amoureux, se remaquille en utilisant son regard vide comme miroir. Au fil de l’histoire, le personnage effacé, tout en restant dans l’ombre, prend de l’étoffe, affirme son profil interpellant où s mêle le de souffre-douleur, le parasite, l’écornifleur, le confident. Toujours souriant, heureux d’être où il est, savourant la vie. Le sourire, limite benêt, se fige quelques fois, imperceptiblement,  comme le symbole de quelque chose de caché, on le soupçonnera même d’être carrément un rictus d’acier, sans preuve! Le fil narratif début à Paris, se déplace dans une première maison à la campagne, les Corbières, en été, puis à une troisième, baptisée « La Campagne de Cicéron », tous les personnages se connaissent de près ou de loin, font partie du milieu culturel, théâtral ou musical, depuis la pianiste compositrice marginale, l’organisatrice mondaine de festival, l’éditeur, l’artiste raté au chômage, le directeur culturel du ministère, la jeune femme allumée, le poète romantique… Un petit monde aux relations lâches qu’il n’était pas prévu de réunir, qui finit par se rassembler de manière artificielle en un seul lieu, réactivant ou exacerbant un jeu de désirs enfouis, frustrés, des cicatrices et des illusions. Tout cela pour finir, selon l’adage « beaucoup d’appelés peu d’élus », par mettre le feu à un nouvel amour insolent qui souffle les autres. La narration évolue selon les liens fluctuant entre ces personnages mis en lumière, les intérêts qui les poussent à se rapprocher, à se chercher. Des intérêts immédiats, personnels, mais aussi des intérêts de champs. (Comme cela a été si bien analysé par Proust s’agissant des jeux de séduction dans les salons parisiens, « La Campagne de Cicéron » faisant du reste référence, en étant liée à une directrice fantasque de festival de musique, aux salons littéraires tenus par des femmes célèbres où Proust observait la société. Ce n’est pas de la même ampleur, c’est ici plus anecdotique, mais les mécanismes à l’oeuvre se ressemblent.) C’est strictement par la recherche du gain social que Nathalie (pianiste, compositrice) semble invitée avec Hyppolite son prétendant problématique (directeur au cabinet) chez Hermance (organisatrice de festival) où Christian (le second rôle et perpétuelle « petite main » près de ses amies) retrouve sa fougueuse mordeuse de fesse (Françoise) et où se faufile le poète ténébreux qui asticote le nerf du drame au cœur de l’orage qui couve. Mais c’est trop simple. On est impressionné par sa capacité à encaisser. Sa copine Nathalie n’est pas un peu perturbée, tracassée et elle se défoule sans ménagement sur lui (« je t’héberge, mais tu vas déguster »). Ça ne l’affecte jamais, ça ruisselle sur son indifférence, ce mec aux allures insipides a une carapace pas banale. Forcément, on soupçonne alors une personnalité différente. Il ne fait pas qu’accompagner comme un élément du décor les scènes rapprochant ou éloignant les protagonistes. Il est tout le temps présent, du début à la fin, et il est bien le seul. Il est le lien entre toutes les histoires. Depuis la narration principale jusqu’aux mini récits parallèles ou perpendiculaires, dans les relations avec la nature ou avec la voisine villageoise, il s’infiltre et, mine de rien, pendant que les autres s’absorbent dans la vision étroite de leur problématique, il s’empare de l’énergie vitale, il pèse sur le destin. Subtilement, exactement à la manière des parasites qui ne sont pas méchants, simplement ils suivent leur vie, leur programme. Ils sont d’abord bien utiles, en prenant en charge pas mal de corvées, la vaisselle, la couture, un peu de jardinage, les confidences, éponger les humeurs, ils facilitent dans un premier temps l’épanouissement des organismes sur lesquels ils se branchent, mais imperceptiblement ils distillent leur volonté, orientent les parasités vers un certain type de décision et de situation dont ils semblent vouloir se repaître et où, d’une certaine manière ils jouiraient en même temps que se révèlerait la réelle dimension de leur impact. Et donc, Christian, notre second rôle s’inscrit merveilleusement dans cette dynamique. Sa capacité à mourir avec le sourire aux lèvres, comme assuré de revenir, de revivre, d’être éternel dans le drame des humains, le désignera en personnage pivot de l’intrigue. Celle-ci progresse par tableaux, ne va pas droit au but, elle paresse, maraude à gauche à droite, s’égare. Ce qui nous vaut de formidables rencontres avec le soleil des Corbières, petit village lumineux animé par les annonces au micro (le marché est ouvert, le coiffeur itinérant est arrivé sur la place, annonce du concours de belote), instants de fraîcheur dans l’eau des rivières, glissement des corps entre les herbes, intrusion d’insectes, ballades psycho nerveuses en montagne, oisiveté au jardin, nerfs en pelote et sensualité débridée durant la nuit d’orage… Des choses se nouent, mais on ne sait pas trop quoi jusqu’à cet instant, anodin dans le quotidien fluide, où les rideaux du drame se lèvent théâtralement, préviennent qu’il y a là un gouffre et que toute l’histoire pourrait bien y sombrer. Ce n’est pas grand-chose, un plateau frais et ensoleillé, garni de Ricard et d’eau glacée pour l’apéro, surmonté d’un visage serein quoique éprouvé et qui, brusquement, mesurant le vide implacable répondant à son désir de partager la soif, se transforme en masque tragique, tendu, presque ravagé (là aussi j’ai pensé à certain portrait proustien de tragédienne). Que ce soit le regard sur le paysage, la campagne partagée entre jardin muré, ligne des crêtes montagneuses, sentier dans les broussailles, trou d’eau et moments perdus sur le seuil de vieilles maisons, ou que ce soit le déplacement des acteurs dans ces décors naturels, on sent un puissant travail d’écriture. Pas uniquement au sens où l’écriture du scénario serait soignée. Mais au sens où l’écriture est le résultat d’un long et lent processus d’observations croisées. Observation de la vie d’un petit village rural, observations ethniques des villageois et des milieux artistiques parisiens, observation rigoureuse de l’esthétique des éclairages naturels et de leur correspondance avec le états d’âme, l’essentiel étant encore de recouper ces observations avec d’autres types d’études de terrain, transmises par la lecture, la littérature par exemple en ce qui concerne toute la question « drame sous le soleil », l’éclat de l’astre solaire et la conduite des passions, l’opposition entre le zénith flamboyant et le minuit lunaire. C’est la convergence et la maîtrise de toutes ces écritures qui fait de ce film un grand classique du cinéma français. Oh ! en soulignant l’importance de l’écrit chez Jacques Davila, je ne dis rien d’original, le supplément (moyen) ne fais que répéter ce point de vue. Mais sans, je pense, en relever toute la dimension. Les dialogues sont soignés, stylés, composés, ils ne cherchent pas, comme c’est la mode et la tendance racoleuse (dans la lignée « le cinéma plus fort que le réel »), à copier le langage quotidien. En ce sens, ce n’est pas une langue qui mime le parlé ordinaire de l’action, le spontané. À l’entame de certaines répliques, ça sonne artificiel, apprêté, maniéré, guindé. Mais dans les échanges et la dynamique, ça coule, ça sonne vrai, c’est du direct bien structuré, inspiré, aux réparties pleines de ressorts qui rendent justice à la créativité du langage courant, situationnel. Et, au final, ces dialogues semblent plus vrais que vrai, révélant une dimension du réel, une dimension de ce qui se passe dans la parole échangée que des dialogues plus directement construits en copiant la langue de tous les jours ne peuvent saisir et restituer de la même manière, trop ressemblants, condamnés à trop de mimétisme. Le passage par l’écriture, la distance des mots écrits dans un carnet, tapés à la machine sur une feuille, correspondant au processus de transcrire les fruits d’une observation, fait office de révélateur. Il capte de manière plus riche la complexité de la parole surgissant, ses tournures imprévues, ses images saugrenues, ses humeurs indomptables. C’est une manière de faire qui ne cherche pas uniquement à produire des dialogues qui saisissent et captent l’attention dans une démarche de subordonner le spectateur à ce qui se passe sur le grand écran, c’est une création de dialogues dynamiques incluant une réflexion sur la parole et le langage dans des situations précises et qui, tout en étant aussi vifs que du langage direct, ont la saveur de la distanciation, de la stigmatisation intelligente et raffinée des travers, des mécanismes pervers du langage. Avec une grande diversité de ton et de placement, au contraire de nombre de films où la tonalité est la même du début à la fin. Ici, et cela accompagné d’un langage visuel plein de surprises, ça peut être très drôle,   mais aussi déplacé, à côté de la plaque, faux, déchirant, émouvant, cruel, le registre a beaucoup de profondeur. C’est en jouant subtilement des passages secrets entre tous ces niveaux de la langue, en liaison avec les corps, la lumière, les maisons, le jardin, les désirs, que la dimension théâtrale s’installe, en coulant de source. On commence à sentir que ce qui se présente comme une sorte de tranche de vie sans réel début ni fin, va tomber dans un traquenard bien sombre. (PH) – Jacques Davila en Médiathèque Un film phare

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Une réponse à “Quand l’insipide tire les ficelles

  1. I cannot believe that this can be true

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