Dessine moi une utopie (trompe l’oeil)

Charles Avery, « Onomatopoeia », Le Plateau, du 27 mai au 08 août 2010.

La première image est celle d’un univers cartographié, carte graphique, on reste devant à chercher un indice, en essayant d’y reconnaître le nôtre, ils se ressemblent, même fascination pour la voie lactée. Sauf qu’ici les continents sont travaillés par le dessin d’un tourbillon renversant la dynamique des pôles et au centre de la spirale, un archipel se dessine avec comme capitale « Onomatopoeia ». L’aventure de l’art est close, l’histoire est achevée, les grands récits ont tous été écrits et contés, il n’y a plus de terres à découvrir et voilà une exposition qui fait appel à toutes ces choses dépassées ! L’œuvre de Charles Avery (Ecosse, 1973) relève de la littérature illustrée de voyage, de voyage imaginaire. Il raconte l’exploration d’un pays et d’une culture jusqu’ici ignorée. Le procédé s’apparente au dispositif ethnographique : carnet d’écritures, descriptions, compte rendu d’observation, consignations des us et coutumes, dessins, croquis, objets trouvés, sculptures. L’artiste invente l’organisation d’une société étrange dont le nom littéralement signifie « création de mots », la ville où les mots s’engendrent. « Onomatopée : création de mot suggérant ou prétendant suggérer par imitation phonétique la chose dénommée… », la ville où une société s’invente par imitation phonétique, graphique… C’est de toute façon un monde en miroir (un jeu de miroirs, il y en a plus d’un). Ainsi, comme dans tout monde imaginaire, ici aussi il y a un animal fantastique, introuvable ailleurs, qui attire et attise les chasseurs : le Noumenon (du grec noumène, servant à désigner l’idée, la « chose en soi »,  telle qu’en elle-même et opposée à ce qui est connaissable par expérience, les phénomènes)… On pénètre dans ces salles comme on pénètre pleinement dans une histoire, dans l’épaisseur d’un livre. Le regard est happé par le premier grand format, l’effervescence du port, tumulte populaire, brassage de cultures, fièvre industrieuse, commerce… Beaucoup de détails, de références, de scènes emboîtées les uns dans les autres, le récit est grouillant. On n’a plus l’habitude de voir ce genre de chose assortie d’une prétention à l’inédit, au « nouveau », à la création récente, on réserve d’ordinaire ce genre de regard scrutateur à des productions antérieures, à des documents historiques, aux vestiges de civilisations anciennes. Sur le quai du port, un stand de marchand de moules, Marcel’s Casserole, se dresse en hommage à Marcel Broodhaerts. De même que dans l’image d’une terrasse de bistrot, le tablier du serveur indique « ceci n’est pas un bar ». Les images consacrées à la vie de tous les jours représentent des atmosphères de rues, des marchés, des marchands d’artisanat, de curiosités locales, des brocanteurs. Ainsi, ces indigènes émaciés, assis dans la poussière avec, étalé sur une couverture, son lot de « pierre souris ». Il faut avoir lu le texte en préambule pour comprendre de quoi il retourne. Les « Souris Pierre » sont le premier signe de vie, si l’on peut dire, que le narrateur a rencontré en posant le pied sur Islanders : « Souris Pierre, moitié animale, moitié minérale, qui tentait de se dissimuler parmi les rochers. Son cœur ne bat qu’une fois tous les mille ans et le moindre de ses mouvements est semblable à une contorsion atroce. » Très apprécié par les touristes. On fait un premier tour d’horizon et les bustes ornés de chapeaux colorés, aux formes bizarres contribuent à charmer. Il s’agit probablement de sculptures ramenées de là-bas, des personnages importants de la cosmogonie locale dont les portraits sont ainsi transposés, exposés et dénaturés à la manière des statues de dieux antiques pillés, expatriées, éparpillées dans les musées du monde entier. Le regard allant des bustes aux dessins remarque dans ceux-ci des personnages portant les mêmes chapeaux, « en situation ». « Les Chapeaux dénotent l’allégeance particulière au système de la dialectique, bien que tout le monde n’en porte pas un : seuls les Dooks et leur cercle le plus proche. » Le chapeau exubérant fait d’aiguilles en tous sens appartient aux « Solipsistes ». Le chapeau coloré aux « Atomists ». Le chapeau en forme de disques : « Discworld », le tout blanc surmonté d’un drôle de tuyau carré et coloré : « Empiricist ». Et puis il y a le chapeau des « Meta », ceux qui ne pratiquent pas la dialectique mais recourent à la violence. Le tableau de la procession avec l’animal suspendu à un bâton, la figure récurrente du mendiant, la pauvreté des objets sur les étals, – des objets usés, sans âge, sans origine, sans usage, venus de notre monde à nous, échoués là après plusieurs générations- , la trogne de la plupart des personnages, ça évoque le bled, le désenchantement des terres colonisées. Le désabusement, la tristesse, l’ennui, la vieillesse. Une impression en contradiction avec le récit écrit qui se veut extraordinaire, consignant fidèlement un enchaînement de faits exaltants, découverte sur découverte, surprise sur surprise. Sauf que le monde neuf ainsi décrit est poussif, ne brassant que des idées usées, exténuées, issues de nos interminables ressassements. Un monde neuf sans plus rien de nouveau, ne faisant que recyclé ce qui a déjà été expérimenté dans d’autres mondes, jusqu’à la nausée, l’extinction, l’effacement, ce point de disparition où l’ennui prépare la page blanche au surgissement, à l’hallucination, à de nouveaux arrangements. La possibilité d’un autre monde. Et bien, la voici, voilà à quoi ça ressemble. On dirait d’anciennes colonies de notre passé, projetées dans un futur fantasmé. Le passé a déjà épuisé le futur. Anciennes populations lointaines colonisant les fruits et résultats de notre culture, ceux-ci semblant absurdes, vétustes, matériaux de brocantes, ainsi sortis de leur contexte, de leur logique, de leur raison sociale initiale et dédiés à d’autres usages ? Ou vieilleries de notre culture colonisant, par circulation, migration et autres déplacements spatio-temporels, le désir d’imaginer des peuples ailleurs ? Impossibilité d’imaginer un autre système qui ne soit pas inspiré du nôtre, déformation, contraires, et, du coup, récit qui fermerait le grand récit définitivement !? L’artiste aurait fait le vœu de consacrer toute sa vie à raconter ce voyage, l’invention d’une île, la vie à Onomatopeia, sous forme d’œuvre unique (littéraire, picturale, sculpturale…) C’est frais, intrigant, habile, amusant. Et, quelque part, cette oeuvre d’illustration, amorçant un mouvement vers le narratif figuratif, se construit comme un commentaire complexe sur l’art, passé et contemporain, un récit tout conceptuel!   (PH) – Charles Avery

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