Frites et feraille

Il ne faut pas se fier aux apparences, mais en se promenant dans les anciens sites industriels de la région de Charleroi, on aurait tendance à s’imaginer traverser des contrées où, de la création artistique, seul l’indispensable parvient à pousser. Et cet indispensable peut bien être n’importe quel produit de substitution, c’est déjà pas mal. Bien entendu, ce n’est pas si simple, il y a derrière ces murs des histoires, des curiosités, des envies, une proportion d’individus cultivés comme partout ailleurs, il y a, dans le coin, une des meilleure galerie d’art de la partie francophone… Ce n’est pas ça, mais le paysage donne tellement l’impression d’être socialement toujours occupé à accuser le coup, à panser ses plaies qu’il semble impuissant à réellement s’intéresser à autre chose. Curieusement, et c’est un constat que nous sommes quelques-uns à faire depuis longtemps à la médiathèque, les musiques (pour parler de ce que l’on connaît le mieux !) qui ont traité (et traitent) le plus directement ces questions de la relation à l’ère industrielle, dans ses grandeurs et décadences, ses innovations et ses aliénations, ses prolétarisations de toutes les ressources humaines, ne se sont pas implantées dans les lieux les plus marqués par ce qu’elles traduisaient esthétiquement. On va entendre toujours de l’accordéon, diverses variétés immuables (semblables à certains visages bien peignés de la campagne électorale), de la techno de tuning. Pas de rock industriel, pas de free jazz européen, pas de noise, rien de tout ça ne s’échappe des maisons ! Évidemment, on a déjà dit : ça parlait trop de ce qu’ils vivaient, ça ne pouvait qu’amplifier le sentiment de vivre dans un environnement pénible. Par contre, il y a du hip-hop bien sûr. Même si on ne l’entend pas, on le voit sur les murs. Les zones les plus touchées par la crise ne sont pas devenue des territoires où se relever grâce à la critique des expressions artistiques. Il y a rupture. Tout ce « patrimoine industriel » est toujours en rupture, au-delà de quelques beaux bâtiments emblématiques que l’on peut classer, restaurer, recycler. La nature reprend ses droits sur d’anciens vestiges, les terrils sont verts, montagnes boisées qui apaisent le paysage. On peut éprouver une certaine jubilation en passant devant les monceaux de vieux métaux retraités, les dunes noires et rouges brique. Plaisir de voir des entrailles étalées, amoncelées, plaisir de voir la matière au grand jour, plaisir que procure le parallèle avec précisément des choses vues dans des installations d’art contemporain. Le long des voies, derrière la végétation, sur de vieux hangars, des frises de graphes. Dans une vieille gare qui porte beau et conserve le chic de la grande époque (mais c’est du façadisme, comme beaucoup de gares, elle ne sert plus à grande chose, à l’instar de nombreuses églises dépeuplées et trop chères à entretenir, de nombreuses gares sont désacralisées), les couloirs sont couverts d’inscriptions. Dans ce lieu où l’on peut partir, se croiser, revenir, avoir le sentiment de bouger, resquiller pour s’évader, entretenir l’illusion qu’on peut toujours aller voir ailleurs, les vieux carrelages reçoivent les vœux, les adieux, les ex votos. On laisse tout aller à l’abandon ? Couvrons tout de nos signes, de nos couleurs, nos signatures. Au bout des quais une nouvelle usine, propre, presque mesquine par rapport à ce qu’a connu la région. Et beaucoup de voies de garage où dorment de vieux wagons. (Et je pense aux déclarations de Laurent Fabius tout fier de vendre en Normandie « son » grand festival sur l’Impressionnisme, le merchandising s’emballe (Monet, Pissaro, Renoir, Jongkind, Corot, Millet, Degas… « Ils seront sur les photophores, les sets de table, les cartes postales, les parapluies et même dans les musées. » (Libération) Et c’est ça que le socialiste considère comme « développement culturel , outil de développement économique ». Consternant. L’art, la créativité qu’il peut développer en chacun de nous par les techniques de soi qu’on lui consacre, ne peut être un outil de développement économique que si on lui laisse le temps d’agir, lentement et sûrement, au rythme de ses « circuits longs ». Le développement que la culture peut apporter économiquement n’a rien à voir avec la vente de produits dérivés. Il est vraiment désespérant de voir la confusion à ce sujet se répandre par le biais de « grands politiques » toujours prompt à instrumentaliser la culture). PH

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