Le jury d’art, l’épreuve du jugement

En étant invité à partager les travaux d’un jury de fin d’année dans une école d’art, je mettais les pieds dans une expérience perturbante du jugement sur l’art. Sur le savoir faire artistique, sur la dimension artiste d’individus se consacrant à ces études. La formation artistique impliquant une large part de subjectivité (plus exactement d’un certain usage des techniques de soi appliquées aux formes d’expression, concentrées sur le talent expressif), les modes d’évaluation ne peuvent s’effectuer exclusivement sur des critères objectifs (histoire de l’art, les techniques…). Il faut jauger de la créativité, de la pertinence, de l’originalité, de la force du propos, toutes valeurs qui échappent à priori aux grilles d’analyses rationnelles. Il s’agit d’un jury de la classe « Image plurielle » du « 75 » (Bruxelles). « Image plurielle » regroupe différentes techniques de l’image (sérigraphie, gravure, numérique), ce qui est une démarche originale. Dans une société où la fabrication de l’image prend une part tellement importante, croiser les histoires et les modes de fabrication permet une approche critique, transversale du visuel. Cela rejoint aussi les analyses d’Alain Giffard sur la lecture industrielle (numérique) : elle n’a des chances d’être productive que si la compétence de lecture traditionnelle est activée. La créativité en image numérique sera d’autant plus intéressante que la main n’aura pas perdu la mémoire de toutes les manières de former et imprimer les images. Un tel programme gagnerait à proposer, en option, des cours de philosophie sur l’image. – Face aux élèves – La séance commence par une présentation du jury composé de techniciens, d’artistes, de profs et de «  culturel généraliste » (comme moi). Puis, dans les salles d’exposition de la Médiatine, commence la confrontation aux étudiants (de première, deuxième et troisième). Il aura fallu beaucoup de temps pour que je trouve un tant soi peu mes marques (il faudrait pratiquer cet exercice plusieurs fois !). Si je pouvais imaginer procéder simplement, comme quand je rentre dans un musée ou une galerie, en essayant de regarder le plus simplement possible, sans a priori, il s’est avéré que ça ne tenait pas la route. Dans une galerie, un musée, il y a des cadres, des codes de valeurs, tout un discours qui entoure ce qui exposé et qui offre des assises pour asseoir un jugement, trouver des repères. Ce n’est pas le cas ici. On ne cherche pas la même chose, on ne peut pas s’attendre aux mêmes relations. On ne peut exclure d’avoir à faire à un génie, à quelqu’un de vraiment doué, mais dans l’ensemble, ce sont des artistes en devenir. Des projets d’artiste. Jeunes. À leur âge, qu’est-ce qu’on connaissait, quelle était notre attitude qu’est-ce que l’on savait formuler, exprimer, dessiner ? J’ai aussi un problème dans ce genre de situation, c’est que je suis très empathique, donc influençable par tout le contexte que l’étudiant peut mettre en place en expliquant son travail, en répondant à des questions. D’autre part, les sens s’émoussent (comme pour une dégustation de vin, il faudrait faire des breaks, remettre les capteurs à zéro), et je peux percevoir plus de choses dans une production moyenne examinée au début du processus que dans un travail costaud mais approché après plusieurs heures ! J’ai surtout éprouvé une difficulté pour objectiver des éléments sur lesquels fonder mes cotations ! Car, il ne suffit pas, ici, de rendre compte de ce que l’on a éprouvé, de ce que déclenche une œuvre comme quand on chronique ou analyse une visite d’exposition. Il faut attribuer des points à plusieurs étudiants selon, si possible, des critères égaux. Difficile quand, comme moi, on ne se base pas en priorité sur la technique. En fait, j’ai commencé à entrevoir la possibilité de pouvoir juger et justifier un jugement, en écoutant les avis des autres membres du jury, en croisant les éléments que chacun soulignait selon sa sensibilité, ses angles d’approche, ses compétences. Quand se met en place une discussion, une confrontation, une expression des avis, par réaction, par confrontation aux éclairages que chacun apporte, un regard personnel peut se construire. (C’est aussi très instructif, j’ai été impressionné par la capacité de certains membres du jury à mettre en perspective des faces cachées des techniques utilisées, à se souvenir, lors de la délibération, après le repas, de détails structurels de telle ou telle œuvre ; bien entendu, il s’agit de praticiens, parfois de longue date, n’empêche c’est le reflet justement de connaissances qui viennent de la main et se transmettent à l’œil, au jugement esthétique.)  – Carnets d’études – J’ai cherché à sentir, à faire s’exprimer les désirs d’art. Dans quoi ils se projettent. Ce qu’ils ont envie de faire. Ce qu’ils espèrent découvrir et atteindre en pratiquant l’art. Si une part significative d’élèves ne présentaient pas le jury, ceux qui étaient là étaient pour la plupart impliqués. Même si je n’ai pas senti de manière très nette que l’art était pour l’un ou l’autre quelque chose de vraiment essentiel (à part peut-être dans le cas d’Aurélie Dumont où les processus de fabrication d’image qu’elles élaborent semblent indispensables à son équilibre psychique). Une pièce à juger très intéressante est le carnet de note que l’équipe pédagogique demande à chaque étudiant de tenir. C’est une très bonne idée. L’analyse détaillée du contenu de ces carnets, compte tenu de ma manière d’approcher une œuvre, aurait pu seule structurer mon jugement. C’est là que l’on peut discerner le rapport entre l’état de recherche, l’esprit de veille toujours à l’affût des signes qui, cumulés, recoupés, peuvent faire sens, peuvent faire image, et l’aboutissement d’un travail exposé. Quelque chose du cheminement mental artistique peut s’y lire, la discipline s’y exprime, la méthode, le sérieux, le caractère global (comme n’importe quel cahier intime). Certains cahiers sont des collages compulsifs, approximatifs, des exercices : que consigne-t-on ? que retient-on, qu’est-ce qui mérite de figurer dans un carnet ? Selon quelle pratique de l’attention ? Il y a du flottement, des choses légères, du pathos premier degré, des trucs convenus (normal). Puis, dans certaines pages, des ébauches, des esquisses, les premières traces d’un projet, quelque chose se noue qui portera ses fruits peut-être dans longtemps, qui va dormir, se réveiller un jour, faire tilt en rencontrant une autre émotion, un souvenir. Le premier cahier qui me frappe est celui, dense, très ramifié et honnête dans la manière de se donner à ce type de prospection, de Pauline Clesse. C’est assurément un exercice à continuer sur le long terme. On voit déjà, en deuxième, ou en troisième, que le carnet devient un vrai outil de travail. Que ce soit les croquis de Jonathan Dekeirsscheiter ou le grand cahier coloré de Marie-Elise Michel Volma qui y ressasse ses problématiques d’identité ou encore les petits carnets de Nicolas Colon qu’il va remettre en page (en découpant, copiant, collant) dans un projet de carnet-livre de ses carnets ! Un bel exemple aussi du passage du carnet à l’œuvre aboutie avec quelques réalisations de Evelien Van Steenbergen où des éléments graphiques et textuels expérimentés en carnet, sont agrandis, stylisés, positionnés dans l’espace de l’image gravée. Le travail du cahier comme lieu de travail, de décantation, est aussi exploité à plus d’un titre par Aurélie Dumont quand elle réalise de grands « catalogues » de détails isolés de certaines de ses toiles, pour les individualiser, les agrandir, les transformer en motifs indépendants, les transformer en nouvelles toiles. Alexis Van Ryckel illustre un autre de type de transfert de la mémoire des carnets, des albums photos, des inscriptions de l’histoire familiale vers la réalisation artistique.  Notamment avec une très réussie « chambre noire », installation d’un lieu « révélateur » où les rouleaux d’épreuves photographiques (portraits gravés en noir et blanc) alternent avec des têtes imprimées en grand format, sorties des limbes, élues pour affronter notre mémoire et ressembler à des visages impliqués dans notre histoire personnelle… On se dit qu’il faudrait plus de temps pour tout examiner, ne rien négliger, on panique dans cet exercice de juger des talents (ou non) en devenir et on apprend beaucoup et finalement on s’en sort, il y a globalement convergence dans les cotations, ce qui veut dire qu’il y a tout de même une certaine logique, une cohérence… (PH)

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