Ecrire et espionner

Javier Marias, « Ton visage demain (I) Fièvre et lance », Gallimard, 2002, 415 pages

Les premiers chapitres sont courts, directs, la voix du narrateur est très rapprochée, du genre à parler dans l’oreille. C’est un petit traité sur l’économie globale de la parole, l’immanence de la parole, se raconter, écouter, faire circuler des mots, des sons, des idées, des images, creuses ou pleines. Sur le thème de la confiance et de la méfiance et nous voilà prévenu : parler n’est jamais sans conséquence. Mieux (ou pire) : il est impossible de mesurer toutes les répercussions de ce que l’on dit. On ne sait pas où ça va, pas plus qu’on ne sait clairement d’où ça vient. « Non, je ne devrais rien raconter ni rien écouter, car il ne sera jamais en mon pouvoir que ce ne soit pas répété ni enlaidi contre moi, pour me perdre, ou pis encore, que ce ne soit pas répété ou enlaidi contre ceux que j’aime bien, pour les condamner. » Délire paranoïaque ? Plutôt les conséquences d’une « déformation professionnelle », le genre qui s’infiltre par voies détournées, canalisations cachées, dans les tuyaux de notre relation au langage et donc peut nous servir d’indic sur ce que l’on fait de la langue, ce qu’elle fait de nous… « Je l’ai fait durant quelque temps, écouter et observer et interpréter et raconter, je l’ai fait en tant que travail rémunéré durant ce temps, mais je le faisais depuis toujours et je continue encore, de façon passive et involontaire, sans effort et sans récompense, il est certain désormais que je ne peux m’en empêcher ou que c’est ma façon d’être au monde, cela m’accompagnera jusqu’à ma mort et c’est alors que je me reposerai. On m’a bien souvent dit que c’était un don que j’avais… » Cette façon d’être au monde qui consiste à observer comment vivent les gens, comment ils parlent, se taisent, gesticulent, comme une manière de vivre dans la circulation du langage et de l’imaginaire, pourrait très bien caractériser certaine manière d’être écrivain. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Jacques Deza, le narrateur espagnol installé à Londres suite à une rupture avec sa compagne, engagé à la BBC pour un petit boulot, entretient des contacts avec un de ses professeurs d’Oxford (Wheeler). C’est par le biais de cette fréquentation qu’il va apprendre être doté d’un don. Si les premiers chapitres entrent dans le vif du sujet, la suite se compose plutôt de digressions, et de digressions dans la digression, de circonvolutions relationnelles, de longues évocations labyrinthiques – dévoiler mais en décourageant par la longueur et les tournants -, de longues conversations s’égarant parfois en déconcertantes subtilités. C’est un peu tortueux. Avec du recul, ça évoque la situation où une sorte d’inconnu s’approcherait et, à voix basse, à certains moments inaudible, entreprendrait de faire des révélations mais qui sembleraient longtemps incompréhensibles, où veut-il en venir, qu’est-ce qu’il a à dire, en quoi consiste la révélation ? Mais ça progresse, de nombreuses pages racontent, par de multiples détours (par des mondanités qui sembleront après coups comme des scènes de camouflage, par des plongées dans les souvenirs liés à la guerre d’Espagne comme un lien évident entre guerre et économie de la parole), une étrange porosité qui s’installe entre le narrateur, Wheeler et l’autre protagoniste, Tupra. Porosité et affinité, ressemblances. Ressemblance dont la nature exacte échappe au narrateur. Il est engagé par Tupra pour assister à des entretiens (limite interrogatoire) en tant que traducteur. Petit à petit, le travail de traduction compte moins que toutes les impressions qu’il pourra exprimer : sur la manière de parler, de se comporter, de bouger, de s’habiller, de se taire… Il est engagé pour scruter le langage et les manières de s’exprimer et dire ce qu’il en pense, ce que ça éveille en lui. Des exemples sont rapportés (longuement, c’est de l’ordre du procès-verbal fastidieux, dimension qui en même temps rend l’entreprise intrigante).Est-ce là que se situe le don qui conduit Jacques Deza à être engagé par les services secrets ? Il ne semble doué d’aucune prescience particulière, extraordinaire, il interprète les êtres qu’il observe (le plus souvent caché derrière une vitre sans tain, ou chez lui, à partir d’enregistrements vidéos). C’est de l’ordre du sentiment inspiré, plus proche d’un travail d’écrivain que d’espion. Il détaille des caractères, extrapole des intentions, fabulent des sous-entendus ? Il a lui-même du mal à se représenter l’utilité de tout ça, à quoi cela peut-il bien servir ? Pourtant il découvre que tout est archivé, consigné, et que dans son dossier, il est évalué comme très compétent ! « Les choses arrivent et il en prend note, sans aucune intention définie, sans se sentir concerné le plus souvent, et encore moins mêlé aux événements. C’est probablement pour cela qu’il en perçoit tant. Il y a tant de choses qui ne lui échappent pas qu’on a presque peur d’imaginer ce qu’il sait, tout ce qu’il voit et tout ce qu’il sait. De moi, de toi, d’elle. Il en sait plus sur nous que nous-mêmes. » Pourtant, rien ne procède d’une analyse ou d’une méthode établie, consciente : pour lui, c’est de la fiction. (Et donc tout ce qu’il sait, selon la note de son chef, provient de son sens de la fiction.) « Et si j’avais d’emblée (peut-être dès le caporal Bonanza) fabulé à partir de mes intuitions, maintenant le degré d’irresponsabilité et de fiction auquel me forçaient ou m’amenaient Tupra, Mulryam, Rendel et Pérez Nuix me créait de la tension, presque de l’angoisse, parfois, généralement avant ou après, mais pas pendant mon travail d’invention, qu’on l’appelle interprétations ou rapports. » Ainsi, une activité d’invention et de fiction se trouve-t-elle à la base des pratiques d’un service d’espionnage qui semble s’intéresser à toutes sortes de citoyens, célèbres ou non, politiques, industriels, mercenaires, vedettes, artistes, femmes ou hommes ordinaires… Un service chargé d’observer et écouter tous les racontars de tout le monde, de prédire l’avenir dans la fiction que le cerveau qui essaie de comprendre ce que signifient ces racontars, va engendrer de manière infinie ? Car les interprétations inventions peuvent bien se dérouler sans fin, sans épilogue… Il y a une part de mécanisme initiatique : en essayant de comprendre en quoi son activité fictionnesque automatique peut fournir du « renseignement » objectif sur les dossiers concernés par les personnes auditionnées, Le narrateur prend conscience de la manière dont se construit son discours et des procédés qui soutiennent la fiction, recherche les critères solides qui le guident. Il y a de beaux passages qui analysent les effets de ressemblance entre physionomies : en retrouvant dans un visage inconnu, des traits évoquant des personnalités bien connues, une brèche s’ouvre pour appréhender ce qui se trame dans le personnage jusqu’ici énigmatique, la base d’une grammaire et d’un vocabulaire affleure qui permet d’en parler, de le faire entrer dans la fiction globale de l’espionnage et de commencer à en apprendre quelque chose… « Ce n’est pas, ce ne peut pas être une superposition de visages, si différents, si opposés, ce serait une aberration visuelle, une bourde de l’œil. Non, c’est une association, une reconnaissance, une affinité captée. (Un couple d’épouvante). » Comment, à partir de rien, de ce que l’on écoute et lit sur la peau de l’autre, se tisse un savoir fragile, en principe complètement subjectif et arbitraire et pourtant qui en dit long en le reliant à toutes sortes d’autres éléments fictionnels, narratifs, historiques, qui finissent par le valider… « Quelqu’un qui passe ses journées à donner des avis, à pronostiquer et même à diagnostiquer – ne parlons pas pour l’instant de vaticinations -, à se prononcer souvent sans fondement, à s’entêter à avoir vu même s’il n’a rien vu ou pas grand-chose – si toutefois il ne fait pas semblant -, à tendre l’oreille en quête d’emphase ou d’hésitations étranges, de bredouillements ou de tremblements de voix, à faire attention au choix des mots quand les gens observés disposent d’un vocabulaire suffisant pour cela… » La pratique minutieuse est passe au crible, comment se forme une compétence d’écoute au-dessus du lot, finalement extralucide, décelant dans le flot du verbe les sédiments de ce qui est advenu, de ce que les êtres attendent, espèrent, veulent faire advenir… À la fin de ce premier volume, une longue péroraison du vieux professeur et ex-agent secret Wheeler (il a connu 14-18 et de nombreuses autres guerres) clarifiera (pas trop non plus) ce dont il s’agit. L’explication s’articule autour du rappel d’une campagne de sensibilisation lancée en Angleterre durant la seconde guerre mondiale et dont l’objet était d’attirer l’attention sur le fait que les espions allemands étaient parmi nous et qu’il fallait, dès lors, surveiller tout ce que l’on disait et à qui. Tout pouvait devenir « conversations indiscrètes » et livrer à l’ennemi de précieuses informations qu’il mettrait à profit pour faire avancer sa cause (tuer, détruire, dominer un peu plus le monde). De cela pouvait découler la tentation de se taire radicalement en se défiant de tout le monde ou, au contraire, excité par le sentiment que les propos les plus ineptes étaient soudain à même de déclencher des catastrophes, ne plus savoir s’arrêter de parler ! « On présenta soudain aux gens leur propre langue comme une ennemie invisible, incontrôlable, inattendue et imprévisible : comme la pire, la plus meurtrière et la plus terrible, comme une arme effrayante que n’importe qui, chaque individu, pouvait activer et mettre en mouvement sans qu’il fût possible de savoir quand il en partirait une balle ou non une balle, ni si celle-ci se transformerait en torpille qui coulerait un de nos cuirassés au milieu de l’océan à des milliers de milles… On alerta les gens contre leur principale forme de communication ; on les poussa à se méfier de l’activité à laquelle ils se livrent et se sont toujours livrés de façon naturelle, sans réserve, de tout temps et en tout lieu, pas seulement ici et à cette époque… » La place immense occupée par la parole, par le fait de raconter de manière continue, verbalement mais aussi par écrit, est ensuite décrite dans ses moindres replis, moindres ressorts comme l’activité principale des humains, jamais au repos, toujours active, un souffle continu et vital dont ils ne peuvent se passer. C’est dire si la campagne anglaise contre les « conversations imprudentes » touchait une corde sensible, bouleversait une manière d’être… Mais quelques pages plus loin, Wheeler discourt toujours – le circuit est long pour porter à la connaissance du narrateur les clés de son futur travail – et formule un verdict sans complaisance : « Parler est en tout le plus grand gaspillage de la population tout entière, sans distinction d’âge, de sexe, de classe, de fortune ni de connaissances, le gaspillage par antonomase. Presque personne n’a rien à dire que ses possibles auditeurs puissent vraiment juger appréciable, digne d’attention… » La création de services secrets basés sur des méthodes d’écoute et d’observation du langage des acteurs de la vie, extraordinaire ou quotidienne, entendait s’approprier les méthodes que les supposés infiltrés allemands étaient en train d’appliquer aux bavardages imprudents des Anglais… En observant les citoyens avec « acuité, capacité déductive, audace interprétative et talent associatif », il devait être possible de prévoir et d’anticiper ce que les personnes étaient capables d’entreprendre, bref « à quoi elles étaient bonnes et à quoi non ». Un talent d’espion très proche de l’écrivain immergé dans l’imaginaire langagier des individus, communautés, peuples… On n’en est alors à la fin du premier volume et c’est une trilogie. (PH) – Notice Wikipédia, avec lien vers site de l’auteur, entretien à la BBC

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