Le geste entre nécessité esthétique et superflu utilitaire

Mac’s. Le fabuleux destin du quotidien, jusqu’au 23 mai 2010….

Le thème, un entre-deux. L’exposition actuellement en place au Mac’s (et qui s’achève) est dédiée, non pas tellement aux échanges conscients et organisés, mais aux circulations naturelles d’idées entre le design et l’art contemporain. Un préalable les associe qui peut déboucher sur des accords de concepts et de manufacture. Des glissements aller-retour. Ce n’est pas la plasticité d’échanges formels entre les deux domaines qui est visée en premier. Plutôt des correspondances involontaires (correspondances baudelairiennes), des proximités ou imbrications non voulues dont le constat ouvre des points de vue inattendus et rappelant une vertu de magie que, généralement, on exclut des mondes de la création contemporaine réputée « déchanter » l’art. Précisément, le parallélisme chargé de double sens et de perspectives imprenables, que l’itinéraire du Mac’s trace entre les deux univers, souligne que le ressort principal de la création reste le désir d’enchanter notre relation au monde. Le surprenant est de devoir rappeler, finalement, comme une évidence cachée (la lettre cachée d’Edgar Alan Poe) que l’art contemporain, autant que le design, procède de la main et du geste, du désir de façonner, de détourner des énergies de matériaux pour en faire des objets ou des symboles facilitant à l’homme le fait d’habiter, de cohabiter avec toutes les autres composantes matérielles et impalpables du quotidien. Fabriquer des objets usuels confortables et esthétiques, pratiques et charmant autant les yeux que le geste, est très proche de la même activité située sur le plan symbolique, s’entourer de créations symboliques encourageant l’empathie avec l’environnement mental et factuel – et ces objets symboliques peuvent remplir leur fonction par le faste, la volupté, le mystère, l’épurement tout autant que par la critique, l’incongru, le dérisoire et le cynisme. (Encore une fois, c’est le principal mérite de cet agencement : aussi éloigné qu’il puisse sembler des savoir-faire fondamentaux, l’art contemporain reste lié à la main, à la pensée pratique, à l’action sur le concret, à la transformation du relationnel aux choses, aux gens, aux animaux, aux espaces, aux marchés.) Le choix des œuvres est précis et ferme, construit son propos de manière serrée en emboîtant comme en une longue phrase des articles légers et saisissants, des propositions plus consistantes, des liaisons et rythmes audacieux, des constructions classiques et des images suggestives, bref, la volonté semble de dépasser le stade de l’illustration en enseignant la grammaire de base. (Ce qui s’accorde avec les missions pédagogiques du lieu, visites de classes, médiation face aux œuvres…). Une odeur. Après quelques jours, c’est une odeur qui prédomine. Celle de la craie et donc des tableaux noirs, de l’école et de ses bancs. Je le dois à Willy de Sauter et ses panneaux de contreplaqué recouverts de craie blanche (poussières fixées ?), accrochés au mur, étalés sur des tréteaux comme des pièces d’atelier ou assemblés en esquisses de meubles industriels (en phase montage ou démontage, carcasses fantômes). À situer entre le monochrome conceptuel et la recherche d’un nouveau matériau décoratif, d’un « matériau » mobilier, d’une technique de nouvel enduit ? – Canot baignoire bijoux de larves. – À l’entrée, le canot baignoire, céramique livide de Wieki Somers, avec l’essuie éponge plié sur le bord et son bouchon noir bien vissé au fond, dérive sur une flaque de sang noir frais, qui n’a pas fini de s’étendre. Installation gratuite, recherche farfelue d’objets à double fonctionnalité, entre plasticité fonctionnelle et virtuelle, reflet d’une industrie puisant ses ressources dans les matières premières et s’en éloignant de plus en plus jusqu’à en oublier l’importance, le respect, l’installation a de fait quelque chose du vide arrogant (la flaque de sang est une marée noire, résine synthétique). Ce qui fascine aussi est l’illusion des matériaux, le potentiel à faire passer le faux pour du vrai : le canot a l’air bien gonflable mais est en céramique, la flaque semble en expansion liquide, elle est figée…  J’épingle ailleurs une expérimentation « bizarre », là aussi entre l’exploration de nouveaux processus de fabrication, invention de nouvelles fibres et recherche des croisements magiques entre nature et artistique (où l’artiste se rapproche du geste de l’animal modelant son habitat et ses outils, où l’animal par l’aléatoire dû à l’intrusion de la main de l’homme dans son programme devient un artiste). Il s’agit de très petits objets, croisement magique entre la nature conçu par Hubert Duprat pour associer invention de parures cultuelles et gratuité de l’art. Il fait travailler des larves aquatiques de trichoptères en les privant des matériaux traditionnellement utilisés pour fabriquer leurs étuis à larves et les contraint à utiliser de l’or, des perles, des pierres précieuses… Réaction en chaîne et savonnettes. C’est toujours un plaisir de revoir « Der lauf der dinge » de Fischli et Weiss (dont des photos sont aussi exposées : « Das Experiment ») qui met en scène une connaissance intime des matériaux, des objets, des énergies, des lois de la physique et de cette volonté typiquement humaine, quasi irrationnelle, de vouloir animer l’inanimé. Comment, selon un fil poétique abstrait germé dans le cerveau de deux artistes (bricoleurs, expérimentateurs d’atelier), des choses et des objets interagissent, déclenchent un mouvement qui semble sans fin, avec de l’eau, de la fumée, de la farine, du feu, des fusées d’artifice, traçant une démonstration « savante », de type « science appliquée » et en même temps rien d’autre qu’un spectacle plastique, gratuit. Goele de Bruyn aligne sur des tréteaux une collecte de savons usagés (mettant à contribution ses amis artistes durant près de 11 ans). On retrouve le principe de la collection, de l’accumulation de petits objets sur une durée plutôt longue. Au début, ça ne dit rien, avec le temps et l’addition de savons qui s’ajoutent, tous différents, tous singuliers, ça commence à surprendre, à parler. On dirait à première vue des galets, des galets intérieurs, des portes bonheurs, des semences lisses. Ce sont bien des savons, objets industriels designés ou non, frottés au quotidien contre la peau, entre les mains, sur la peau. Devenant empreinte des vies et caractère de ceux qui les ont employés. Des résidus, des restes, des moulages, objets pluriels, matériels et évanescents, presque disparus. Cailloux et autres gestes futiles. Un pantalon, une veste aux poches remplies de cailloux, accrochés à un bâton et appuyés inclinés au mur. La présence est forte, flasque et lestée. Comment la vie se vide, le vêtement s’autonomise, évacue le corps, à force de se remplir d’objets ramassés, substituts de l’être, trace d’une obsession, d’une collection en tête, vêtements remplis par la peur de se perdre, de ne plus retrouver son chemin, accumulant en Petit Poucet des cailloux balises ? À force, ne reste que le vêtement et l’objet, le reste s’est dilué dans l’usage, une quête (Gert Robijns). L’exposition thématique met aussi en exergue quelques gestes futiles : ainsi, Angel Vergara Santiago, peint des vidéos ! Disons qu’elle réalise des vidéos des « voisins, nos amis », les expose dans des cadres, sur une commode. Elle y ajoute un geste de pinceau affairé au bout de la main. L’image animée sur l’écran, par extrapolation, peut être comprise comme image qu’elle peint, les deux types d’image procédant des mêmes facultés de représentation et de projection. Il y a aussi François Ourlet qui s’empare d’une copie de chaise dessinée par Ray et Charles Eames, presque objet d’art, et y introduit deux vis pour que ça ressemble à un meuble IKEA. De même, il déterritorialise un logo très design, celui de Nike pour l’imprimer sur une djellaba ou des sabots hollandais en bois. Beaucoup plus. Ce ne sont que quelques indices sur le fil conducteur, il y a beaucoup plus à voir. Les chaises de Donald Judd, si proches de ses sculptures minimalistes, reflet d’une vision particulière attachée à concevoir la totalité de l’espace de vie. Les sculptures branleuses de René Heyvaert (savons, boîtes de kitkat, bouts de ficelles, ramassettes…), de superbes photos de Lynne Cohen (Cabinet) sur des intérieurs de placards à double fonds, salles d’attente improbable décorés d’objets inhabitables (surdéterminés, ils occupent tout l’espace, le phagocyte), le filet d’assiettes cassées de Michel François, les empilements géants d’assiettes et de casseroles de Robert Terrien, les pelles et la bétonneuse de Wim Delvoye… (PH)

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